Recension – L’imitation de la nature et autres essais.

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Dans le cadre du partenariat avec NonFiction, vous pouvez retrouver cette recension de l’imitation de la nature par Hicham-Stéphane AFEISSA.

Hans Blumenberg, L’imitation de la nature et autres essais.  Hermann ; trad :  Isabelle Kalinowski et Marc de Launay

L'imitation de la nature

La galaxie Blumenberg est en expansion permanente. Le lecteur francophone connaissait déjà en traduction plusieurs œuvres de cet auteur : Le souci traverse le fleuve  , Naufrage avec spectateur  , La Passion selon saint Matthieu  , La Légitimité des temps modernes  , Le rire de la servante de Thrace  , La raison du mythe  , Paradigmes pour une métaphorologie   et La lisibilité du monde  . L’honnête homme curieux d’en savoir plus sur la pensée de Blumenberg disposait même depuis quelques années d’un volume d’études monographiques en augmentation constante  . Voici que sa curiosité bien légitime trouvera matière à se satisfaire grâce aux efforts conjugués d’Isabelle Kalinowski et de Marc de Launay qui viennent de traduire en français un ensemble de cinq textes, rassemblés avec l’assentiment de l’auteur, s’échelonnant entre 1956, pour le plus ancien, qui donne son titre au recueil, et 1974.

Hans Blumenberg : l’homme et l’oeuvre     


Qui est Hans Blumenberg ? Né en 1920 à Lübeck, Hans Blumenberg étudie la philosophie, la germanistique et les langues anciennes à Paderborn, Francfort, Hambourg et Kiel, où il soutiendra sa Thèse de doctorat sur l’ontologie classique (1947), et où il soutiendra encore sa Thèse d’habilitation sur Husserl (1950)  . Après avoir enseigné à Kiel, Hambourg, Grießen, Bochum, il sera professeur à Münster, jusqu’à sa retraite. Il décèdera en 1996.


L’homme pousse la discrétion au point, dit-on, de ne pas se laisser photographier, de s’absenter des congrès, de se dérober aux interviews. Mais l’œuvre imposante qu’il nous a laissée – tant par le volume des publications   que par l’importance des thèses qu’il a avancées – se suffit à elle-même, et se distingue par sa singulière unité, dans le thème comme dans la méthode.


Le thème : l’histoire de la pensée occidentale dans la totalité de son parcours, depuis les Grecs jusqu’à nos jours, considérée dans toute l’ampleur de son déploiement, sans accorder d’exclusive à la pensée philosophique au détriment des sciences, de la littérature, de la théologie.


La méthode : elle consiste à suivre à la trace une métaphore clé d’un bout à l’autre de l’histoire de la pensée. Ainsi celle du grand livre du monde, celle de la caverne, ou l’anecdote sur Thalès qui, contemplant les étoiles, tombe dans un puits.

Comme le rappelle Marc de Launay dans la préface qu’il signe pour ce recueil d’articles, Blumenberg a été formé par l’ « histoire conceptuelle » fondée par l’un de ses professeurs, Erich Rothacker – courant philosophique qui n’a été reçu que très récemment en France sous le nom d’ « histoire sémantique », dont Reinhardt Kosselleck est la figure dominante. L’objectif de ce genre d’entreprises est donc bien, en première approximation, d’apporter une contribution à la connaissance de l’histoire de la pensée, mais il s’agit aussi et surtout, plus profondément, de tester certaines hypothèses qui relèvent de la philosophie de l’histoire, de s’interroger plus particulièrement sur le passage aux Temps modernes, qui constitue le thème central de l’œuvre de Blumenberg.

Le thème de l’imitation de la nature


Comment l’étude du thème, ou plutôt de l’expression, de l’imitation de la nature par l’art (ars imitatur naturam) vient-elle se loger dans cette œuvre ? Que cherche à faire Blumenberg en proposant de mettre en lumière « les présupposés et les transformations historiques de cette formule »   ?

En parcourant l’histoire d’Aristote à Paul Klee, il s’agit de montrer comment l’esthétique a construit les rapports de l’œuvre d’art à la nature, de faire ressortir ce contre quoi la modernité a voulu s’affirmer progressivement en insistant, durant plus de quatre siècles, sur l’attribut ou la qualité proprement humaine de la « créativité », c’est-à-dire la capacité d’invention ou d’innovation : « Si c’est avec une passion véhémente qu’on a voulu doter le sujet de l’attribut de créateur, c’est parce qu’on se heurtait à la validité presque universellement admise de cet axiome : l’imitation de la nature. Ce conflit n’a pas encore pris fin, même si des formules nouvelles semblent triompher »  .


Pendant deux millénaires ou presque, explique Blumenberg, on a cru que la réponse ultime et définitive à la question de savoir ce que l’homme fait et peut faire dans le monde avec les capacités et les compétences qui sont les siennes avait été donnée par Aristote lorsqu’il avait énoncé que l’art (au sens large de la technè, productrice d’artefact et d’œuvre d’art) est l’imitation de la nature, en entendant par là que toute l’activité humaine se ramène à reprendre ce dont la nature a jeté les bases, en se conformant à l’esquisse ébauchée par la nature et en la portant à son aboutissement.


C’est seulement pour l’homme de l’époque moderne que l’art, en tant qu’autoconfirmation et attestation du pouvoir d’être qui lui est propre, est devenu ce que Nietzsche a appelé « l’activité proprement métaphysique de cette vie »  , et que l’œuvre d’art a cessé de signifier quelque chose pour être quelque chose par elle-même.


L’enjeu d’un tel conflit porte moins sur le fait que l’axiome selon lequel l’art imite la nature tendait à amoindrir la stature humaine, que sur ce dont cette conception était la conséquence : à savoir, la conception métaphysique d’une identité de l’être et de la nature, la réduction de ce tout ce qui est à ce que la nature seule est capable de faire advenir. Reconstruire l’histoire de la désagrégation de la mimésis revient donc à étudier une transformation dans l’ordre de la représentation de la position métaphysique de l’homme et de l’évaluation de sa puissance d’originarité.

De l’esthétique à la poésie en passant par la rhétorique


Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre de ce recueil d’articles, le fil conducteur des divers essais rassemblés ici n’est pas tant l’esthétique que, comme toujours, l’étude du langage et de ses métaphores. L’une des originalités de Blumenberg est d’établir les bases de sa réflexion sur le langage dans le cadre d’une discussion d’ordre esthétique, en se donnant pour objet d’examen privilégié la rhétorique, tel que l’usage en a été dénoncé par Platon « par l’établissement d’une esthétique opposée à la philosophie »  .


La problématique est analogue à celle que nous venons de présenter : l’homme – être indigent – a besoin de la rhétorique comme art de l’apparence qui lui permet de parvenir à ses fins en dépit de son manque de vérité. La rhétorique est ainsi examinée du point de vue de sa signification anthropologique, laquelle se profile elle-même sur l’arrière-plan d’une conception métaphysique de l’homme que Blumenberg reconstitue en quelques étapes majeures : « Platon a mené un combat contre la rhétorique des sophistes en supposant qu’elle se fondait sur la thèse de l’impossibilité de la vérité, et en a déduit le droit de faire passer pour vrai ce qui pouvait être imposé. La rhétorique qui fut la plus influente au sein de notre tradition, celle de Cicéron, part, au contraire, de l’idée qu’il est possible de posséder la vérité, et confère à l’art du discours la fonction d’embellir la communication de cette vérité (…). La tradition chrétienne oscille entre les deux conséquences que peut engendrer la possibilité de posséder la vérité : d’une part, la vérité divine n’a pas besoin des adjuvants humains d’espèce rhétorique et devrait s’offrir d’elle-même sans le moindre ornement (…) ; d’autre part, c’est précisément cette vérité qui s’humanise dans l’édifice canonisé des règles rhétoriques »  .


L’étude qui suit celle consacrée à la rhétorique porte sur la poésie – ce que Blumenberg appelle la « poétique immanente », la question étant alors de savoir si le langage porte en lui des virtualités poétiques que le poète se contenterait de transposer ou d’actualiser dans ses textes, ainsi  voués à se faire l’écho d’un sens réputé antérieur et, par-là même, extérieur. Là encore, Blumenberg reconstitue l’histoire d’un conflit, celui qui a opposé les partisans de cette poétique immanente à ceux qui se sont expressément élevés contre l’idée que l’élément poétique préexisterait au poème, tel Pierre Reverdy : « Il n’est pas de choses, dit-il, il n’est pas de mots plus poétiques les uns que les autres (…). Aucune chose, aucun mot ne recèle la moindre parcelle de poésie en soi. Tout est dans l’opération de l’esprit (…) sur les choses à l’aide des mots et à travers les mots »  .


L’ensemble des essais réunis se caractérise en fin de compte par son indéniable unité thématique, et contribue à ce titre excellemment à mieux faire connaître la pensée de ce philosophe singulier qu’est Hans Blumenberg.

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