Un art de l’implication à l’ère du numérique

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Fred Forest (Artiste numérique, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nice – Sophia Antipolis, )

L’Esthétique de la Communication et du numérique conçoit de transposer directement les principes sensibles observés dans l’évolution de notre environnement et du monde sur le fonctionnement de l’art lui-même. Nous devons considérer désormais celui-ci non plus en termes d’objets isolés, mais en termes de relations et d’intégration. Les œuvres, les données, les systèmes d’art, devront être appréhendés à l’ère du numérique comme des tout intégrés. Des tout intégrés qui ne pourront en aucune manière se diviser ou se réduire à l’inventaire des parties constitutives matérialisées. Ce qui fonde « l’œuvre », désormais, ce n’est plus son support matériel, ni sa représentation visuelle, picturale ou textuelle, mais ce qui précisément n’est pas perceptible à première vue à nos sens tout en l’étant à notre intellect et à notre sensibilité. C’est-à-dire le système de relations qu’elle met en jeu.

“ Traders Bal “, Fred Forest, Lab Gallery + Second Life, New York 2011

Notre société en généralisant les modes de production imagée, en les banalisant en quelque sorte, limite leur traitement esthétique et déplace la légitimité de l’intervention artistique de la production vers l’invention des modèles. L’inflation des images conduit inévitablement à leur dévaluation. L’Esthétique cherche ailleurs que dans l’incarnation du signe plastique ses terrains d’élection. Ne pouvant plus poursuivre son action sur le mode de la représentation, l’artiste intervient maintenant directement sur la réalité, c’est-à-dire poursuit son activité symbolique et esthétique avec d’autres moyens et dans d’autres cadres que ceux qu’il utilisait jusqu’alors.
Or l’environnement technoculturel émergent favorise le développement de nouvelles espèces d’art, ignorant la séparation entre l’émission et la réception, le support et le signe, la composition et l’interprétation. Certains artistes ont exploité les possibles ouverts par les mutations en cours, et ont travaillé à déployer la variété de ses richesses. Au lieu de diffuser un message vers des récepteurs extérieurs à la démarche de création, invités à donner sens après coup, l’artiste tend ici à constituer un milieu, un agencement de communication et de production, un événement collectif qui implique les destinataires, qui transforme les herméneutes en acteurs, qui met l’interprétation en boucle avec l’action collective. Sans doute les « œuvres ouvertes » préfigurent-elles déjà une telle orientation. Mais elles restent encore prises dans le paradigme herméneutique. Les récepteurs de l’œuvre ouverte sont invités à remplir les blancs, à choisir entre les sens possibles, à confronter les divergences entre leurs interprétations. Mais il s’agit toujours de renforcer et d’explorer les virtualités d’un monument inachevé, de parapher un livre sous la signature de l’artiste. Or l’art d’implication ne constituera plus l’œuvre au sens classique, même ouverte ou indéfinie : il fait émerger des processus, il veut ouvrir une carrière à des vies autonomes, il introduit à la croissance et à l’habitation d’un monde. Il nous insère dans un cycle créateur, dans un milieu vivant dont nous sommes toujours déjà les coauteurs. On rapportera ses manifestations à des moments, à des lieux, à des dynamiques collectives, mais non plus à des personnes ou à des objets matériels et matérialisés.

Pour en venir enfin  à notre sujet : qu’implique donc  la disparition du papier à l’ère du numérique, sinon la disparition d’un support matériel qui était porteur de signes réalisés avec une plume, des caractères d’imprimerie, ou des traces faites par l’empreinte même du pinceau, ou de la main et des doigts ?  Le retour des signes et des symboles de l’écran numérique via le papier trouve sa phase transitoire par le biais de l’imprimante. L’imprimante qui en assure, encore,  le lien nostalgique lié à un passé récent, une tradition, une culture, une commodité, dont on aura du mal à se défaire,  tant que ne seront pas mises à notre disposition les interfaces numériques appropriées, appelées inévitablement à s’y substituer… Il faut bien avouer  que toute évolution se traduit d’abord par une perte ressentie douloureusement par les tenants de la nostalgie, qui tentent de lui résister, sinon de la nier. Une perte qui s’accompagne uniquement de la promesse de compensations à venir… En perdant le papier, nous perdons une partie de notre sens tactile qui nous permettait de tester son grain, sa légèreté ou son poids. Nous perdons aussi une partie de notre odorat quand certains, paraît-il, ne peuvent éprouver le plaisir du texte qu’en fonction de l’odeur du papier. Un libraire de mon quartier me confiait récemment qu’un des ses vieux clients ne faisait l’achat d’un livre qu’après l’avoir senti une bonne dizaine de fois. Aujourd’hui, nous sommes immergés progressivement dans un monde du numérique sensible qui se manifeste par des déplacements d’informations, des configurations dynamiques. Un monde qui nous entraîne et nous saisit dans leurs mouvements. Représentations qui prennent naissance et vie dans des structures du numérique aux éléments interchangeables, qui portent pour noms ceux de dispositifs, de systèmes, de réseaux… Les changements de notre perception et de notre rapport au monde qui en découlent, affectent nos comportements les plus courants, attestent de la naissance d’une esthétique nouvelle. Une esthétique dont l’objet qu’elle désigne se situe désormais hors du visible, hors du tangible dans des zones de l’infra perception, où notre sensibilité d’homme moderne se retrouve et se reconnaît.  Les systèmes technologiques d’échanges dans lesquels nous sommes directement impliqués à la fois comme acteur et à titre individuel ou collectif, comme élément constitutif du système, ouvrent la voie,  à des rapports inédits. Des rapports du sensible qui ne  passent plus par la voie obligée du visuel ou le verbal. Notre vécu journalier se déroule dans un champ global d’interactions et d’événements créés par les médias électriques ou électroniques. Le bain d’informations permanent dans lequel nous vivons en symbiose infléchit notre façon de sentir vers des formes nouvelles d’existence. Inévitablement, s’il n’est pas dévoyé et détourné par des pressions économiques de sa vocation naturelle, l’art d’aujourd’hui devrait répondre aux attentes de cette nouvelle sensibilité et lui donner, en les découvrant, ses formes spécifiques d’expression. Des formes d’expression relevant précisément de cette Esthétique de la communication et d’un art d’implication qui serait autre chose qu’un art à voir ou à entendre. Un art, dont la pratique et la finalité se situent au-delà de l’image, au-delà du geste pictural, au-delà de l’objet… dans la communication numérique, elle-même, et ses modalités de fonctionnement.

Le processus de dématérialisation de l’art depuis Duchamp, le recours des artistes au concept, à l’attitude, à l’intention, favorise l’ouverture aux modalités inhérentes au numérique et à sa pratique C’est le domaine même de l’art qui s’en trouve élargi. Yves Klein, son école de sensibilité, son théâtre du vide, sa perspective cosmique, nous ont introduit dans la civilisation confrontée à la conquête de l’espace et aux mystères de la matière. Dans la société de l’électronique et des télécommunications, l’homme s’achemine, toujours plus, vers un rapport moins concret à la réalité, vers une dématérialisation de son quotidien. Notre comportement ne peut pas manquer de s’en trouver profondément modifié. Ce que l’art a maintenant à nous faire « sentir », c’est que le découpage des sons ou le codage des images n’est qu’une illusion derrière laquelle s’agitent des millions d’électrons. La représentation que s’efforcent de « figurer » les artistes de l’Esthétique du numérique, c’est une représentation qui puise son origine au-delà du réel, au-delà des apparences et des cadres conceptuels habituels. La Technologie nous engage dans une « saisie » du monde où le repère perd son sens au profit des sources électroniques d’évaluation. Les représentations vidéographiques et infographiques se substituent à la matérialité des distances avec une telle force qu’elles sont en passe de dissoudre purement et simplement leur référent.

Les bases sur lesquelles nous prétendions, hier, fonder et légitimer nos représentations deviennent précaires et souvent suspectes. Avec l’image télévisuelle par exemple, notre perception vacille sous le choc temporel de la diffusion instantanée. Dans cette même image, l’obstacle physique comme l’obstacle du temps se diluent soudain dans un nuage bleuté d’électrons… L’espace se trouve aplati, rapetissé, laminé par le vecteur de communication. L’accéléré, le ralenti ou… le retour en arrière de l’image filmique ou vidéo bouleversent nos concepts et nos conventions du temps. La notion d’espace continu et homogène de l’héritage euclidien s’effrite devant les nouveaux concepts d’espace discontinu. Espace jalonné des quelques balises que notre perception à l’échelle humaine est bien incapable de repérer. Il faut donc, désormais, que nous apprenions à nous installer dans le provisoire. Il faut nous faire à l’idée d’une errance permanente. Nous accommoder d’une instabilité que nous devrons bien finir par domestiquer. Enfin trouver ce point, à la fois fixe et mobile, d’où notre regard sera en mesure de découvrir et d’inventer cette nouvelle relation entre notre espace vécu, notre espace électronique et notre espace en devenir… Pour cela, nous devrons nous appuyer sur des notions qu’il faut intégrer au plus vite et qui portent pour nom des mots étrangers et barbares : commutation, arborescence, intermittence, intervalle, modulaire, interactif…

Si la réflexion et le travail mené par l’Esthétique de la Communication nous aide à partager et à comprendre des processus encore complexes, à travers les artistes qui la représentent, elle contribue à mettre en évidence les rapports sensoriels que nous entretenons avec les nouveaux médias. Après avoir cru pendant longtemps que ces médias « désensorialisaient » la communication, force nous est de constater qu’il n’en est rien. Intégrés de plus en plus à notre mode de vie, ils constituent une sorte de réseau sensible par où transitent à chaque instant nos échanges. Ils sont devenus supports, prolongation, amplification de nos vibrations les plus intimes. Notre relation de dépendance aux technologies de communication dans la vie quotidienne nous permet d’affirmer que cette situation est génératrice de nouvelles formes de sensibilité et de partage. La télévision par exemple a créé une forme de relation esthétique singulière sur la « présence à distance ». La télévision comme l’ordinateur sont sources vives de pulsions environnementales dont nous ne maîtrisons pas encore les effets sur nos systèmes nerveux. L’on peut s’interroger, par ailleurs, sur une utilisation qui, à long terme, pourrait transformer certains de nos processus de pensée. Il est bien évident que les systèmes médiatiques de notre société électronique « chauffent » à froid notre environnement et le portent à un certain degré de « sensualisation ». Nous sommes plongés en permanence dans un bain électronique qui dispense à l’individu une gamme de plus en plus intense de stimuli. Le corps de la société, comme notre propre corps, se trouve enveloppé par un immense filet de communication. À la crainte et à la nostalgie de ceux qui dénoncent, là, le risque de nous voir amputé d’une relation physique directe avec le monde immédiat – nous faisons remarquer que nous pratiquons désormais au quotidien des hybridations qui constituent autant de rites de passage. De plus en plus, ces phénomènes d’hybridation associent étroitement l’homme et la machine électronique. Dans un futur proche, il est hautement prévisible que l’ordinateur jouera le rôle d’interface entre des fonctions techniques et organiques. Les médias électroniques opèrent une rupture cognitive qui constitue une véritable révolution psychologique susceptible de modifier radicalement notre relation au monde. Cette révolution, contrairement aux craintes des plus pessimistes, contribue à enrichir les facultés sensorielles de notre organisme. Nos sens tactiles et acoustiques se trouvent activement sollicités. Faits de perception et faits de cognition s’intègrent désormais simultanément dans des configurations nouvelles qui échappent à la pensée linéaire.

Ce que l’artiste de la communication numérique vise à exprimer par ses actions, c’est que nous sommes situés au centre d’un processus global d’information et que son fonctionnement complexe place l’individu dans une position inédite où il se voit contraint de découvrir et d’inventer les nouvelles formes de régulation avec son milieu. Le but des artistes de la communication n’est certes pas de produire des significations au premier niveau, mais bien de nous faire prendre conscience comment la pratique généralisée de la communication inter-réagit, finalement, sur l’ensemble de notre système sensible. Comment cette évolution met en place les données d’une « sensibilité moderne » en lisière de nos perceptions et des nouvelles « formes de sentir », ouvrant ainsi de nouvelles voies esthétiques…

  1. Ne serait pas à travers l’implication qu’une simple économie de la contriubtion (que l’on voit dans la gestion des déchets ou le toyotisme)… http://www.telerama.fr/techno/bernard-stiegler-il-existe-beaucoup-d-inventions-qui-ne-produisent-aucune-innovation,43551.php

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