Théoriser une pratique psychiatrique ?

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« Comment théoriser une pratique psychiatrique en faisant émerger ses concepts endogènes ? L’exemple d’une réunion clinique sur ERIC le 10 décembre 2007 »

 

Conférence dans le cadre de la Journée d’études « Philosophie et interdisciplinarité : de nouvelles perspectives ? » (org. H. Simon, sup. scient. N. Depraz) – Vendredi 5 avril 2013 Salle divisible Nord Université de Rouen

Natalie DEPRAZ, professeure à l’Université de Rouen

Introduction : silence, réceptivité, incompétence. Variations sur une posture inédite du philosophe

 

Je me situerai ici hors de deux postures opposées mais toutes deux problématiques du philosophe : 1) la figure du philosophe sur un piédestal, en position « méta », sur le modèle traditionnelle de la « philosophie première » d’où dérivent des ontologies régionales. Les autres disciplines apparaissent en ce cas comme applications dérivées des concepts a priori, offerts en « grand seigneur » par le philosophe. Quoique cette posture soit aujourd’hui de plus en plus notée en étant auto critiquée, elle continue d’alimenter le regard des philosophes sur  ce que l’on nomme de façon éloquente et tendanciellement dénigrante « l’empirique ». Le déni en ce sens alimente une position rémanente non-dite, d’autant plus puissante peut-être qu’elle reste implicite : je suis ouverte, je m’intéresse à ce que vous faîtes, mais, en fait, comprenez-vous bien ce que vous faîtes ? Laissez-moi vous expliquer ce que vous faîtes sans le savoir… 2) la figure du philosophe « inter pares », un chercheur parmi d’autres chercheurs, qui partage sa pratique et interagit avec les autres : la discipline philosophique est dès lors une pratique parmi d’autres, ce qui s’assortit parallèlement d’une critique de toute position « méta » et d’une revendication immanentiste et pragmatique. Voilà qui est typique, par exemple, de la position de R. Rorty dans L’homme spéculaire, qui procède à une critique en règle de la représentation, ou dans Conséquences du pragmatisme, où la critique pragmatique de la posture métaphysique est poussée tellement loin que cela en devient suspect… A force de vouloir niveler la philosophie pour en éradiquer la force spéculative, on se demande si Rorty ne caresse pas l’orgueil suprême qui se cache sous cette prétendue humilité radicale.

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            Bref, l’objectif du philosophe dans le travail interdisciplinaire consiste à ne pas renier c’est-à-dire dénier sa spécificité, tout en n’encourageant pas de position (consciente ou non) de supériorité. L’hypothèse que j’ai mise à l’épreuve pour ma part a été de travailler avec les mots même du champ disciplinaire, de façon à ne pas y plaquer des concepts venus d’ailleurs, à ne pas, par conséquent, procéder à une induction implicite. Pour ce faire, il est impératif de prendre le temps d’observer la façon de faire et de parler du praticien de la discipline en question, non pas suivant une stratégie de recherche, mais tout simplement parce que les praticiens d’une discipline qui n’est pas la mienne (ici la psychiatrie d’urgence à domicile, dont je parlerai plus loin) parlent une langue dont je comprends certes tous les mots, mais où le sens est déficitaire pour moi parce que le référent (la situation, les mécanismes d’intervention relationnels, la dynamique de travail, bref l’expérience urgentiste en situation de crise) me fait défaut dans leur incarnation singulière. On est là dans une situation inédite pour le philosophe, habitué à tout comprendre, plus vite et mieux que les autres, et qui, par ce fait même, n’hésite pas, souvent, à en imposer en faisant usage sans vergogne de « gros mots », les fameux concepts, mettant ainsi les autres devant le fait accompli extrêmement violent de devoir comprendre et, si ce n’est pas le cas, d’avouer leur incompétence et de ressentir un complexe jamais nommé d’infériorité. Ici, à l’inverse, c’est le philosophe qui ressent son incompétence, voire s’effondre et se trouve exposé à une situation in-intelligible pour lui ; à l’inverse des mots du praticien, transparents en eux-mêmes mais abstraits pour le philosophe car il est incapable de les nourrir d’une expérience à laquelle ils renvoient et qu’il ne possède pas, les concepts, censés parler d’eux-mêmes en autonomie a priori, produisent souvent un écran à la compréhension, bloquent le sens par leur fait même. Exemple : qui comprend spontanément ce que « épochè » veut dire ? Ce concept est immédiatement inintelligible en soi.

I. Les mots de la pratique : des concepts endogènes

            J’ai travaillé pendant deux ans (entre 2007 et 2009 notamment) au contact d’une équipe de psychiatres urgentistes[1] dont j’ai observé la pratique et écouté la parole transmettant la pratique lors de réunions cliniques mensuelles. Pendant plus de six mois, je n’ai pu prendre la parole, car le code pratique et langagier me restait opaque. J’étais là, paradoxalement, pour leur parler de ce qu’ils faisaient, les aider à « théoriser leur pratique », à leur demande, donner du sens, les aider à réfléchir, et je me trouvais en défaut…

            Peu à peu, à mesure que j’intégrais leur mode de fonctionnement, leur pratique, leurs codes langagiers et comportementaux en équipe, j’ai compris qu’il était absolument impossible de prendre la parole depuis la posture philosophique n°1 énoncée plus haut à l’orée de mon propos, en proposant un discours philosophique plaqué sur la pratique et prétendant la rendre intelligible, comme, par exemple, la phénoménologie. Je risquais une réaction de rejet, comme lorsqu’un greffon s’avère incompatible avec l’organisme. Mais j’ai aussi compris alors que je ne pouvais pas non plus jouer au caméléon, et faire comme si j’étais l’un d’eux, en disparaissant comme philosophe et en adoptant leur langage et leur pratique. Car à quoi bon, d’ailleurs ? J’étais là pour leur parler d’eux et, de plus, ils m’avaient déjà reconnue dès le départ comme un « corps étranger ».

            Alors, j’ai fait jouer ma posture philosophique (identifiée par eux, souhaitée comme telle) au contact même de leur manière de parler de leur pratique, en repérant ce que j’ai nommé, à même leur pratique, des « concepts endogènes », c’est-à-dire les mots de leur pratique. Des mots et des expressions simples, immédiatement compréhensibles comme « mobilité », « résonance », « hiérarchie », intelligibles pour eux-mêmes et pourtant lestés d’une densité expérientielle toute particulière lorsqu’ils les profèrent. Des mots tellement denses sous leur simplicité immédiate que je sentais en les entendant les prononcer tout le vécu de la situation sans pouvoir pourtant l’appréhender, comme l’eau d’un fleuve qui charrie avec elle tous les sédiments de son fond mais les garde en son sein sans les montrer. Des mots quasi imperceptibles s’ils ne sont pas prononcés en étant explicitement arrimés à une situation clinique donnée. Bref, comme dit le poète Y. Bonnefoy, des « anti concepts »[2] tellement transparents qu’on ne les remarque pas de prime abord. Cela m’a permis de comprendre pourquoi, dans les premiers temps, j’écoutais ces psychiatres praticiens en croyant les comprendre (rien ne faisant écran à ma compréhension dans les mots qu’ils utilisaient) et, pourtant, je ne parvenais pas à saisir le sens incarné, expérientiel de leur propos.

            Comment identifier ces mots, ces expressions ? Si transparents, si évidents, si contraires à des concepts, lesquels ont pour caractéristique d’être dotés d’un relief, d’une identité qui les isolent dans le flux du propos… Je ne pouvais le faire moi-même, j’étais aveugle, j’avais besoin de l’aide des professionnels, je les ai donc sollicités, ce sont eux qui m’ont « donné » leurs mots, selon une méthode que je vais inventer à partir de leur pratique, que je vais maintenant détailler à partir d’un exemple de réunion clinique, celle qui a fourni le point de départ d’une autre manière de travailler ensemble, et ce, sur la base d’une proposition méthodologique de ma part.

II. Une méthode nouvelle en 1ère et 2ème personne de relation expérientielle aux cas cliniques

            Il s’agit de la réunion clinique du 10 décembre 2007 à l’Hôpital Charcot où est basée l’équipe E. R. I. C., réunion qui a inauguré une nouvelle façon de travailler les situations cliniques, et qui a identifié un changement d’orientation dans la relation aux cas cliniques. Je vais procéder dans ce qui suit en deux temps : tout d’abord, je vais redonner les éléments principaux de la méthodologie suivie, puis je présenterai le cas concret depuis lequel nous avons travaillé.

            Pour ce qui suit, je m’appuie sur le double compte rendu croisé réalisé par la Secrétaire d’ERIC d’alors, Monique Thouvenin, et par moi-même. Ont participé à cette réunion le chef de service F. Mauriac, les médecins PH, L. Zeltner, N. Pastour, E. Chenu, des psychologues (Ph. Stéfant, N. Imbrechts), des infirmiers (M. Baquier, V. Vachy, A. Lair, B. Fischbach, J. Boudon, F. Demay, P. Beauchamps, S. Descargues) des internes en stage sur E.R.I.C. pendant deux mois (par  exemple J. Fousson, devenu depuis lors PH, mais aussi F. Morel-Fatio), une cadre de santé enfin, C. Mertz.

            Le fil conducteur méthodique a consisté à mettre une méthodologie en première et en deuxième personnes au service de l’émergence de « concepts endogènes », extraits directement de la pratique clinique.

         La méthode habituelle adoptée lors des réunions cliniques en psychiatrie consiste à présenter une situation clinique en suivant un fil narratif : on « raconte » l’histoire du patient et de sa famille depuis le début de la prise en charge jusqu’au point présent de la dite prise en charge. Cette narration est déroulée par le binôme médecin/infirmier qui l’a le plus suivie, dans le but de faire ressortir le problème de cette situation et de tâcher de trouver des solutions pratiques grâce à l’équipe présente. Il peut s’agir d’une situation clinique en cours de prise en charge, ou dont la prise en charge est achevée. Dans le premier cas de figure, l’objectif de la réunion clinique est délibérément pratique au sens de pragmatique : il s’agit de formuler les questions que suscitent cette situation, de façon à libérer des hypothèses de travail qui permettront peut-être de sortir de difficultés rencontrées et de parvenir à une forme, non de « solution thérapeutique », mais de gestion provisoire de la crise ; dans le second cas de figure, l’objectif de la réunion est de dresser un bilan par rapport à cette situation, qui revêt peut-être alors davantage le sens d’une « situation type », au sens où les hypothèses de compréhension évoquées à partir d’elle font référence à d’autres situations déjà rencontrées, par ressemblance et par différence, et peuvent contribuer à dégager des axes transversaux d’intelligibilité, sinon des invariants en cours d’émergence ; pour autant, l’objectif, tout en allant dans le sens d’une typification qui rentre dans le cadre d’un début de théorisation, reste pragmatique, au sens de thérapeutique, car on fait des hypothèses en relation avec le cas clinique en vue d’une transformation des personnes, au sens d’une aide au changement.

            La méthode que nous avons choisie d’adopter lors de cette réunion clinique du 10 décembre 2007 a été différente : elle prend d’une certaine manière les choses par l’autre bout. Plutôt que de partir d’une situation clinique et de la décrire en la racontant, on est parti d’une question (qui peut prendre la forme d’une interrogation, mais aussi d’un simple mot, d’une expression), c’est-à-dire d’un problème rencontré lors d’une situation. Il s’agit, à partir d’un mot, d’une expression, d’une question, de susciter des réactions individuelles, de faire décrire des situations cliniques différentes « évoquées » pour les uns ou les autres à partir de ce mot, de cette expression, de cette question, et de faire émerger des invariants à partir de là.

Qu’est-ce à dire ? Un invariant est un trait caractéristique qui, quelle que soit la situation clinique mobilisée, contribue à définir plus avant la question posée en tant que composante essentielle, transversale de tous les cas cliniques. Dans une terminologie issue de la démarche phénoménologique d’Edmund Husserl, nous avons procédé à une « variation eidétique », mais nous l’avons reprise dans un format modifié car elle est expérientielle et non pas a apriori. Nous avons fait varier des situations cliniques de façon à en extraire leur possible structure invariante. Dans cet esprit, nous avons retenu les traits fixes, essentiels, qui ne varient pas, et avons laissé de côté les traits accidentels, contingents, variables.

Ainsi, avant la réunion, chacun a déposé dans un pot (le pot à idées, une boîte en fer blanc) une question qui lui semble ressortir de façon cruciale d’une situation qu’il a prise en charge, le but étant de noter un mot, une expression, une phrase qui évoque le problème posé par une situation précise. Le 10 décembre, une question a donc été tirée au sort parmi d’autres que l’ensemble de l’équipe avait déposées dans ce « pot à idées » tout au long de la semaine précédente.

         Consigne n°1: proposer à chacun de formuler un problème relié à une situation singulière. Le point important, à cet égard, est de vérifier que le problème formulé n’est pas un problème général, sans lien direct avec une situation singulière donnée ou pouvant se référer à de nombreuses situations (si nombreuses que l’on n’a pas besoin de prendre la peine de s’y référer). Il doit s’agir d’un problème qui est né à l’occasion d’une situation unique dans le temps et dans l’espace, et dont la formulation émerge de la réévocation (rappel, souvenir, remémoration) de cette situation. Chacun a donc pour tâche de vérifier en lui-même la connexion expérientielle précise et authentique entre le problème qu’il a nommé et la situation singulière de référence.

          Consigne n°2 : durant 10 minutes, chacun s’attache à faire réémerger en lui-même une situation clinique à la prise en charge de laquelle il a participé en première personne et qui lui paraît répondre à, résonner intimement avec la question tirée au sort.[3]

III. « Nos croyances pourraient-elles être interprétées par les familles comme des injonctions ? » : un exemple de « concept endogène » dans la trame de ses incarnations multiples

         La phrase ci-dessus est celle qui a été tirée au sort. Philippe Stéfant indique d’emblée qu’il s’agit de sa question. Une petite discussion de méthode s’ensuit pour savoir s’il est préférable de laisser ce dernier prendre la parole d’entrée de jeu ou non. On décide plutôt de laisser parler les autres, qui n’ont pas posé cette question, de façon à leur permettre de la faire « résonner » à vide en toute liberté, c’est-à-dire sans l’induction nécessairement en jeu dans la situation qui a servi de point de départ à la question de Philippe, et de donner la parole à ce dernier au terme des prises de parole, après que chacun aura raconté la situation que lui inspire la question.

         D’où une Consigne n°3 : 10 minutes de silence, temps nécessaire à chacun pour « laisser revenir », selon l’expression de P. Vermersch, une situation appelée par la question.

Six situations sont alors successivement évoquées, qui résonnent pour chacun de façon singulière avec la question tirée : c’est le matériau expérientiel de variabilité.

Situation n°1: (Julien Fousson)

Famille B: l’adolescent dénonce la pertinence du propos du médecin, à savoir son intervention, qui a conduit son père à acheter une moto: révolte/obéissance des parents : ceux-ci donnaient l’impression de récupérer notre discours, de plaquer le discours ERIC sans être forcément en phase.

Situation  n°2 (Valérie Vachy)

Un jeune (B.D.), qui jouait aux petites voitures pendant une heure (qui, donc, régressait) : « il faut, dit-il le Docteur Mauriac l’a dit. Il faut régresser » : application mécanique de la consigne.

Commentaire (Julien Fousson) :

… et toutes les situations où on a tellement envie d’éviter l’hospitalisation que les familles ressentent comme un échec.

Situation n°3 (Emmanuelle Chenu)

Un jeune adulte hospitalisé pour un épisode délirant. Les parents ont rapporté à l’entretien que les intervenants d’ERIC, lors de la première crise, leur avaient fait comprendre que c’était mauvais pour lui de l’hospitaliser. Cette fois, ils avaient demandé directement l’hospitalisation, gardant le souvenir que la première fois, cela avait été fatiguant, usant pour eux. « Il faut que vous le gardiez pour être de bons parents » : c’est ce qu’ils ont entendu.

Commentaire (Emmanuelle Chenu) :

insiste sur le fait que c’est une croyance très ancrée et qui pose problème : que l’hospitalisation n’est pas une bonne chose (Et c’est nouveau de pouvoir le dire !) « Hospitaliser, c’est mauvais »: croyance d’ERIC. Les parents suivent l’avis du médecin de ne pas faire hospitaliser: injonction (message entendu, message reçu), obéissance littérale.

Situation n°4 (Mikhaël Baquier)

Famille M. : un seul entretien d’urgence. Une fille de 28 ans, habitant Toulouse, revenue chez ses parents, laissant ses deux enfants à leur père ; ancienne anorexique, très culpabilisée, se sentant mauvaise mère ; disait vouloir se suicider. Les parents ne pouvaient – ou – ne voulaient pas s’arrêter de travailler pour s’occuper de leur fille. Leurs arguments portaient sur le travail mais Mikhaël pensait que ce n’était pas vraiment çà. Il dit au père : « si vous avez un accident en sortant d’ici, ils seront bien obligés de se passer de vous. » Le père donc décide de s’arrêter sous un faux prétexte. Le lendemain, ça allait mieux, la patiente pleurait à bon escient. Ils ne viennent pas à l’entretien de post-urgence prévu quelques jours plus tard, nous n’avons eu aucune nouvelle, plus rien…

Commentaire (Mikhaël Baquier)

Nous avons peut-être été injonctifs dans cette situation : il pense qu’un certain nombre de patients prennent nos paroles pour des injonctions et interrompent le suivi.

Commentaires/remarques (Nicolas Pastour) : les familles se saisissent de façon décuplée de ce qu’on dit. Discuter de ce lien-là, cela entraîne des tensions très importantes. Les gens vivaient l’injonction. Qu’est-ce qui est notre croyance de la question de la crise ? Croyance comme hypothèse de la crise où la famille se saisit de cela. Est-ce que la causalité devient une croyance ? A l’opposé, ce qu’on dit peut provoquer des rejets, des moments d’une grande violence, en  particulier chez les familles adoptantes. Il y a aussi des situations où on a des hypothèses qui confinent à des croyances et donc figent les choses. On tourne autour d’un problème de façon linaire et ça bloque. La causalité est « énorme », devient une croyance. Il n’y a peut-être pas injonction, là, mais cristallisation.

Situation n°5 (Laure Zeltner)

Exemple de la situation P. E. où, à force de voir cette maison en désordre, j’ai demandé à ce qu’il y ait un sapin de Noël à la prochaine V.A.D. Il y a eu un sapin de Noël, E. y a mis le feu, les pompiers, la police sont venus et E. est parti chez son père et a été interdit d’approcher sa mère. Prescription d‘un rituel d’appartenance. Famille P. E: maltraitance du fils par rapport à la mère. Laure: pourquoi ne pas faire un sapin de Noël? Injonction: ils ont fait un sapin, mais le fils y a mis le feu. Cela a libéré le fils de sa mère, l’en a séparé.

Commentaire : la famille P. E. avait une relation de maltraitance avec sa mère. Laure ne voulait plus aller au domicile de cette famille : trop moche, trop sale, triste, une atmosphère de non-vie. « Pourquoi ne pas faire un sapin de Noël » suggère-t-elle. Et E. a mis le feu au sapin de Noël. De là, il a été interdit de lieu chez sa mère et est parti chez son père. J’ai su par la suite que c’était le père qui faisait chaque année le sapin et qu’il n’y en avait plus depuis qu’il était parti. C’était la croyance personnelle de Laure qu’à Noël, la famille se regroupe autour du sapin.

Situation n°6: (Laure Zeltner)

Situation K.-L. : le père a tabassé la femme, la fille et le fils. Je travaille sur le fait que la femme doit porter plainte, croyance médicale, je l’y pousse. En même temps,  je me confronte avec la femme qui partage cette croyance (fait partie d’une association pour la défense des femmes battues), mais elle est incapable de poser l’injonction. Elle ne pouvait pas le faire à ce moment-là.

Commentaire : il s’agit d’un confluent de croyances. Le père frappe sa femme et ses enfants. Laure travaille de manière forte sur le fait qu’elle doit porter plainte. Or Mme K-L partage cette croyance (elle milite dans une association de défense des femmes battues) et en même temps elle est incapable, à ce moment-là, de le faire.

         Ces six situations, décrites plus ou moins précisément et commentées par les uns ou les autres, offrent autant d’incarnations multiples d’un concept endogène. On a affaire ici à une analyse expérientielle, et non à une analyse philosophique a priori, qui procède par distinctions formelles et construit par exemple la définition de la croyance par opposition externe à la raison d’une part, par contraste interne par rapport à la foi d’autre part.

Situation de référence : (Philippe Stéfant)

Famille Gautier: une VAD où on doit rencontrer le couple des parents. On trouve la mère seule, le père est absent « il a oublié ». On parle beaucoup autour de ça. Madame s’effondre de plus en plus : « je suis une mauvaise mère, mon mari un mauvais père ». Discours cohérent, huilé d’ERIC: « être de bons parents » Elle s’effondre. Madame: « qu’est-ce qu’il faut que je fasse? » « Je vais prendre des notes. » Philippe est affolé : qu’est-ce que je fous là ? Est-ce que ce que je dis est la vérité ? Je sors mon kit ERIC ? Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Quelle valeur attribuent les familles à nos propos ? Prise de conscience que la famille impute au référent la ‘vérité’ vraie  de son discours, qui a force de loi (le vit comme insupportable). La mère demande à être « enjointe » : elle veut « coller » au propos du professionnel. Les gens sont en position infantile par rapport à nous. Il y a la puissance du discours. Comment ont-ils pris les propos ? Les gens ne sont pas toujours armés pour se libérer de ce qu’on peut leur dire.

Commentaire (Nadine Imbrechts)

Cela fait penser au transfert analytique: si positif, obéissance, si négatif, résistance. En psychanalyse, on dirait tout simplement qu’il s’agit là du transfert. C’est inévitable dans une situation où on est dans une position de savoir et de pouvoir, comme un enseignant, un médecin, un maître, etc… Les gens sort forcément – même adultes, bien sûr – dans une position infantile, et ce sont les parents qui savent et disent le vrai.

Commentaire (Frédéric Mauriac)

Cela renvoie au thème de la hiérarchie: levier de l’efficacité thérapeutique et de ses dérapages. Il parle du cadre qui permet la créativité. Deux cas sont à distinguer : soit il y  une application littérale de la consigne ; soit il y a  une invention par rapport à une injonction qu’on donne et on est pris au dépourvu : l’inventivité est le signe de la liberté. Les croyances sont-elles enfermantes ou donnent-elles une force pour aller plus loin ?

Commentaire (Natalie Depraz)

Responsabilité du professionnel/prise de parole.

Analogie avec le traitement médical: prescription implique mécaniquement son effet.

Deux modalités du processus:

1. application littérale: enfermement (ex: petites voitures)

2. inventivité/consigne donnée: libération (ex: gifle)

Problème de la croyance au sein de l’équipe d’ERIC: injonction auto-exercée.

Commentaires : (L. Zeltner)

Nos croyances : ce qu’on est censé tous partager ensemble au niveau d’ERIC ; ou bien notre croyance propre mobilisée, amplifiée par une situation où la famille va amplifier notre croyance ; ou encore nos convictions médicales ; ou bien, nos croyances, de l’ordre de comment travailler sur le relationnel.

Question de N. Imbrechts, nouvellement arrivée dans le service, à propos du sentiment de l’équipe : pensez-vous que vos croyances sont fixées, enfermantes ; ou bien, puisqu’il est nécessaire d’en avoir (pour la structuration et l’étayage de chacun et de l’ensemble du groupe), sont-elles remaniables, ouvertes…?

            Il y a un fond de croyance depuis des années : il faut sortir les patients de l’asile, l’hôpital est un échec, il faut tenir l’injonction, alors que les familles préfèrent savoir leur patient ailleurs. Mais les patients peuvent-ils s’opposer aux croyances d’ERIC, alors que celui-ci est souvent synonyme d’ultime solution.

            L’élaboration conceptuelle au gré des interventions des différentes personnes ci-dessus fait émerger un processus d’ambivalence de la croyance, bien plus qu’une définition statique de type structural, par opposés et similitudes. La dynamique expérientielle de la croyance joue donc et se meut entre la notion d’une application rigide, qui enferme et se mue en « injonction », et celle d’une inventivité créative qui fait du déplacement et libère. C’est dire que, par exemple, une telle question pourrait difficilement in abstracto être donnée comme un sujet de dissertation lors d’un Concours. En fait, cette question : « nos croyances pourraient-elles être interprétées par les familles comme des injonctions ? » a la facture d’un concept endogène car elle implique intrinsèquement une expérience implicite de référence, qui peut se décliner de façon multiple au gré des « évocations » de chacun, lesquelles s’ancrent à chaque fois dans une situation singulière. A la manière de W. James qui dès ses Leçons sur le pragmatisme parlait de vérité ancrée et située contre toutes les abstractions des concepts a priori du rationalisme formel, on peut faire l’hypothèse que le processus authentique de théorisation de la pratique implique une incarnation native de l’élaboration conceptuelle : c’est ce que je nomme ici « endogénéité », non pas au sens de l’endon du psychiatre existentiel Tellenbach, qui dans son texte La mélancolie,[4] en fait un principe structuré inné de la pathologie dépressive, mais au contraire au sens d’un ancrage expérientiel qui seul dote le concept d’une vitalité nécessaire. Quand on utilise des mots et des concepts, on a toujours en tête, implicitement le plus souvent, une expérience de référence. C’est cette implication, le plus souvent non-sue, que je cherche dans le cadre de ce que je nomme une « lecture expérientielle » à identifier.[5]


[1] Il s’agit de l’équipe E.R.I.C. (Equipe Rapide Intervention de Crise), basée à l’Hôpital Charcot à Plaisir dans le Sud-Yvelines (78), qui est dirigée par le Docteur Frédéric Mauriac, Pracitien Hospitalier et PH.

[2] Y. Bonnefoy, Antiplaton, Paris, Gallimard, 1947.

[3] Ces deux consignes pratiques s’inspirent de la technique de l’entretien d’explicitation fondée par le psychologue P. Vermersch, qui procède à partit 1) de « l’évocation » (au sens technique du « re-vécu ») de la situation spécifiée, unique dans son incarnation spatio-temporelle, et 2) de la description en première personne guidée par un interviewer, qui pose des questions ouvertes non-directives en mode « comment », et conduit l’interviewé à se situer et à se maintenir en régime de « parole incarnée », c’est-à-dire reliée, connectée expérientiellement à la situation en question. A ce propos, cf. P. Vermersch, L’entretien d’explicitation, Paris, ESF, 1994, et plus récemment, Explicitation et phénoménologie, Paris, P.U.F., 2012.

[4] H. Tellenbach, La mélancolie, Paris, P.U.F., 1985.

[5] N. Depraz, « Qu’est-ce qu’une phénoménologie en première personne ? Premiers pas vers une Lecture et une Ecriture Expérientielles (LEE) », in Première, deuxième, troisième personne, Colloque de l’Université de Rouen (2009), org. et éd. N. Depraz, Rouen, P.U.H.R, 2013.

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