Protophilo – Pierre Wagner

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Compte-rendu par Stéphanie Favreau de l’événement Protophilo, à la bibliothèque universitaire Cuzin, UFR de Philosophie de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne

À l’occasion de la 4e rencontre Protophilo organisée par la bibliothèque universitaire Cuzin de l’UFR de philosophie Paris I Panthéon-Sorbonne, Pierre Wagner intervenait pour présenter la parution toute récente de la traduction d’un texte jusqu’alors inédit en français de Carnap, Testabilité et signification, aux éditions Vrin (traduction de Yann Benétreau-Dupin relue par Delphine Chapuis-Schmitz).

L’auteur dans son contexte

Rudolf Carnap est un philosophe allemand des sciences (né en 1891), et plus précisément un empiriste logique connu pour son appartenance au Cercle de Vienne. Comme nombre d’autres penseurs allemands, le contexte politique des années 30 le poussera à quitter l’Europe pour émigrer aux États-Unis où il enseignera notamment à l’université de Chicago. Moins connu en France qu’un Heidegger ou un Popper, Carnap est pourtant l’une des grandes figures de la philosophie des sciences du XXe siècle.

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En 1929, le Cercle de Vienne publie un Manifeste en faveur du positivisme logique. À l’époque une telle position philosophique est indissociable d’un engagement antimétaphysique et antithéologique. Si d’ordinaire on n’associe pas les textes des philosophes empiristes, et peut-être encore moins ceux des logiciens qui revêtent un caractère très technique, à des revendications sociales ou politiques, celles-ci sont pourtant bel et bien présentes à l’arrière plan des ouvrages. Le Manifeste, au titre plus explicite et au style plus accessible, ne manquera pas de susciter des critiques, parfois légitimes de l’avis même des spécialistes, précisément du fait de certains raccourcis et approximations.

Testabilité et signification est publié en 1936-1937 sous la forme de deux articles dans la revue Philosophy of science. Ce texte fut le premier de Carnap publié en anglais, essentiellement pour des raisons de visibilité scientifique. L’auteur y expose une nouvelle version de ce qu’il définit comme l’empirisme et tente de dépasser les limites de la version de 1930.

Contrairement aux empiristes « classiques », les positivistes logiques soutiennent qu’on ne peut pas vérifier, au sens propre du terme, nos connaissances dans l’expérience. Ils distinguent la vérifiabilité de la confirmabilité. L’exigence de « vérifiabilité », trop forte, ne doit pas, ne peut pas, porter sur nos connaissances elles-mêmes, leur contenu empirique. Cette exigence de vérifiabilité se transforme alors chez Carnap en exigence de testabilité qui porte non pas sur les connaissances elles-mêmes mais seulement sur les énoncés qui les rapportent. La « testabilité » peut ainsi être définie comme la possibilité pour un énoncé d’être testé dans l’expérience par opposition à l’idée trop forte d’une vérification de la connaissance elle-même dans l’expérience.

Testabilité et signification

La testabilité

Les termes de « confirmation » et de « test » sont tous les deux employés dans le texte mais il faut les distinguer. La confirmation est un problème central en philosophie des sciences :

-        Qu’appelle-t-on confirmation ?

-        En quoi un fait peut-il être plus confirmé qu’un autre ?

-        À quel degré (quantificatif) peut-on dire qu’un énoncé est confirmé ?

-        …

C’est seulement dans les années 40 que Carnap se penchera sur la question quantitative de la confirmation.

L’article de Carnap présenté ici propose de remplacer le problème de la vérification qui avait été posé en 1929 dans le Manifeste du Cercle de Vienne par celui de la confirmation ou de la testabilité.

La signification

Les philosophes de ce cercle défendent une position antimétaphysique, ce qui n’est pas original en philosophie, il y a d’autres courants de pensée qui le font aussi, mais en 1929 cette position prend un sens particulier. L’argument de l’époque est le suivant : les énoncés de la métaphysique n’ont pas de signification parce qu’ils ne sont pas susceptibles d’être vérifiés dans l’expérience. Un énoncé n’a de sens que s’il peut être vérifié dans l’expérience, que s’il est corrélé à un contenu factuel.

L’un des buts des empiristes logiques est de montrer que certains énoncés de la métaphysique sont dépourvus de significations cognitives dans le sens où ils n’augmentent pas notre connaissance, n’ont pas de contenu de connaissance. Un énoncé dépourvu d’ancrage factuel est soit purement formel (logique pure), soit métaphysique.

Le problème que pose une telle définition est alors de trouver un critère de la signification.

Si on peut distinguer ces 3 types d’énoncés :

-        Les énoncés à contenu factuel

-        Les énoncés formels

-        Les énoncés métaphysiques

Quel est le critère de la signification ?  Où s’arrête-t-on ? Quel est le critère qui distingue les énoncés qui ont un contenu cognitif de ceux qui n’en ont pas ?

Les empiristes logiques défendaient eux-mêmes des positions différentes et chacun d’entre eux a vu sa propre pensée évoluer, le sujet pourrait être longuement développé.

La position de Carnap

La traduction française de Testabilité et signification est le fruit d’un long travail entamé à l’initiative de Yann Benétreau-Dupin, relu par Delphine Chapuis-Schmitz. Dans ce texte, Carnap a l’ambition de donner les conditions nécessaires à un langage adéquat à l’empirisme logique et il s’avère être (ce qui n’apparaît pas et n’est pas signalé par l’auteur) le prolongement des réflexions exposées dans Syntaxe logique du langage en 1934. Il repart, dans un style plus fluide, de certains acquis du texte de 34, mais ne les mentionne pas. L’ouvrage est donc plein de sous-entendus, de concepts supposés connus et acquis. C’est ce qui explique que l’introduction rédigée par Pierre Wagner soit assez longue (50 pages). Il a été nécessaire de faire le point sur les pré requis nécessaires et de donner quelques clés de lecture.

Le cas le plus représentatif présenté est celui du fameux « principe de tolérance ». Il est à l’arrière plan du texte mais n’est jamais mentionné, pour le débusquer il faudrait donc déjà être familier du texte de la Syntaxe logique du langage.

La genèse du principe de tolérance

Dans les années 20, il y a un débat autour du fondement des mathématiques. 3 camps s’affrontent :

-        Les formalistes

-        Les logicistes

-        Les intuitionnistes

Carnap, de son côté, pense que ces débats n’ont eux-mêmes pas la possibilité de recevoir une confirmation empirique. Les principes logiques n’ont pas de point d’ancrage factuel qui permettrait de les vérifier au sens fort du terme. La question du fondement des mathématiques relève d’une décision pragmatique, d’où l’idée d’un principe de tolérance.

Le principe de tolérance signifie qu’il n’y a pas en logique de morale et que chacun est libre de choisir les principes logiques en rapport avec son but, ce qu’il veut démontrer. Ce principe de tolérance, Carnap l’applique à l’empirisme lui-même, c’est à ce problème précis qu’il répond dans ce texte.

Défendre l’empirisme, ce n’est pas prouver que toute connaissance est issue de l’expérience. Son adoption est une décision au vu des discussions qui ont eu cours dans les années 20. Carnap renonce à l’idée qu’il y aurait une vraie logique, unique et universelle.

Mais une seconde décision, corrélative de la première, s’impose alors : il faut opter pour UN ensemble de principes fondamentaux, un langage, pour rester cohérent et répondre aux exigences de la démonstration logique. Ce langage définira les principes sur lesquels s’appuieront les notions primitives. Cette seconde décision rendant alors elle-même possible une approche spécifique des termes « dispositionnels ».

Par exemple : « soluble » est un terme « dispositionnel », c’est-à-dire un terme qu’on ne peut pas définir, même avec des termes primitifs.

Pour définir ce qu’est l’empirisme, il faut donc plus renvoyer au choix d’un langage qu’à une vérité factuelle. Pour un empiriste, qu’est-ce qu’un test acceptable ? Voilà la question de l’ouvrage et elle implique non seulement des définitions mais également des décisions.

À travers cette nouvelle position de l’auteur, la critique de la métaphysique elle-même prend un sens et une forme différents. En 1936-1937 Carnap considère désormais qu’elle repose également sur une décision motivée et répond à un langage donné, qu’elle est, d’un point de vue logique, acceptable comme telle.

L’objectif de ce qui est aujourd’hui la première partie de l’ouvrage (qui correspond au premier article publié en 36) était donc le suivant : se donner les moyens de définir un langage qui correspondra le mieux aux idéaux empiristes.

Dans la deuxième partie, l’auteur expose donc les décisions qui ont été les siennes et nous laisse ainsi entrevoir sa conception de l’empirisme.

Motivé par une volonté de refondation de l’empirisme logique, cet ouvrage n’aura pourtant pas l’écho que son auteur aurait pu en attendre chez ses contemporains. Popper par exemple, ne se situera pas par rapport au principe de tolérance et ne clarifiera pas non plus sa position quant à la question du choix d’un langage logique donné. Certains lui reprocheront même son excès de tolérance, lui de son côté présentera le principe de tolérance comme la défense d’un empirisme libéralisé.

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