Que signifie « intentionalité » ?

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Raoul Moati – The University of Chicago

Actes de la journée organisée par Raphaël Ehrsam, le 4 juillet 2013.

Je voudrais aujourd’hui tenter de cerner dans toute sa radicalité le tournant que représente Concepts dans l’économie globale de l’œuvre de Jocelyn Benoist. Cette œuvre me semble prendre des distances infiniment plus radicales vis-à-vis de la phénoménologie, avec laquelle commence la trajectoire philosophique de Jocelyn Benoist, que des œuvres précédentes – déjà, pourtant, en conflit explicite avec nombre des thèses constitutives de la discipline phénoménologique.

Une lecture superficielle pourrait même laisser penser que Jocelyn Benoist serait revenu de sa première critique de l’intentionalité, élaborée dans Les Limites de l’intentionalité et Sens et sensibilité, pour renouer avec la phénoménologie dans Les éléments de philosophie réaliste, lesquels, consacrent, il est vrai, un chapitre entier à l’élaboration d’une philosophie positive de l’intentionalité. Ce qui caractérise cette dernière élaboration, et frappe le lecteur des Limites de l’intentionalité, c’est que les Eléments de philosophie réaliste ne paraissent plus frontalement entrer en conflit avec le concept d’intentionalité, mais bien lui aménager un espace d’intelligibilité propre et positif. Or, précisément, il semble que cela soit au moment où Jocelyn Benoist raisonne précisément le moins en termes de limites de l’intentionalité, qu’il s’avère justement le moins phénoménologue.

J’essaierai de le montrer en m’appuyant sur les métamorphoses du concept d’intentionalité d’un bloc d’œuvres à l’autre, des Limites de l’intentionalité et de Sens et Sensibilité, à Concepts et aux Eléments de philosophie réaliste.

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J’essaierai d’expliquer en quoi le réalisme des dernières œuvres de Jocelyn Benoist, Concepts et les Eléments de philosophie réaliste, par sa radicalité, se démarque de celui des Limites de l’intentionalité et de Sens et Sensibilité. En quoi autrement dit, Les limites de l’intentionalité et Sens et Sensibilité développent un réalisme encore compatible avec la phénoménologie, ce qui n’est plus le cas, selon moi, pour les œuvres de 2010 et 2011.

Le fil conducteur que je propose de suivre sera consacré à l’élucidation du caractère résolument non phénoménologique du dernier réalisme défendu par Jocelyn Benoist par contraste avec le premier. Pour ce faire, je commencerai par remonter très en amont dans l’œuvre de Jocelyn Benoist pour y voir à l’œuvre sinon une première élaboration, du moins un premier questionnement portant sur le thème de l’avoir – si important dans Concepts.

Il s’agira pour moi de tenter de montrer en quoi Concepts rompt avec la première philosophie de l’avoir développée par le jeune Jocelyn Benoist. Dans un second temps, je reviendrai sur le concept de contact élaboré dans Concepts et le sens de la critique que Jocelyn Benoist lui adresse un an plus tard dans Eléments de philosophie réaliste, afin de suivre les linéaments de la philosophie de la perception qui se dégage de ces deux livres. Enfin, dans un dernier temps, j’essaierai d’expliquer en quoi Jocelyn Benoist n’est plus un phénoménologue à la mesure du fait qu’il n’est justement plus exactement un penseur des limites de l’intentionalité, si l’on continue d’entendre l’intentionalité dans un sens constitutif, lequel, me paraît abandonné d’un diptyque à l’autre. Le réalisme actuel de Jocelyn Benoist se démarque définitivement de la tentative de circonscrire les limites de l’intentionalité, projet caractéristique des œuvres des années 2000.

J’essaierai donc de mesurer l’écart qui sépare l’œuvre de 2005 de celles de 2010 et 2011 et les deux versions du réalisme qui se développent d’une séquence philosophique à l’autre.

Dans un texte de 1995 intitulé « qu’est-ce qui est donné ? » Jocelyn Benoist affirme : « Ce qui caractérise la tradition philosophique dans laquelle j’ai fait mes premières armes (la phénoménologie) comme un certain empirisme qui m’attire, c’est la référence au donné. Quant à moi, je ne suis pas vraiment sûr de rester phénoménologue ou de l’avoir jamais été, mais je n’en continue pas moins de tenir à ce thème philosophique du « donné » et je crois qu’il y a encore beaucoup à faire pour l’exploiter »[1].

Dès le départ, en un sens, à travers le thème du « donné » c’est bien une pensée de l’avoir que cherche à élaborer Jocelyn Benoist. Loin de s’exclure mutuellement la seconde notion est fréquemment présentée dans ce texte comme indissociable de la première. Or c’est bien leur incompatibilité fondamentale que fait ressortir, à rebours de ses premiers travaux d’inspiration phénoménologique, le dernier réalisme de Jocelyn Benoist. Une philosophie de l’avoir ne pourra plus se dire phénoménologique, seul un réalisme compris comme une « réflexion sur ce que l’on a » permettra de rendre compte de cet avoir que Jocelyn Benoist contraint par les outils phénoménologiques alors à sa disposition, avait commencé par assimiler à la donation, à ce qu’il appelait en 1994 dans « Egologie et donation » : « la profusion inentamé de l’avoir comme don »[2] . La donation était alors définie par Jocelyn Benoist comme l’événement détotalisant le monde[3]. La question rétrospective que l’on peut se poser est alors celle de savoir pourquoi il est apparu finalement nécessaire à Jocelyn Benoist de dissocier l’avoir du donné, en quoi, autrement dit, une telle assimilation de l’avoir au donné entrave plus qu’elle n’autorise une réflexion digne de ce nom sur ce que nous avons.

Un premier élément de réponse consisterait à dire que nous n’avons pas la réalité au sens où nous l’aurions reçue sur le mode du don, sous peine de perdre le fait massif et radical que le réel est là de toutes les façons, que nous ne pouvons pas faire comme s’il existait un degré zéro de l’engagement par rapport à lui, une situation qui nous placerait en deçà de notre adhérence perceptive à la réalité. Nous ne pouvons pas faire comme si, je cite ici Jocelyn Benoist dans un entretien à paraître, « nous pouvions penser indépendamment de cet avoir et il était sensé de nous demander comment nous pouvons avoir ce que nous avons (de fait) »[4]. Le réel est là pour nous de toutes les façons parce que fondamentalement il n’y a pas moyen de se soustraire à la perception, laquelle, consiste, en effet, en ce que Jocelyn Benoist appelle dans les Eléments de philosophie réaliste « une forme d’épreuve irréductible de notre appartenance » à la réalité, « tellement irréductible qu’il semble difficile de donner un sens à cette appartenance indépendamment de ce fait massif de la perception »[5].

Le réel est donc ce que nous avons au sens d’un préalable si absolu que cela n’aurait pas de sens de vouloir le traiter comme quoi que ce soit de donné : « faire comme si le réel avait à être donné d’abord pour que nous en disposions, pour que nous puissions nous prévaloir d’être en contact avec lui, c’est une fois de plus le placer sous le régime de la distance »[6]. Le concept phénoménologique de « donné » n’a rien d’absurde en lui-même, mais il ne saurait en aucun cas être identifié à ce que nous avons. Notre contact perceptif aux choses n’a rien d’un donné, et ceci précisément parce que l’intelligibilité de celui-ci dépend de celui-là, ainsi que Jocelyn l’affirme dans les Eléments : « sur quel fond le concept selon lequel quelque chose peut être traité comme « donné » ou non pourrait-il lui-même avoir un sens, si ce n’est encore une fois le réel, un réel qui est là et où nous sommes de toute façon, sans qu’il y ait de sens à dire qu’il est, en quoi que ce soit, « donné » ? »[7]. Si c’est bien le motif du contact perceptif aux choses qui permet de rompre avec toute entente de l’avoir en termes de donation, on voit se dessiner de Concepts aux Eléments, une évolution critique de Jocelyn Benoist vis-à-vis du concept clé de Concepts : celui de contact. Dans Concepts la notion de contact est présentée comme une alternative à la mythologie de l’accès. Cependant, dans les Eléments, Jocelyn Benoist ne semble plus croire à la rigidité d’une telle distinction. Il est possible en effet qu’une compromission secrète avec la mythologie de l’accès se loge au cœur du concept même de contact. Comme Jocelyn Benoist le reconnait dans un geste auto-critique par rapport à Concepts: « la métaphore du contact n’est probablement pas la meilleure. Comme s’il y avait là lieu pour un contact à nouer, à réaliser – figure d’un accès en quelque sorte immédiat, mais d’un accès tout de même. En toute rigueur nous ne sommes pas en « contact » avec le réel, cela ne veut rien dire : nous y sommes et en sommes, ce qui n’est pas du tout la même chose »[8].

Or, le point de vue de l’accès, médiat ou immédiat, est faussé dès le départ. Ce dernier place l’agent dans un ailleurs mythique, celui d’une immanence close, à partir de laquelle on tenterait d’élaborer sa prétendue ouverture à un monde transcendant. A rebours d’une telle conception, Jocelyn Benoist propose de penser la perception comme une épreuve, celle de la réalité que nous avons, à rebours de l’accès, lequel, présuppose une position mythique de l’agent qui n’aurait pas ce qu’il a déjà, et dont on se demanderait comment il parvient à l’obtenir. Fondamentalement, la réalité n’est pas quelque chose qui s’obtient, mais qui s’éprouve dans le fait massif de la perception: « la perception, en un certain sens, fait partie de ce genre de choses en-deçà de quoi cela n’a pas de sens de vouloir remonter. En ce même sens, plutôt qu’accès à la réalité, elle n’est rien d’autre que la préséance de cette réalité »[9]. Cependant, ce n’est donc pas parce qu’on ne saurait rendre compte de notre adhérence au réel indépendamment de la perception, que tout ce qui ne relèverait pas directement de la perception, comme le langage, attesterait une quelconque perte de contact avec la réalité et témoignerait d’un quelconque déficit dans notre contact de plain-pied avec elle. Qu’il soit constitutif de notre concept de réalité qu’il tire son sens du fait de la perception – que le réel ne soit pas pensable indépendamment du fait qu’il est ce dont nous ne cessons de faire l’épreuve perceptive, ne veut pas dire qu’il n’y ait que dans la perception que le contact avec la réalité s’atteste. C’est ce qui fait toute la différence entre une « priorité épistémique » accordé à la perception et ce que Jocelyn Benoist appelle « une priorité grammatical du perçu dans le concept de ce que nous appelons « réalité » »[10]. Dans une relecture géniale de la Krisis, Jocelyn Benoist affirme à propos de la perception qu’elle représente « une dimension basale de la construction de notre idée même de « réel » – telle même qu’elle peut être en jeu y compris là où il s’agit de ce qui ne serait pas, en propre, objet de perception »[11]. Autrement dit, même les concepts qui ne renvoient pas à des objets perçus, comme les objets de la physique mathématisée, tirent leur pleine référentialité du fait même que nous sommes bien ces êtres pour qui le réel s’éprouve massivement dans la perception. Si les objets physiques sont tout aussi réels que les objets perçus suivant des modalités référentielles fortement contextualisées, c’est aussi bien parce que notre concept de réalité dépend du fait qu’il s’applique d’abord à ce que nous percevons. Ce qui ne veut certainement pas dire qu’il n’y a de description pertinente du réel que du réel perçu justement. Ce trait est simplement grammatical non phénoménologique.

On voit donc également par là le gouffre philosophique qui sépare une telle approche de toute approche conceptualiste sur la perception, pour laquelle la perception d’objet dépendrait de la mobilisation de « capacités conceptuelles ». Cette dernière approche reste intégralement prise dans le mythe de l’accès déconstruit par Jocelyn Benoist, il présuppose un point de vue désengagé de l’agent par rapport à la réalité qui exigerait de la perception qu’elle aménage un accès au réel par le biais des concepts. L’agent est de toutes les façons enfoncé depuis le départ dans le contact perceptif avec les choses. Autrement dit, ce n’est pas le contact qui présuppose la saisie conceptuelle, mais au contraire, la saisie conceptuelle qui fait fond sur l’existence de fait de l’épreuve du réel à laquelle en tant qu’être perceptifs nous sommes inexorablement contraints: « le perçu est un absolu au sens où on ne peut pas s’en évader. De toute façon on commence par lui, et avec lui. On ne peut pas faire comme si on ne l’avait pas »[12]. Le concept n’intervient donc que dans un second temps, lorsqu’il s’agit de déterminer ce que l’on « a », à savoir d’emblée ces choses que nous percevons. Jocelyn Benoist montre dans Concepts qu’il existe bien des cas où une telle détermination s’avère insatisfaisante, ou manquante, comme pour le concept d’Afrique. Or on ne manque jamais autant d’un concept que là où se pose le problème de notre dénuement par rapport à ce que nous avons, à savoir les choses elles-mêmes, autrement dit, là où nous demeurons dans l’incapacité de déterminer ce à quoi nous avons affaire. L’exemple du concept d’Afrique montre à rebours du néo-hégélianisme de Pittsburgh, que le caractère constitutivement conceptualisable de la réalité – mais que pourrait-on conceptualiser d’autre sinon la réalité même ? – n’implique jamais, le moins du monde, son caractère déjà conceptuel. Comme l’écrit Jocelyn Benoist dans une formule de Sens et Sensibilité qui annonce déjà le programme théorique de Concepts : « Je résiste et je ne suis toujours pas hégélien, n’arrivant pas, notamment, à me faire à l’inférence qui semble aller du caractère « conceptualisable » de quelque chose à son caractère « conceptuel » – pas plus que je ne crois que tout, dans le monde, soit « esprit objectif » »[13].

Si le réel est ce qui est constitutivement conceptualisable, rien ne dit qu’il soit toujours conceptualisé. Mais inversement, rien ne permet d’inférer de là qu’il soit inconceptualisable. Le conceptuel intervient là où nous faisons quelque chose de ce que nous avons de fait. Il en est de même pour l’intentionalité : « si le réel ne se déplie jamais, et ne s’identifie, que sur un mode intentionnel, selon un certain format, ces identifications, loin de permettre un hypothétique contact avec le réel, supposent constamment celui-ci et ne prennent sens que sur son terrain propre : elles ne sont que la mise en scène (la « représentation ») des tournures que peut prendre celui-ci »[14]. Il faut donc poser l’intentionalité en aval de l’avoir et non en amont du réel.

Le projet constitutif des Limites de l’intentionalité et de Sens et Sensibilité était de lester l’intentionalité d’une clause contextuelle ramenant l’activité intentionnelles à ses conditions d’effectivité, d’établir, autrement dit, pour reprendre les mots de l’avant-propos des Limites de l’intentionalité, que l’intentionalité « ne peut en aucun cas constituer un empire dans un empire ». En réimergeant l’intentionalité dans les contextes effectifs de sa réalisation et de ses échecs possibles, Les Limites de l’intentionalité et Sens et sensibilité me paraissent en somme défendre un réalisme fondé sur l’irréductibilité du réel vis-à-vis de l’intentionnel, ou rendre ses prérogatives à la réalité par rapport à la pensée. Le réel étant présenté, à cette époque, comme le tissu d’insertion de nos prises cognitives sur le monde, pouvant toujours venir les défaire, de par l’exposition de ces dernières à la contingence irréductible du réel – en tant que secteur de l’être fondamentalement non résorbable a priori dans un idéalisme de la corrélation intentionnelle. En ce sens, le projet du livre de 2005 est explicitement présenté par son auteur comme « développant une sorte de « phénoménologie réaliste » »[15]. Ce réalisme se veut encore phénoménologique. A cette étape de la pensée de Jocelyn Benoist, en effet, la référence au concept d’intentionalité, aussi limité soit-il par la clause contextuelle auquel l’auteur se proposait de le soumettre, restait encore constitutive. Il s’agissait en effet par l’élaboration d’un tel réalisme intentionnel de parvenir à ce que Jocelyn Benoist appelle dans Sens et sensibilité : un « usage correct, non mythologique, du concept d’« intentionalité » »[16].

La contrainte réaliste paraissait donc pouvoir encore à l’époque s’accommoder de la phénoménologie, voire relancer le programme phénoménologique lui-même, et c’est bien ainsi que Jocelyn Benoist présente son projet dans les « avant-propos » des deux livres de 2005 et de 2009. Loin d’annuler la référence à la phénoménologie, le projet visait plus précisément : « une critique sévère et systématique des pouvoirs du « sens » au profit de sa limitation et de la découverte constante de ce qui se décide, y compris pour lui, en deçà et au-delà de lui – de ce « entre » quoi il est – si ce n’est un abandon, en tout cas une recontexualisation de l’intentionalité, fait acte réel, et non plus idée »[17]. Dans un entretien à paraître, Jocelyn Benoist souligne à propos d’un tel programme qu’il « supposait encore la justesse de principe de la démarche phénoménologique. Il s’agissait bien, tout en faisant peser sur elles une contrainte de réalité, de déployer les structures de la manifestation, de l’apparaître de quoi que ce soit, qu’il soit linguistique ou perceptif. La phénoménologie était ainsi corrigée, mais non pas annulée.”[18]

Or c’est bien un pas de plus vers l’annulation, et non plus cette fois la correction, d’un tel programme phénoménologique, que me semblent accomplir aussi bien Concepts que les Eléments de Philosophie Réaliste. On assiste donc entre 2005 et 2011, entre les Limites de l’intentionalité et Les Eléments de philosophie réaliste, à une refonte radicale du programme réaliste défendu par Jocelyn Benoist. Le premier livre visait l’élaboration, en effet, d’un réalisme phénoménologique, limitant l’intentionalité par le contexte, là où le second, après Concepts, se propose de défendre un intentionalisme non phénoménologique, un intentionalisme qui n’aurait plus besoin de s’éprouver aux limites de la phénoménalisation, autrement dit, un intentionalisme dont le réalisme implique d’annuler la clause de phénoménalisation, laquelle constitue l’ADN de toute doctrine phénoménologique quel que soit le degré de limitation du concept d’intentionalité qu’elle se révèle prête à accorder. C’est en ce sens, à mes yeux, que Jocelyn Benoist a fait à partir de Concepts un pas définitivement hors de la phénoménologie. A rebours du programme encore phénoménologique des Limites de l’intentionalité, Les Eléments de philosophie réaliste rompent avec l’exigence phénoménologique minimale consistant à partir de la notion de phénomène, compris comme fait universel auquel pourrait et devrait correspondre l’élaboration d’une doctrine possible.

Pour le dire d’un mot, ne peut vouloir limiter l’intentionnel que celui qui reste encore pris dans l’économie globale du problème transcendantal. Une fois ce problème désactivé comme faux problème, le concept d’intentionalité ne porte plus la charge problématique que lui faisaient encore porter Les Limites de l’intentionalité et Sens et Sensibilité, mais se révèle opérant pour désigner cette fois-ci, dans le cadre d’un réalisme refondu, des formats de description. Une tentation du réalisme phénoménologique, tant qu’il continue de raisonner en termes de phénoménalisation, serait d’opposer à l’idéalisme transcendantal, une distinction entre la représentation de la réalité et la réalité elle-même en tant qu’indifférente à sa représentation. Cette distinction est certes fondamentale, il est constitutif du concept de réalité en effet, que la réalité soit ce qu’elle est, qu’elle soit ou non représentée. Mais sur constat juste, une certaine philosophie en tire une conclusion parfaitement erronée en proposant d’hypostasier le réel sous la forme d’une sorte de seconde réalité, subsistant en-deçà des prises identifiantes que nous exerçons sur lui. Un réel en blanc, en deçà de toute détermination, reléguant le monde intentionnel à un monde spéculaire, qualifiant des choses qui, en elles-mêmes, seraient fondamentalement soustraites et indifférentes aux dispositifs représentationnels par lesquels nous les identifions comme étant telle ou telle. Une telle position postulerait à l’existence, par-delà la multiplicité possible des identifications contextuellement déterminées que nous mettons en œuvre, d’une réalité univoque elle-même soustraite à de telles déterminations changeantes au gré des contextes et des prises identifiantes que nous exerçons sur lui. On inférerait de la distinction entre la représentation du réel et le réel, l’idée d’un réel neutre, que l’on ne pourrait approcher que par la neutralisation de nos formats de descriptions par rapport à lui, et que la quête d’un discours lui-même présenté comme neutre permettrait d’atteindre en deçà de nos systèmes ordinaires de représentations. Un tel réalisme prétendu, ne jouerait donc le jeu de la contextualité qu’en surface, puisqu’il laisse supposer qu’un monde neutre se cacherait derrière les identifications multiples que nos prises contextuellement situées exercent sur lui. Il faudrait donc opposer aux identifications contextuellement déterminées de livre et de parallélépipède l’objet neutre, qui pourrait être décrit comme un livre ou comme un parallélépipède en fonction des cas, et tenter de découvrir le discours adéquat permettant d’atteindre ce réel dissimulé sous la peau de ses différentes identifications. Le problème de ce genre de théories, aujourd’hui en vogue aussi bien dans l’espace analytique à travers ce qu’on appelle « réalisme métaphysique », que dans l’espace continental, à travers le développement du réalisme spéculatif, reste que leur quête d’un discours neutre sur le réel ne reflète en aucun cas ce qu’elle prétend établir, à savoir un discours neutre portant sur un réel lui-même prétendument neutre et dissimulé sous la peau de ses identifications. En réalité, elle procède tout autant d’un genre de représentation parfaitement déterminée, mais qui prétend s’exonérer des contraintes logiques impliquées par le fait d’aménager un point de vue déterminé sur le réel. Pour le dire autrement, la prétention d’atteindre le réel indépendamment de tout format procède bien d’un format de description qui refuse de payer le prix de la démarche mise en oeuvre. Il y aurait donc une erreur logique à inférer de l’indifférence définitionnelle du réel par rapport à sa représentation ; l’existence d’un être intentionnel, double de l’être réel : c’est tout simplement se méprendre sur la clause de transparence constitutive de l’intentionalité, laquelle, rappelons-le, est un trait simplement logique. Cela signifie donc qu’à la question de savoir ce qui est vraiment on ne saurait, au nom de l’indifférence constitutive du réel par rapport sa représentation, écarter le point de vue de la représentation, et ainsi opposer l’être réel à l’être-intentionnel. Il y va en effet de l’intelligibilité même de la notion d’intentionalité que cette dernière soit faite pour capturer l’être tel qu’en lui-même, à savoir, justement, l’être dans son indifférence constitutive vis-à-vis de la représentation qui le capture, sans quoi on ferait de l’intentionalité un second type d’être redoublant le premier, comme si l’identification ajoutait quelque chose à l’être des choses. C’est exactement en ce sens selon moi qu’il faut entendre la thèse fondamentale de Jocelyn Benoist formulée dans les Eléments de philosophie réaliste suivant laquelle : « ce qu’« il y a », c’est très exactement ce qui est représentable d’une certaine façon »[19].

En ce sens, nos formats de descriptions sont faits pour saisir le réel en son être, il y aurait une erreur de grammaire à poser à côté du réel décrit ou représenté, un réel en soi non représenté, comme si la représentation n’était pas faite pour représenter le réel lui-même. Jocelyn Benoist rappelle en effet qu’« il n’y a pas de façon de poser la question sur ce qu’il y a sans la déterminer d’une manière ou d’une autre et adopter une perspective intentionnelle »[20]. L’auteur de Concepts fait remarquer dans son entretien de Juillet 2012 avec Florian Forestier, paru dans ActuPhilosophia que « Merleau-Ponty est probablement le phénoménologue qui est allé le plus loin dans l’exploration des limites de l’intentionalité. A son crédit il faut mettre au premier chef, l’idée que la perception n’est pas une connaissance, et qu’elle a plus à voir avec la réalité qu’avec la vérité »[21]. Pour autant, l’approche grammaticale de la notion de réalité laisse planer un malentendu à travers l’expression « primat de la perception ». Car cette dernière suggère qu’il y aurait en-deçà des formats représentationnels sur le réel, un sens du perçu purement transcendant et ainsi isolable de celles-ci, et dont il y aurait lieu de parler pour lui-même. S’il est bien vrai qu’il y a une portée substantielle de la perception, et qu’à aucun moment on ne saurait confondre la perception avec ce que nous disons d’elle, pour autant, il y a dans la phénoménologie une tendance à hypostasier cette différence purement grammaticale. Car s’il est vrai que l’on ne saurait assimiler la perception avec ce que nous disons de notre perception, il est faux de chercher un sens du perçu qui se présenterait comme une sorte de degré zéro de la détermination comme l’isolation – parfaitement fictive – du perçu pour lui-même. Ce serait tout bonnement mal comprendre le fait grammatical suivant lequel il n’y a pas de sens du réel indépendamment des prises déterminantes qui sont les nôtres. En d’autres termes, il n’y a pas de référent hors des prises effectives qui rendent substantiellement compte du réel pour ce qu’il est effectivement. C’est là tout le sens du « réalisme intentionnel » dont se réclame Jocelyn Benoist, et suivant lequel « ce qu’« il y a » c’est très exactement ce qui est représentable d’une certaine façon ». Il s’agit donc pour l’auteur des Eléments de philosophie réaliste de combattre la mythologie d’une description absolue qui aurait court-circuité tout format, toute perspective, tout point de vue adopté sur le réel. Il y a tout simplement une erreur de grammaire à inférer du caractère substantiel de la perception la possibilité de décrire celle-ci indépendamment de toute prise normée sur ledit « donné ». Il n’y a rien de plus à dire sur le réel que ce que nous en disons et pensons, autrement dit, pas d’espace phénoménologique pour un discours neutralisé sur le « donné » ou le « perçu » comme tel. Il y a dans cette dernière position une faute de raisonnement consistant à vouloir la description sans jouer le jeu de la description, à vouloir autrement dit, les acquis de la description sans assumer l’activité descriptive elle-même, laquelle obéit à des dispositifs normés de la représentation. C’est là sans doute ce qui est à l’origine de la fameuse thèse merleau-pontienne d’un prétendu sens positif de l’indétermination. Concernant l’exemple fameux des flèches de Müller-Lyer, Merleau-Ponty peut affirmer que nous sommes confrontés à quelque chose qui du point de vue de la perception est positivement et intrinsèquement indéterminé, comme s’il y avait une transcendance du perçu par rapport à toute détermination. Là par contre, Jocelyn Benoist souligne que « pas plus qu’une détermination absolue du perçu, il n’y a donc d’indétermination absolue de ce perçu ». C’est encore d’un certain point de vue – où leurs aspects « ni égales ni inégales » compte par rapport à un régime de description adopté – que le flèches sont effectivement autre chose qu’égales ou inégales, mais certainement pas en vertu d’un quelconque accès phénoménologique au perçu comme tel, en deçà de toute détermination. Cette illusion a pu longtemps alimenter le discours phénoménologique, voire donner sa raison d’être à la discipline phénoménologique en tant que telle. Décrire en se soustrayant aux contraintes de la description, telle pourrait être l’origine d’une telle hypostase phénoménologique ou de la phénoménologie comme art sans pareil de l’hypostase avec lequel, Jocelyn Benoist nous propose, désormais, de rompre.


[1] Jocelyn Benoist, L’idée de phénoménologie, Beauchesne, Paris, p. 45, je souligne.

[2] Jocelyn Benoist, Autour de Husserl, Paris, Vrin, 1994 p. 90.

[3] Sur ce point Cf. notre recension des Eléments de philosophie réaliste parue dans ActuPhilosophia.

[4] Entretien avec Jocelyn Benoist à paraître.

[5] Jocelyn Benoist, Eléments de philosophie réaliste, op. cit., p. 99.

[6] Ibid., p. 91

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 90.

[9] Ibid., p. 118.

[10] Ibid., p. 106.

[11] Ibid., p. 107.

[12] Ibid., p. 101.

[13] Jocelyn Benoist, Sens et sensibilité, Paris, Cerf, 2009, p. 10.

[14] Jocelyn Benoist, Eléments de philosophie réaliste, op.cit., p. 72.

[15] Jocelyn Benoist, Les Limites de l’intentionalité, p. 10.

[16] Sens et sensibilité, p. 6.

[17] Les limites de l’intentionalité, p. 10.

[18] Entretien avec Jocelyn Benoist à paraître, in « Context, Realism, and the Limits of Intentionality » dans Tarek Dika / W. Chris Hackett (eds.), ‘Quiet Powers of the Possible : Interviews in Contemporary French Phenomenology ‘ (sic), Fordham.

University Press, 2015.

[19] Eléments de philosophie réaliste, op.cit., p. 54.

[20] Ibid., p. 55.

[21] Florian Forestier, Entretien avec Jocelyn Benoist, ActuPhilosophia, Juillet 2012.

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