Technique et technoscience après Simondon

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Introduction au dossier

Jean-Hugues Barthélémy est directeur du Centre international des études simondoniennes (CIDES), et chercheur associé à l’Université Paris Ouest – Nanterre La Défense

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     À l’heure où s’achève l’édition française des textes rares voire inédits de Simondon, et tandis que ses ouvrages de fond sont en cours de traduction dans plusieurs langues – leurs traductions espagnoles existant depuis quelques années déjà grâce au dynamisme francophile des universitaires argentins -, le Centre international des études simondoniennes[1] et Implications Philosophiques ont décidé de consacrer un dossier, non plus à l’exégèse de l’œuvre de Simondon habituellement privilégiée par les membres du CIDES, mais à l’interrogation sur les prolongements à donner à quelques-unes de ses vues explicites ou implicites concernant la technique et la « technoscience ». La philosophie de la technique comme l’interrogation sur l’idée de technoscience connaissent en effet toutes deux une période de renouveau critique, et à chaque fois Simondon tel qu’il aurait dû être compris peut venir inspirer ce renouveau critique. Si la redécouverte française puis internationale de son œuvre est si problématique aux yeux des spécialistes, c’est parce que la teneur spécifique du caractère analogique de sa pensée échappe à toutes les lectures qui voudraient, dans le sillage de Deleuze notamment, en faire une pensée de type métaphorique que l’on pourrait mettre au service d’idées diverses et variées. Nous avons à maintes reprises rappelé, depuis 2005, le sens des concepts de Simondon, et signalé aussi les rares études nouvelles qui faisaient preuve de rigueur et de précision dans le travail exégétique. L’heure est venue de mettre l’exégèse désormais accomplie au service de prolongements de Simondon qui soient bénéfiques pour la philosophie de la technique comme pour la construction d’un réel concept de technoscience.

Les six articles constituant le dossier « Technique et technoscience après Simondon » sont ainsi le fruit d’une journée d’étude qui eut lieu à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord en mai 2016, et qui réunissait cinq conférenciers appartenant au CIDES ainsi que Bernadette Bensaude-Vincent, dont le travail sur l’idée de technoscience est devenu une référence. Ce dossier comprend deux pans, que l’on peut respectivement qualifier de « techno-logique » et de « techno-scientifique », la différence entre eux étant que le premier s’ordonne à l’idée simondonienne de la constitution philosophique d’une discipline – la « technologie » -, tandis que le second interroge les conditions mêmes d’existence d’un réel concept de technoscience – par-delà la « cacophonie » dénoncée par Gilbert Hottois, qui est à la fois le créateur de l’acception philosophique de ce terme et l’auteur de la première monographie sur Simondon.

Le pan techno-logique du dossier s’ouvre sur l’article « Le progrès des lignées techniques. Au-delà de Simondon », où Vincent Bontems revient sur l’archéologie de l’idée des « lignées techniques » telle qu’elle s’est ensuite prolongée au-delà de Simondon. Il conclut son enquête en évoquant l’application qu’il en fait aujourd’hui « à l’étude des innovations au sein des instruments de l’astronomie spatiale ». Dans son article « La concrétisation, un concept nodal », Andrew Iliadis offre une analyse strictement complémentaire de celle de Bontems : il s’agit pour lui de « présenter d’abord rapidement quelques aspects essentiels de la théorie simondonienne de la concrétisation », puis « d’illustrer cette théorie en analysant d’une part un exemple célèbre de concrétisation selon Simondon, la turbine Guimbal, et en proposant d’autre part un second exemple qui nous est propre : les transistors planaires ». Quant à Yuk Hui, son texte « Qu’est-ce que la marge d’indétermination ? » trace des pistes pour problématiser notamment, via l’idée de « marge d’indétermination », celles – que lui opposait Simondon – d’automate et d’automation telles qu’elles étaient restées chez lui en tension interne.

Le pan techno-scientifique du dossier s’ouvre sur l’article de Bernadette Bensaude-Vincent, intitulé « Les objets technoscientifiques et leur temporalité ». Bensaude-Vincent y prolonge un précédent travail collectif sur la notion de technoscience, auquel elle se réfère d’emblée, et ce prolongement nouveau qui la singularise consiste à « soulever ici la question de ce que ces objets [technoscientifiques] font à notre conception de la temporalité ». Dans « Technoscience : propositions épistémologiques pour un devenir-concept d’une idée devenue embarrassante », nous procédons pour notre part à l’examen critique des principales acceptions données au terme « technoscience », afin de dégager les conditions épistémologiques quelque peu oubliées qui, dès l’origine, offraient la possibilité d’un devenir-concept à une idée pour le moins problématique ou boiteuse dans ses acceptions dominantes. Dans « Pour les technosciences », enfin, Sacha Loeve, qui travaille au même projet collectif que Bensaude-Vincent, nous répond plus ou moins explicitement en soutenant « qu’un devenir-concept de « technoscience » n’est envisageable que si un tel concept ne s’identifie pas à une somme de caractéristiques spécifiques et définitoires, mais se module analogiquement sur ce qu’il tente de qualifier, à savoir des modes d’existence et de connaissance déployés par des objets de recherche ».


[1] http://www.mshparisnord.fr/cides/

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