Recension – Le concept de réalité

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Dans le cadre de notre partenariat avec NonFiction, vous pouvez retrouver cette recension du concept de réalité par Christian Ruby.

Du philosophe Hans Blumenberg (1920-1996), les lecteurs connaissent certainement La légitimité des temps modernes (1966, Paris, Gallimard, 1999), cet ouvrage imposant, destiné à déplacer la réflexion portant à l’époque sur le fameux « désenchantement du monde » wébérien et le processus de « sécularisation/laïcisation » du monde moderne, processus dont la dénomination est ici mise entre guillemets puisque la discussion porte justement sur la pertinence d’user de tel ou tel terme pour caractériser la période qui ouvre la modernité, si l’on veut éviter l’ombre portée par la théologie chrétienne sur des formes de pensée ultérieures.

le concept de réalité

Voici un autre ouvrage du même auteur dont on ne dira ni qu’il prolonge le précédent ni qu’il s’en distancie vraiment. Il construit, en effet, un autre objet qui pourrait cependant aussi bien s’inscrire dans la logique de la recherche déjà proposée. Il est composé, par l’éditeur, de deux articles rédigés en 1963 et en 1968. Son cœur ? La notion de « réalité ». Sa portée ? L’usage de cette notion dans le champ du roman et dans la théorie de l’Etat. Avant d’avancer dans cette étude, soulignons tout de même que la langue allemande a sur le plan du terme même des souplesses que la langue française n’a pas puisque la seconde dérive « réel » du latin res, la chose (d’ailleurs ordonnée, donc non empirique), tandis que l’allemand donne différentiellement Wirklichkeit (à la limite du effettuale de l’italien) et Realität. 

Pourquoi s’attacher à un tel concept ? Qu’il s’agisse du roman ou de l’Etat, il est aisé de percevoir les deux difficultés qui légitiment ce souci : d’un côté, la volonté de s’opposer à une conception de l’art qui l’enferme dans l’imitation de la nature (du réel), au point d’inventer des catégories comme celles de « réalisme », par exemple. Ce qui revient à accentuer le basculement philosophique d’une conception antique de l’art comme imitation (mimésis) à une conception philosophique moderne de l’art qui remanie le concept de réalité, soit en avançant l’idée d’un art produisant une réalité nouvelle, soit en distinguant un art de représentation filtrant la réalité à travers le prisme d’une subjectivité. De l’autre, la volonté de prendre parti dans la situation du monde, au cœur des années de Guerre froide, notamment en soulignant que la faiblesse constitutive de la pensée politique risque toujours de faire tomber la pensée de la « modération » de l’Etat (ou plutôt d’un Etat modéré) dans l’irréel (ou ce qui n’a plus de lien avec le réel).

Au total, dans les deux cas, l’auteur participe à l’élaboration d’un concept de réalité qui pousse sa compréhension jusqu’à emporter avec lui les questions de science, d’art et de politique. 

A partir de quel principe ? Blumenberg demeure phénoménologue. Ce qui a deux significations. Il cherche à saisir dans le monde ordinaire les choses les plus triviales pour les thématiser et en démonter l’évidence (ici la notion de « réalité »). Ainsi fonctionne effectivement cette notion, nul ne distinguant correctement réel et Réel, réel et empirie, réel et sensible, réel et subjectivité, ou ne songeant à différencier le réel et la réalisation. Et, comme il pratique une phénoménologie historique, il concentre son intérêt sur les variations de signification des termes analysés, pour en piéger l’apparente constance de signification.

Comment s’y attacher ? Blumenberg, analysé ici par le biais de cette publication (donc à partir d’une responsabilité de l’éditeur plutôt que de l’auteur dans le choix des textes et l’agencement du volume), part justement du fait que ce concept de réalité est enfermé dans la série de confusions indiquée ci-dessus. La première, la confusion entre la réalité et l’empirie, nous l’avons dit, traverse la plupart des discours, y compris ceux qui s’occupent de critique littéraire. La seconde, la croyance en une solidité de la réalité qui pourrait faire référence dans les débats et être identifiée à la vérité parcourt plus nettement les discours sur l’Etat. 

Quel parti pris ? La démarche et le protocole élaborés pour le traitement de ces questions a une spécificité que la préface de Jean-Claude Monod souligne avec pertinence : Blumenberg, d’ailleurs avec des acolytes (Hans Robert Jauss, Hans Georg Gadamer, Siegfried Kracauer), bouleverse les canons de la pensée dans l’Université allemande de l’époque. Il veut tisser des liens de discussions interdisciplinaires autour d’objets de réflexion fondamentaux et transversaux. Il associe son propos à la littérature, l’esthétique, la philosophie et la philosophie politique, en frayant avec des compétences multiples et des spécialistes de tous horizons : littérature française et anglaise, antiquisants, historiens de la religion, théologiens…

Pour quels résultats ? Les deux textes, comme un certain nombre de notes de bas de page, fort bien venues, éclairent l’idée selon laquelle, relativement au concept de réalité, ses quatre significations différentes (époque antique, époque médiévale, époque moderne et contemporaine) ne se succèdent pas comme des types mutants, mais que l’épuisement de leurs implications, la sollicitation excessive de leurs capacités de questionnement, poussent à une refondation, à chaque fois entreprise. 

Pour commencer par elle, l’enquête littéraire est bien resserrée sur le concept de réalité sous-jacent aux formes esthétiques. Pour entrer dans le jeu conceptuel proposé par le philosophe, il suffit de se souvenir des vieilles équations sur la véridicité de l’art confondue d’ailleurs avec sa soi-disant capacité à imiter un réel donné, exemplaire et complet. C’est avec ces vieilles équations de type platonicien – le réel se présente comme tel soi-même mais il n’est pas le donné – que la modernité a heureusement rompu, ainsi que le montre Don Quichotte, parce qu’elles impliquent une théorie du mensonge dans l’art (le Seigneur de la Mancha frayant plutôt avec l’errance).

En s’appuyant sur le roman moderne – celui dont Lukacs disait qu’il « est l’épopée du monde abandonné par Dieu » (Der Roman ist die Epopöe der gottverlassenen Welt) -, il étudie d’abord la crise du concept médiéval de réalité garanti par un Dieu, puis la constitution moderne de ce concept relatif alors à un monde dont « la consistance est ouverte dans un horizon infini ». En raffinant même l’analyse, Blumenberg en arrive à la conclusion selon laquelle le roman est l’épopée d’un monde qui ne se pense plus comme le seul monde, mais comme un monde possible réalisé, parmi d’autres possibilités, d’autres mondes possibles. Leibniz n’est pas loin, en tout cas, dans les formules, quoique le philosophe choisisse plutôt d’étudier brièvement le travail de Robert Musil ou celui de Thomas Mann. Et de cela se conclut que nous devons retenir des figures de l’art moderne « le fait qu’elles ont traversé une sorte de désobjectivation ; leur étrangeté accentuée n’est qu’un phénomène partiel de cette tendance. La figure faite de la main de l’homme ne doit se tenir devant nous ni comme « nature imitée » ni comme un « morceau de nature », mais il faut malgré tout qu’elle ait la dignité du naturel ». 

Quant à l’enquête politique, elle prend un autre tour. Blumenberg s’inquiète, au cœur de la Guerre froide, des polarités dans lesquelles on enferme le concept de réalité (réel, réalisme vs imaginaire, utopie).

La question de l’Etat vient donc immédiatement en avant. C’est lui qui revendique à la fois un appui sur la réalité et la possibilité de créer de la réalité. Machiavel – dont Blumenberg rappelle que sa théorie peut être mise en parallèle avec la démarche de Galilée : il fut celui qui rendit visible un nouvel objet pour une science possible en radicalisant ses préalables, ce qui suscita une nouvelle réalité – occupe ici une place de choix. Comme Thomas More, à la même époque, il édifie les positions possibles, à partir de la constitution de l’Etat moderne : d’un côté, l’appel au réalisme des situations politiques et à une théorie des comportements qui leur corresponde ; d’un autre côté, le développement de la fiction rationnelle sous la forme de l’utopie. Mais plus globalement, l’article montre le souci de détacher la pensée et la pratique politiques d’une certaine fascination non seulement pour l’Etat, mais aussi pour la dureté revendiquée d’une Realpolitik qui ne fait rien d’autre que de maintenir une politique de la puissance, là où une politique de la paix serait souhaitable.

La thèse générale de Blumenberg nous reconduit finement à une historicisation du concept de réalité, maintenant qu’il est devenu totalement insoutenable de penser que, de « tout temps » et en « tout lieu », les hommes disposeraient des mêmes concepts et des mêmes cadres d’interprétation de la « réalité »

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