Protophilo – Compte-rendu

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Événement Protophilo

Bibliothèque universitaire Cuzin, UFR de Philosophie de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne

À l’occasion de la 5e rencontre Protophilo organisée par la bibliothèque universitaire Cuzin de l’UFR de philosophie Paris I Panthéon-Sorbonne, Sophie Guérard de Latour intervenait pour présenter ses recherches sur le multiculturalisme et échanger avec les étudiants et auditeurs présents à l’événement.

© Geralt - Pixabay

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Sophie Guérard de Latour fait partie de cette génération de philosophes (on pourrait aussi citer Patrick Savidan) qui ont contribué à introduire ces dernières années la question du multiculturalisme dans un milieu universitaire français qui tend à l’éluder ou à l’assimiler à celle du communautarisme.

Le multiculturalisme libéral et démocratique de Will Kymlicka

Initialement apparu au Canada, qui le premier légifère pour instaurer des droits spécifiques à certaines minorités, le caractère politique du multiculturalisme fut ensuite théorisé par le philosophe Will Kymlicka qui, en réponse à l’objection selon laquelle le libéralisme politique serait incapable de relever le défi de la diversité culturelle en raison de la prévalence de l’individu sur le groupe, propose une théorie de La citoyenneté multiculturelle[1]. Pour résumer très (trop) brièvement sa pensée, on peut rappeler qu’il fait de l’appartenance culturelle de chacun un bien premier. Or, laïque ou non, tout État, de par son histoire, impose une culture majoritaire. Le calendrier est rythmé par des jours fériés souvent d’origine religieuse, il y a une langue officielle, un drapeau et des hymnes officiels qui comportent, comme la langue, une orientation culturelle. Toute culture majoritaire s’accompagne donc de fait d’un rapport de force, d’une domination sur les minorités, qu’elles soient nationales (issues de la colonisation), ou ethniques (issues de l’immigration). Pour rééquilibrer le rapport entre les différentes cultures au sein d’une même société et en vertu du fait que l’appartenance culturelle doit être considérée comme un bien premier propre à chacun, Will Kymlicka insiste sur la nécessité d’accorder des droits culturels à certaines minorités. Le multiculturalisme politique serait ainsi requis par les principes de justice et d’égalité qui animent les démocraties modernes. L’un des exemples sur lequel l’auteur a pu s’appuyer pour justifier philosophiquement l’accord de droits spécifiques à certains groupes culturels est celui qu’ont obtenu dans les années 80 les sikhs canadiens de circuler à moto sans casque pour ne pas avoir à ôter leur turban traditionnel.

Le multiculturalisme en France

Inspirée par la pensée de Kymlicka, Sophie Guérard de Latour publie en 2009 Vers la République des différences (aux Presses universitaires du Mirail) qui reprend les résultats de son travail de thèse. Mais si le multiculturalisme est le sujet de nombreuses recherches et publications outre-Atlantique, notamment en raison du fait d’un esprit plus libéral des institutions et des mœurs, ce n’est pas le cas en France où les grands éditeurs universitaires eux-mêmes n’ont pas voulu prendre « le risque » de publier cet ouvrage dont on sait pourtant aujourd’hui l’importance. Depuis le début des années 2000, les attentats du 11 septembre, les différentes affaires du voile islamique – depuis la loi sur l’interdiction du port de signes religieux dans les écoles publiques en 2004 jusqu’à l’affaire de la crèche Baby-Loup entre 2010 et 2014 –,  la question multiculturelle est en effet souvent au centre de l’actualité et les réflexions sur le vivre ensemble indispensables à son évolution. Les travaux de Sophie Guérard de Latour visent précisément à montrer en quoi les pensées anglo-saxonnes sur le sujet pourraient permettre d’articuler la tradition républicaine continentale à un plus grand respect des différences culturelles au sein d’une même société. La tradition républicaine, qui situe en France le cadre de tout débat politique légitime, est en effet, sous couvert d’un universalisme, trop rigide, peu accueillante envers les pratiques culturelles trop éloignées de la culture majoritaire. L’écho que rencontrent les différentes affaires du voile de France est le meilleur reflet de notre tendance à continuer à défendre un modèle assimilationniste dont tout semble montrer l’échec. Sans aller jusqu’à rejoindre l’idée de Will Kymlicka au sujet de la nécessité d’accorder des droits spécifiques à certaines minorités culturelles, Sophie Guérard de Latour propose de son côté d’ouvrir une troisième voie entre la rigidité de l’universalisme républicain aveugle aux différences et la consécration juridique du droit à la différence chez les libéraux multiculturalistes. Cette troisième voie privilégie l’analyse des mobilisations minoritaires et ne dissocie pas la tolérance interculturelle des processus sociaux et politiques de contestation de la domination ethnocentrique et raciste.


[1] Will Kimlicka, La citoyenneté multiculturelle, trad. Patrick Savidan, Paris, La Découverte, 2001.

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