Réussir sa thèse

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Emilie Doré

Convaincu que la recherche ce n’est pas seulement des articles, mais c’est aussi des institutions, des hommes et des femmes qui s’investissent dans ces structures, nous avons décidé de proposer un tour d’horizon de la recherche, afin de proposer aux lecteurs un panorama des organismes et des institutions qui produisent aujourd’hui de la recherche. Ces vignettes ont pour but de présenter l’actualité de la recherche telle qu’elle se produit avec des moyens et des manières de fonctionner différentes.

Réussir Sa Thèse : un projet pionnier d’accompagnement méthodologique en ligne pour les jeunes chercheurs

Il y a quelques mois, je lançais un projet en ligne intitulé Réussir Sa Thèse, dont la première étape est la construction d’un blog dédié à la méthodologie de la recherche en Sciences Humaines et sociales (SHS) : www.reussirsathese.com.

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Le projet dépasse cependant le concept du blog : le but est de créer un espace de formation et d’échange en ligne à l’usage des étudiants en master et des doctorants. L’organisation de web-ateliers thématiques (d’accès libre) est un premier pas dans ce sens. Les logiciels de visio-conférence (tels Google Hangouts ou ClickMeeting) permettent en effet d’entrer en contact de façon interactive avec le public des jeunes chercheurs pour mieux comprendre ses nécessités. Depuis janvier 2015, j’expérimente aussi une formule de travail qui consiste à réunir en ligne, une fois par semaine, un petit groupe de doctorants en phase de rédaction, de façon à ce qu’ils puissent converser, poser des questions, parler de leurs avancées ou de leurs blocages. Cette approche complète les échanges qu’ils peuvent avoir dans leur laboratoire, car elle permet de réunir des jeunes chercheurs d’horizons variés dans un contexte neutre, non-hiérarchique. Par ailleurs, mon objectif à terme est de créer une plateforme de formation sur internet, comprenant des modules d’apprentissage de la recherche (utilisant textes et vidéos) sur des sujets tels que : poser une question de recherche, établir un plan de thèse, préparer sa soutenance etc.

Pour présenter  la genèse et les fondements de ce projet, je le traiterai en tant qu’il est un exemple significatif de la façon dont des initiatives personnelles ou associatives tentent, à l’heure actuelle, d’apporter une réponse au désarroi croissant que connaissent les doctorants, essentiellement lié à leur isolement et au manque de reconnaissance dont ils souffrent parfois au sein des laboratoires.

Genèse du projet

C’est presque devenu une banalité de le dire : faire une thèse est une véritable épreuve initiatique, bien difficile à mener à son terme sans soutien. Le taux d’abandon des thèses en SHS avoisine les 60 % selon le Cereq (Philippe Moguérou, Jake Murdoch et Jean-Jacques Paul, « Les déterminants de l’abandon en thèse : étude à partir de l’enquête Génération 98 du Céreq », www.collectif-papera.org/spip.php?article679).

Est-ce une fatalité ? Les politiques publiques liées au système universitaire ne vont pas dans un sens qui pourrait faciliter la vie des jeunes chercheurs. Le manque d’encadrement est patent dans bien des établissements.  Revendiquer de meilleures conditions au sein des Universités est donc une voie incontournable à moyen et à long terme. Par ailleurs, nous devons aussi compter de plus en plus sur l’échange d’expériences entre jeunes chercheurs et sur des initiatives originales d’accompagnement et de formation, telles que Réussir Sa Thèse.

Je suis moi-même ancienne doctorante : j’ai soutenu en 2009 une thèse en sociologie (non financée) à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, puis j’ai suivi un parcours classique du jeune docteur : après l’obtention de la qualification au CNU, je me suis présentée aux concours pour les postes de maître de conférence (une expérience frustrante, tant le manque de postes est flagrant !) pour enfin effectuer un post-doctorat dans un institut de recherche (l’IRD). Pourtant, j’ai finalement décidé de mener mes activités de sociologue de façon indépendante, en recentrant mes efforts sur la formation et l’accompagnement aux jeunes chercheurs. Ce choix venait du sentiment que les doctorants pourraient être mieux formés et accompagnés, et qu’il était possible d’agir en ce sens.  Les possibilités de diffusion offertes par internet sont un élément clef de ma motivation : elles autorisent une initiative, même individuelle, à avoir des répercussions positives auprès d’un nombre appréciable de personnes. Par exemple, les réseaux sociaux (LinkedIn, Facebook, Twitter principalement) deviennent d’importants outils professionnels en permettant d’atteindre le public intéressé.

Par ailleurs, être indépendante de toute institution me permet de définir mes priorités et d’échapper à la pression croissante qui marque le quotidien des enseignants-chercheurs, de plus en plus accaparés par les tâches administratives et la course aux financements.

Comment apprend-on à faire de la recherche ?

Ayant été formée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, et je partirai de cet exemple pour décrire les enjeux de la formation des jeunes chercheurs : l’École a été créée pour faciliter « l’apprentissage de la recherche par la recherche »  (http://www.ehess.fr/fr/enseignement/). Un contresens est possible au sujet de cette formulation. Elle ne doit pas être caricaturée et nous mener à croire que la transmission est négligeable dans ce processus d’apprentissage, et que l’on devient chercheur en pratiquant seul, à tâtons, dans un processus long et pénible d’essais-erreurs impossibles à éviter, au terme duquel on aurait enfin compris comment procéder.

La qualité d’accompagnement dont bénéficient les doctorants varie selon leur statut et selon les pratiques de chaque laboratoire ; les thèses financées, en co-tutelle, ou celles du dispositif CIFRE ont parfois un encadrement plus dynamique. Cependant, dans l’ensemble du système universitaire et de Grandes Écoles, il arrive que des directeurs de recherche (pas tous, bien évidemment) adoptent une position déconcertante face à leurs doctorants, refusant de les conseiller trop précisément par crainte de les « orienter », ou au prétexte que la posture de recherche doit mûrir doucement sans qu’on puisse rien y faire. Le désarroi du jeune chercheur serait ainsi inévitable, inhérent à cet étrange processus de création qu’est la thèse. Mais cette vision n’est pas tout à fait exacte. Il est possible d’appuyer activement les doctorants, et cela sans brider le processus de construction de leur réflexion personnelle, mais en le renforçant au contraire.

Certaines formations doctorales de SHS négligent l’enseignement efficace de la méthodologie de la recherche ou bien le dispensent de façon trop verticale, sans suivi personnalisé. Les méthodes qualitatives et quantitatives de recueil des données sont généralement bien abordées, mais d’autres aspects de méthode, pourtant centraux, restent dans l’obscurité : comment rédiger clairement ? Comment faire ses choix bibliographiques ? Comment construire un plan de thèse ? Comment bâtir son argument ?

Ces aspects du travail de recherche peuvent très bien s’acquérir par le partage et la transmission active d’expériences.  Des mois d’errance pourraient ainsi être évités aux doctorants. Cependant, l’Université n’offre pas toujours le cadre adéquat pour cette transmission. Pourquoi ?

Le sociologue nord-américain Howard Becker souligne que les caractéristiques organisationnelles du travail de recherche dans le domaine des SHS compliquent la tâche des apprentis chercheurs. Le travail d’écriture, par exemple, est une vraie boîte noire ; il est éminemment individuel, et nul ne sait comment l’autre s’y prend :

« Les chercheurs en sciences sociales, qu’ils soient confirmés ou en formation, sont souvent très cachottiers […]. Ils feignent l’indifférence et cachent leurs angoisses et leurs difficultés derrière un masque optimiste. Il est rare que les étudiants aient conscience que leurs professeurs ont du mal à écrire. Tout ce qu’ils voient, c’est leur dernier livre ou leur dernier article, qui dissimulent l’angoisse et la frustration de leur processus de production » (Howard Becker, préface de l’ouvrage « Devenir chercheur, écrire une thèse en sciences sociales », Hunsmann et Kapp (dir.), Paris, éd. de l’EHESS, 2013, p.14)

L’écriture n’est pas un processus observable, car chacun écrit chez soi ou dans son bureau à l’abri des regards. L’aspect très hiérarchisé du système universitaire n’arrange rien : les chercheurs confirmés ne transmettent pas toujours leur savoir-faire quant à l’écriture, d’une part car ce savoir-faire leur semble « bricolé », personnel, acquis au fil des années, et d’autre part car il leur assure une supériorité symbolique sur leurs doctorants. Howard Becker a pourtant largement montré, dans sa pratique même à l’Université de Chicago, qu’il était possible de concevoir des ateliers d’écriture scientifique qui apportent un vrai soulagement aux étudiants et améliorent leurs productions. Ces ateliers sont pour moi une source d’inspiration.

Ce qui est vrai pour l’écriture est vrai pour bien d’autres aspects de la méthode scientifique en sciences sociales, dont les détails restent étonnamment étrangers à bien des doctorants.

Contribuer à répondre aux difficultés des doctorants

Dans le cadre du projet Réussir Sa Thèse, j’ai réalisé, il y a quelques semaines, une consultation informelle par internet auprès de jeunes chercheurs : sept grands sujets d’inquiétude liés au processus même de construction de la thèse se sont dégagés :

  • La crainte de ne pas être cohérent, de perdre le fil, de s’éparpiller.
  • La difficulté à prendre clairement position et à donner un sens original à sa recherche.
  • La crainte de ne pas maîtriser la littérature scientifique ou bien de ne pas l’utiliser à bon escient.
  • La gestion du temps (qu’il s’agisse du temps court avec l’organisation du travail quotidien ; ou du temps long de l’élaboration sous pression d’un  travail qui réclame pourtant une maturation lente).
  • La solitude ou  les difficultés relationnelles avec l’environnement universitaire.
  • Les frustrations du travail de terrain (quand tout ne se passe pas de façon idéale).
  • Et enfin la difficulté à communiquer oralement sur son travail.

Savoir poser une question de recherche et construire des hypothèses, par exemple, sont des aspects qui peuvent être enseignés de manière ouverte et interactive. Ils permettent d’apporter une réponse concrète au besoin de cohérence exprimé ici. Par ailleurs, la solitude est une problématique assez liée aux difficultés à gérer son temps ; ces deux thèmes interagissent (voir à ce sujet : Marina Chao, Carlotta Monini, Signe Munck, Samuel Thomas, Justine Rochot et Cécile Van de Velde, « Les expériences de la solitude en doctorat. Fondements et inégalités », Socio-logos [En ligne], 10 | 2015, mis en ligne le 15 juillet 2015, consulté le 18 novembre 2015. URL : http://socio-logos.revues.org/2929). Ils doivent être pris en compte pour améliorer le quotidien des doctorants et leur taux de réussite, et un accompagnement interactif en ligne peut s’avérer utile en ce sens.

Qu’apporte la formation à distance ?

La formation à distance est un secteur en plein développement et en pleine effervescence. Les Universités ne sont pas en reste, qui développent des MOOC avec plus ou moins de succès. Mais le web permet aussi de faire naître des projets plus modestes et d’augmenter leur portée. Dans le domaine de la formation des doctorants, Réussir Sa Thèse est un projet pionnier.

Un des défis que relève le formateur qui travaille avec des doctorants est de parvenir à systématiser son enseignement tout donnant une place à un accompagnement personnalisé, car bien que les grandes lignes de méthode soient partageables par tous, chaque projet de recherche est différent, porte une voix personnelle et chaque doctorant doit parvenir à appliquer à sa manière les conseils prodigués. La formation en ligne permet d’accompagner un plus grand nombre de personnes, car elle comporte des éléments de formation systématisés (documents et exercices à télécharger, qui peuvent être commentés grâce à un système de forum par exemple) tout en facilitant des échanges ponctuels et personnalisés grâce au tchat (dialogue instantané) et au rendez-vous à distance avec le formateur.

L’interactivité avec chaque jeune chercheur accompagné est centrale, comme l’est aussi le fait de créer une interactivité entre les jeunes chercheurs eux-mêmes. Or, pour eux, parler de leur travail n’est pas toujours facile ; ils craignent d’évoquer devant les autres leur réflexion inachevée, imparfaite, en cours de construction et de se soumettre à leur jugement, surtout si ces « autres » sont des collègues proches (Howard Becker, « Écrire les sciences sociales », Paris, éd. Economica, 2004, p.10-15). Le web offre ici des perspectives intéressantes car la distance et l’anonymat libèrent la parole : dans notre cas, il s’agit d’un effet positif.

Conclusion

J’ai retracé ici le contexte et la raison d’être de mon projet professionnel individuel, et il serait peut-être abusif de tirer des conclusions générales à partir de ma seule expérience. Je m’en tiendrai donc à remarquer qu’il m’a été nécessaire de faire un pas de côté et de sortir du monde académique stricto sensu pour mieux comprendre les difficultés des chercheurs et trouver le moyen d’y répondre, à mon échelle, qui est forcément réduite. Ce parcours est toutefois assez typique d’un univers où l’Institution est en perte de vitesse et où des initiatives individuelles ou associatives tentent de pallier ses manquements. Mais soyons clairs : rien ne remplacera jamais le rôle central des enseignants-chercheurs des Universités et Écoles publiques ; l’amélioration de leurs conditions de travail est un élément-clef pour que l’encadrement des étudiants et doctorants soit plus performant.

 

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