Chaque homme est un enfant

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Nunzio Bombaci Phd Philosophy and Theory of Human Science Università di Macerata

     « Chaque homme est un enfant ». Le care chez Eva Feder Kittay

 

 Nous sommes les enfants des gestes subtils, des modulations fines de l’éducation, des caresses reçues, de la forme avec laquelle [les parents] ont recouvert notre corps et protégé notre épiderme, de la rigueur avec laquelle ils ont dominé l’élan naissant de nos muscles[1].

 1.       Le care, principes et fins de la vie morale

 

L’éthique du care s’est affirmée il y a moins de quarante ans aux Etats-Unis et, au cours des dernières décennies, a fait l’objet d’une réception significative également dans les pays européens. L’ouvrage de Carol Gilligan In a Different Voice[2] constitue un classique de ce courant de pensée.  Parmi les auteures qui ont offert une contribution originale à l’éthique du care il faut mentionner aussi Nel Noddings, Virginia Held, Joan C. Tronto, Sara Ruddick ed Eva Feder Kittay[3].

Pour ces philosophes, le care n’est pas une attitude vertueuse parmi d’autres, mais il représente plutôt la précondition pour réaliser toute vertu et, sous une perspective plus large, une « vie bonne»[4]. Même si, de façons différentes, elles ont mis en évidence le fait que l’éthique du care ne se limite pas à offrir des normes et des critères de discernement moral valables seulement dans la vie privée, mais peut également inspirer un projet politique qui permet la cohabitation pacifique des personnes et des groupes humains ayant des cultures différentes. Dans leurs ouvrages, le care n’est pas seulement une attitude fondamentale qui se réalise dans une praxis vertueuse, mais c’ est aussi le but de l’activité humaine.

Carol Gilligan, dans le livre susmentionné, entend faire retentir, dans l’Agora des Philosophes, la voix – “ différente” de celle masculine- des millions de femmes qui adoptent comme critère fondamental pour la résolution des conflits moraux, les exigences de soin manifestées par l’être humain. Et tout en résolvant ces conflits, elles prêtent une attention particulière à la promotion du contexte relationnel dans lequel ils apparaissent. C’est pourquoi, dans le care éthique, le soin prend l’importance que, dans d’autres paradigmes théoriques de la philosophie morale du passé, des notions comme vie bonne, vertu ou devoir ont eu. On comprend donc que les auteures susmentionnées ont réellement apporté un novum dans ce domaine philosophique.

Comme l’affirme le philosophe italien Carmelo Vigna, l’expression «éthique du soin» doit être «utilisée de différentes façons». Elle désigne une réflexion nouvelle qui, à partir d’une éthique tout court, se détermine, à chaque fois, selon les différentes  “spécificités” de notre vie pratique, lorsque l’on dépasse la simple forme du respect (qui est encore interne à une éthique de la reconnaissance)[5].

La consistance même de la relation de soin est mise en évidence en particulier par Virginia Held, lorsqu’elle écrit:

ceux qui, consciemment, prennent soin des autres ne sont pas en train d’agir, avant tout, en faveur de leurs propres intérêts, et ce, parce que leurs intérêts sont étroitement liés à ceux des personnes dont ils prennent soin. Et ils n’agissent pas non plus pour le bien de tous les autres  ou de l’humanité en général, mais ils essaient plutôt de préserver et promouvoir une relation humaine entre eux-mêmes et d’autres particuliers[6].   

En revanche, parmi les différentes définitions de care formulées par les philosophes nord-américaines, la plus inclusive est celle  proposée par Joan Tronto et Berenice Fisher. Les deux auteures subsument, sous la notion de care, toute activité humaine exercée, afin de préserver et de «réparer le monde» pour que les êtres humains, et même les générations futures, puissent y vivre de la meilleure façon possible[7].

Sous cette acception très large, le care s’étend donc jusqu’à protéger toute la biosphère dont l’intégrité est, de nos jours, mise en danger à cause de l’incurie humaine. Le care a devant soi la tâche urgente et immense de « réparer » ce qui, dans le monde, a été endommagé par l’homme, afin que la Terre soit encore vivable pour les générations futures. A l’égard de ces générations, une exigence de care est comprise aussi dans le principe de responsabilité qui, pour Hans Jonas, peut fonder une réflexion éthique à la hauteur des défis lancés à l’homme par la civilisation technologique[8]. On peut ajouter que l’expression « réparer le monde », traduit l’expression juive tiqqun ’olam. Dans la pensée juive, cela désigne une attitude fondée davantage  sur la foi en Dieu que sur la confiance en l’homme, qui a la responsabilité de prendre soin de son monde[9].

 2.       Chaque être humain est un enfant

J’examine ici la pensée d’Eva Feder Kittay, professeure de philosophie auprès de plusieurs universités aux Etats-Unis. Son itinéraire intellectuel part de la pensée féministe et s’étend à de nombreuses disciplines, y compris la réflexion éthique, les sciences sociales, les études de genre et les disability studies.

A l’intérieur du care ethics, l’idée de l’auteure nous dévoile un aspect original en soulignant la vulnérabilité non seulement du destinataire du soin mais aussi de celui qui le fourni, c’est-à- dire le caregiver, que Kittay appelle le plus souvent dependency worker. En effet, son remarquable engagement, inhérent à son devoir, est tel qu’il constitue un véritable work, qui a une importance sociale pas encore suffisamment reconnue par le législateur, tout au moins aux Etats-Unis. Un tel engagement est si lourd qu’il expose la santé psychophysique du dependency worker à de gros risques.

Il ne faut pas oublier une autre particularité de la pensée de l’auteure, qui place, à l’origine des relations de soin, la filiation, c’est-à-dire la condition commune à tout être humain à partir du moment où il vient au monde en tant qu’enfant. La filiation même fonde sa première relation de soin entre la figure parentale et le nouveau-né, c’est-à-dire le plus vulnérable des êtres humains.

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Source : Gratisography

Précisément parce que Kittay –plus encore que les autres auteures associées à l’ éthique du soin- prête attention à l’importance sociale du dependency work et à la vulnérabilité propre à tant d’êtres humains au point de les empêcher de participer à la vie publique, elle met en évidence les limites et les “modèles de justice” proposés par les philosophes néo-libéraux. De tels modèles, en effet, supposent que tous les hommes soient en mesure d’accéder au débat public en position d’égalité. Nous pouvons ici, seulement mentionner  la critique développée à ce propos par la philosophe. Il s’agit, toutefois d’une critique qui prend de l’importance si l’on considère sa pensée dans sa globalité.

Luigina Mortari illustre ainsi la signification que le care prend dans les œuvres  de Kittay :

le soin est ce mode existentiel  qu’adopte celui qui, ayant rejoint un degré mineur de dépendance [des autres] fourni son savoir et ses énergies aux autres pour favoriser le processus de  construction d’un mode de vie, le plus auto-organisé possible. Dans ce sens, le soin est une action à laquelle on ne peut renoncer afin de faire de la vie un moment pleinement humain : une fois sa valeur ontogénétique reconnue , elle devrait devenir le thème constitutif de tout discours destiné à fournir des critères d’orientation de l’existence, donc des discours éthiques, politiques et pédagogiques[10].

L’auteure se souvient du fait que chaque soir sa mère, après avoir préparé le dîner pour sa famille, s’asseyait elle aussi pour dîner et avait l’habitude de dire: « après tout, moi aussi je suis fille »[11]. Cette femme ne dinait pas avec son mari et sa fille, qui pourtant l’auraient bien voulu. Au fond, elle se sentait avant tout une femme et une mère et ce n’était qu’après avoir pensé aux autres qu’elle pouvait satisfaire ses propres exigences en tant que «fille».

Précisément en tant qu’enfant, selon Kittay, tout être humain peut aussi «prendre soin de soi» et, à juste titre, s’attendre à ce que les autres s’occupent de lui. Quand elle-même devient mère, elle peut comprendre le sens de l’expression susdite qui, au fond, contient la réclamation d’un droit. En tant que mère, l’auteure expérimente l’ambivalence affective qui caractérise cette condition: le fait de ne jamais se sentir adéquate aux exigences d’autrui, bien qu’elle s’engage sans réserve pour y répondre, et en même temps le fait de ressentir péniblement le ressouvenir de tout ce à quoi elle a dû renoncer pour devenir mère. Et ce n’est que dans la mesure où elle est encore fille et non seulement mère, qu’elle peut, elle aussi, espérer que les autres soient à l’écoute de ses nécessités et  de ses aspirations légitimes.

L’expression «être un enfant» acquiert donc une densité sémantique particulière dans le langage d’Eva Feder Kittay. Selon l’auteure, le simple fait de constater que même l’homme le plus cruel est l’enfant de quelqu’un, atténue, en quelque sorte, le jugement de condamnation rendu contre lui, et cela à cause d’une sorte d’empathie à l’égard de sa mère. Évidemment, l’auteure ne prends pas en compte la possibilité qu’une mauvaise éducation, donnée par la mère, ait pu contribuer à façonner chez cet homme une personnalité enclin au mal. Elle met en lumière «l’usage transculturel de l’expression  ‘être l’enfant d’une mère’»[12]. En outre, la parentalité et la condition filiale sont des caractères indélébiles. Pour reprendre les mots de Kittay: «on ne peut pas sortir par la même porte par laquelle on est entré»[13]. Cela vaut surtout pour la femme qui est mère. Ce même principe devrait être valable aussi pour l’homme qui, en tant que père de famille, assume la responsabilité de répondre aux exigences économiques et au soutien moral des membres de sa famille. L’homme qui est père ne pourrait, lui non plus, sortir «par la porte par laquelle il est entré». Et pourtant, selon la philosophie, pour la mentalité courante, la tâche du père ne semble pas autant insubstituable que celle de la mère. Elle remarque donc une asymétrie profonde et intolérable entre les deux sexes en ce qui concerne le caractère obligatoire du care parental.

La tension éthique qui anime la réflexion de Kittay sur la justice sociale relève de la prise de conscience du fait que tout être humain est avant tout un enfant. La locution être enfant exprime de façon lapidaire la vulnérabilité humaine. Même l’homme le plus robuste est exposé à la vulnérabilité, qui peut prendre différentes formes, parmi lesquelles la maladie, la vieillesse ou le handicap. Peut-être qu’un jour, même cet homme, pourra dépendre du soin d’autrui. Et tout enfant qui vient au monde ne survit que si quelqu’un prend soin de lui; normalement, il s’agit des parents. Si, lors de sa naissance, il a reçu un care affectueux, probablement, une fois adulte, il sera capable de prendre soin des autres personnes.

La condition humaine, qui est exprimée par le syntagme être enfant, peut donc entraîner une vulnérabilité telle qu’ «on doit tout attendre de la part d’autrui» et demander le soutien d’un caregiver. Kittay croit que cette expression puisse valoir comme fondement d’une théorie politique égalitaire lorsqu’elle se décline sous la forme suivante: «nous sommes tous – également – enfant»[14]. Contrairement à toute autre qualité qui est considérée comme fondement de l’égalité, être enfant n’est pas une qualité de l’individu – comme l’est, par exemple, l’exercice de la raison – mais c’est une  « propriété » qui ne lui n’appartient qu’ « en vertu d’une ‘propriété’ qu’ une autre personne possède»[15], c’est-à-dire, la maternité de celle qui a accouché de lui. Etre enfant est-ce le titre, plus que tout autre, qu’on peut attribuer à la personne qui met en lumière le caractère relationnel qui lui est propre ? Le rapport parental constitue un lien qui, de par son caractère permanent, distingue l’être humain de tous les autres êtres vivants: parmi les animaux, un tel lien ne dure que jusqu’au moment où la progéniture acquiert la maturité biologique et, par cela, la pleine autonomie.

3.       «Un enfant est né». L’histoire de Sesha

L’ouvrage le plus connu d’ Eva Feder Kittay, Love’s Labor, est considéré comme un classique de la care ethics, presque au même niveau de In a Different Voice de Carol Gilligan. L’expression  Love’s Labor, rappelle à l’esprit le titre d’une comédie de William Shakespeare, Love’s Labour’s Lost. Le care affectueux qui est porté à une personne handicapée est aussi un labor qui toutefois n’est pas «perdu», contrairement à celui qui donne son titre à cette célèbre comédie. Le mot anglais labor a un champ sémantique assez étendu et peut signifier aussi fatigue, peine, effort. En outre, comme le remarque Silvia Belluzzi, qui a traduit en italien le livre de Kittay, le titre du volume  «implique l’amour qui soigne et l’amour qui est soigné»[16].

Il faut relever l’originalité de la perspective philosophique adoptée par l’autrice de Love’s Labor et l’intensité de l’expérience personnelle qu’elle évoque dans ces pages. Eva Kittay est la mère d’une femme qui a subi des lésions cérébrales, Sesha, et dans son livre, elle décrit les difficultés auxquelles sont confrontés ceux qui, comme elle, prennent soin d’une personne handicapée. Le rapport avec Sesha change radicalement sa vie et sa façon de penser. Un tel rapport peut être appelé caring,  si l’on veut se servir d’un mot que l’on trouve souvent dans le vocabulaire de la philosophe Nel Noddings[17].

Sesha est déjà adulte quand l’auteure écrit: «la chose la plus importante qui arrive quand une femme devient mère d’un enfant avec un handicap, c’est qu’elle devient mère d’un nouvel enfant»[18]. Au fil des années, une telle prise de conscience l’emporte chez elle sur toute autre considération.  Avant d’acquérir cette sérénité de jugement, l’auteure et son mari ont dû éprouver, pendant plusieurs années, une douleur indicible et constater les défauts professionnels et humains de certains médecins, ainsi que les préjugés de nombreuses personnes «normales».  Kittay reconnaît que, au cours de cette expérience, elle a eu plus de chance que beaucoup d’autres parents qui font face au même drame.

Beaucoup d’entre eux se trouvent dans des conditions financières qui ne leur permettent pas d’embaucher quelqu’un pour les aider dans l’assistance, ni de payer les soins nécessaires pour améliorer la qualité de vie de leurs enfants. En outre, l’auteure a eu la chance de pouvoir compter sur une personne, Peggy, qui assiste Sesha de la meilleure des façons. Chez Peggy, la sensibilité et la capacité professionnelle se concrétisent dans la «qualité de la présence», nécessaire pour prendre soin d’une enfant qui a subi des lésions cérébrales.

Lors de sa naissance, Sesha semblait être une enfant normale. Après quelques mois, elle a commencé à manifester un retard psychomoteur dû à de graves lésions cérébrales. Le médecin qui  a communiqué de façon brutale ce diagnostic aux parents, était une sommité de la neurologie.

Eva n’a jamais pensé confier la petite à un institut, comme le lui conseillait sa mère. Elle ne comprenait pas pourquoi un tel conseil venait de la part d’une femme qui avait surmonté les traumatismes les plus terribles – elle avait survécu à l’extermination nazie – et qui à ses yeux, incarnait depuis toujours un idéal d’abnégation. Les mots de sa mère lui ont causé une autre, profonde peine.  Elle était devenue mère. Elle se sentait tellement impliquée, sans réserves, dans cette condition qu’elle croyait que, justement, du fait d’être mère dérivait l’une des «tâches les plus contraignantes»[19]. Comme les autres mères, elle non plus ne pouvait pas «sortir par la porte par laquelle elle était entrée». Et elle comprenait bien qu’une mère qui, pour une raison quelconque, n’est pas en mesure de prendre soin de son enfant comme elle le souhaiterait, subit une grave injustice si elle ne reçoit pas l’aide des institutions.

Au fil des années, elle comprenait beaucoup d’autres choses. Il pouvait s’aiguiser en elle cette pensée maternelle qui, d’après Sara Ruddick, découle de la praxis du  mothering. Chez l’auteure de Maternal Thinking[20] ,cette praxis peut faire abstraction de la maternité biologique, du moment que, même un homme peut prendre soin d’un nouveau-né. La pensée maternelle est imprégnée d’empathie qui permet d’accéder à l’intériorité d’autrui et d’en comprendre les besoins les plus profonds. Une telle forme de pensée inclut les capacités intellectuelles qu’une mère acquiert, les jugements qu’elle exprime, les conceptions métaphysiques qu’elle adopte et les valeurs auxquelles elle croit.

En vertu de son expérience avec Sesha, Eva Feder Kittay aussi acquiert une pensée maternelle mais «avec une différence»[21]. Si, en temps normal, les parents d’un enfant handicapé mènent assez bien leur tâche, de façon semblable aux autres parents, d’autre part, ils sont sans cesse soumis à une tension bien plus forte. Prendre soin de quelqu’un de handicapé suppose pour un parent une « différence » qu’on ne peut cacher. Pour lui, les trois tâches que Sara Ruddick reconnaît au soin parental, acquièrent un sens particulier: la protection de l’enfant, sa croissance et son insertion dans la société. Sans aucun doute, pour le parent d’un enfant handicapé, la première de ces tâches a la priorité sur les autres. L’amour d’ Eva pour Sesha reste, pour toute sa vie, caractérisé avant tout par la protection.

L’auteure s’appuie probablement sur l’espoir que la vie ne prévoit, pour Sesha, qu’une série de souffrances. En vertu de la «pensée maternelle avec une différence», elle acquiert une patience infinie qui demande l’attente que sa fille apprenne les geste les plus simples, mais « à sa manière, doucement »[22]. Puis, Sesha a un frère, qui est désormais père de famille lorsque Love’s Labor est publié.

Sesha a désormais vingt- sept ans, c’est est une femme aux traits délicats, elle perçoit l’amour des autres et est capable de communiquer l’amour qu’elle ressent pour eux. Pour sa mère et pour les gens qui la connaissent, c’est quelqu’un qui manifeste les facultés les plus importantes pour un être humain, à savoir « les capacités d’aimer et d’être heureuse »[23]. Un ensemble de relations affectives s’est constitué et consolidé autour de Sesha: avec ses parents, son frère, ses neveux, la femme qui s’occupe d’elle depuis des années. Sa vie témoigne du fait que chacun de nous, même au sein de relations fortement asymétriques, est capable de la réciprocité la plus importante et la plus difficile, qu’il soit en bonne santé ou qu’il dépende des autres. Il s’agit de la réciprocité du don et de l’accueil de l’amour.

 4.       Le «moi transparent» des dependency workers

L’ouvrage Love’s Labor ne contient pas seulement le témoignage de l’expérience personnelle de l’auteure. Au contraire, les dependency workers acquièrent une position de premier plan, c’est-à-dire ceux qui s’occupent, pour des raisons professionnelles ou affectives, d’une personne non autosuffisante. S’ils effectuent le travail de care en tant que professionnels, ils perçoivent une rétribution inadéquate, même aux Etats-Unis, malgré le fait que cela implique non seulement un effort physique considérable, mais aussi un engagement émotionnel intense et une responsabilité démesurée. On demande à ces travailleurs d’offrir les meilleures conditions possibles de vie à la personne dont ils s’occupent. Toutefois, d’après un certain nombre de recherches statistiques menées justement aux Etats-Unis, beaucoup de gens estiment que leur travail ne demande pas des compétences professionnelles particulières.

L’ouvrage de Kittay pourrait mener les philosophes et les politiciens à réfléchir aux problèmes qui ressortent de l’expérience des dependency workers. L’auteure croit que l’importance de leur travail dépasse le domaine privé et acquiert une valeur sociale considérable. D’après elle, la subjectivité de chacun de ces travailleurs représente un « moi transparent ». En effet, le dependency worker effectue sa tâche dans la plus grande discrétion, au point qu’il reste méconnu en dehors du cercle familial de la personne qu’il soigne. En plus, dans une telle tâche, il doit se décentraliser, voire « suspendre » parfois l’attention envers ses propres exigences, pour pouvoir percevoir les besoins primaires de la personne qui lui est confiée et qui parfois n’est même pas capable de les manifester verbalement.

Même parmi les œuvres qui s’inscrivent dans l’éthique du care, il est difficile de trouver un essai capable de mettre en évidence les problèmes du dependency worker comme le fait Love’s Labor. Parmi les promotrices de la care ethics, ce sont  notamment les philosophes Eva Feder Kittay et Joan C. Tronto qui soulignent les limites du système juridique et les préjugés de la mentalité courante qui relèguent encore les relations de care dans le domaine du privé. D’après Tronto, autrice du livre Moral Boundaries, il faut détruire  les « barrières » qui empêchent de reconnaître l’importance sociale et politique de ce type de relations.

Aux Etats-Unis, ce sont surtout les femmes des classes sociales les plus défavorisées qui exercent le travail de care. Le livre de Kittay présente différents motifs d’intérêt aussi pour ceux qui s’occupent des problèmes des dependency workers, qui travaillent dans les pays européens les plus riches. Dans ces pays, depuis une dizaine d’années, le soin des individus les plus vulnérables de la société, les personnes âgées en particulier, est souvent confié aux femmes ressortissant de l’Europe de l’Est ou du Sud-Est de l’Asie. L’extension de ce phénomène met en lumière deux différents types de pauvreté: l’indigence économique des pays d’où viennent ces travailleuses et celle – de tout autre genre – représentée par l’incapacité de nombreuses familles européennes de fournir le care nécessaire aux personnes âgées, malades ou handicapées. Pour cela, en Europe comme aux Etats-Unis, le « travail de dépendance » mériterait une attention majeure de la part des responsables des politiques sociales et sanitaires. Il s’agit d’un travail souvent exercé dans des conditions de précarité et de solitude profonde.

4. La critique du welfare state

Love’s Labor est un ouvrage philosophique qui concerne des sujets pris en compte jusqu’à maintenant davantage par la sociologie que par la philosophie. La première partie du livre porte sur les «conditions du care » et représente pour l’auteure la pars construens de sa pensée. Dans la deuxième partie, Kittay propose une critique de la théorie élaborée par John Rawls concernant les conditions de la justice dans un État libéral, dans la mesure où une telle théorie « exclut toute préoccupation à l’égard de la dépendance»[24]. Dans la troisième et dernière section du livre, l’évocation de l’expérience de l’auteure rejoint la critique du welfare state américain. Ce dernier s’avère inadéquat par rapport au soutien qu’un pays développé devrait offrir au « care de la dépendance». Une telle insuffisance est particulièrement marquée si l’on compare la politique sociale des Etats-Unis à celle adoptée par certains pays européens (surtout par les pays scandinaves).

En formulant sa critique du  welfare state américain, Kittay manifeste sa dette intellectuelle à l’égard de l’essayiste néozélandaise Susan Moller Okin[25], qui souligne non seulement les limites de la théorie égalitaire d’empreinte libérale, proposée par Rawls, mais aussi  la conception néolibérale qui caractérise « l’Etat minimal » de Robert Nozick et le communautarisme d’Alasdair Macintyre.

D’après Okin, ces auteurs, bien qu’ ils appartiennent à des courants de pensée différents, critiquent fortement la culture hégémonique des Etats-Unis, qui ne reconnaît pas le rôle joué par la femme au sein du noyau familial et qui est particulièrement lourd alors qu’elle s’occupe d’un parent non autosuffisant. Généralement, les paradigmes égalitaires d’empreinte libérale envisagent une  « égalité élusive »[26]. Ils excluent les problèmes engendrés par la présence, dans toute société, de ceux qui ne sont, et parfois ne seront jamais, capables de participer à des relations caractérisées par la réciprocité.

La réflexion menée par Kittay au sujet du welfare state dans son pays apparaît comme une « critique de la dépendance », car elle se pose du point de vue de la personne dépendante et du dependency worker. D’après l’autrice, il faut distinguer cette critique de la « critique de la différence », contraire au nivellement vers les standards masculins, et de celle de la domination, qui veut abolir les hiérarchies instituées sur la base du genre.

En ce qui concerne la particularité de la critique de la dépendance à l’égard des politiques sociales, l’auteure écrit:

Les théories morales, politiques et sociales ont laissé un vide moral et souvent aussi légal dans les domaines où il est probable que les femmes se trouvent justement à un extrême de cette asymétrie. La critique de la dépendance démontre qu’il faut reconnaître la variété incontournable des relations humaines et acquérir une compréhension plus adéquate de ce qui est moralement acceptable dans les relations asymétriques[27].

La critique de la dépendance considère comme insuffisant aussi le but, pourtant souhaitable, de la parité des sexes par rapport à la possibilité d’accéder à toutes les professions, s’il ne s’instaure pas entre les hommes et les femmes une répartition plus équitables des responsabilités relatives aux relations de care. Pour l’auteure, même si dans la société disparaît toute trace d’inégalité des êtres humains devant la loi et même toute forme de domination de certains hommes sur d’autres, les problèmes des personnes handicapées, et de ceux qui s’occupent d’eux, resteraient toujours irrésolus.

En particulier, l’expérience des personnes engagées dans une relation de care «met en lumière la façon dont les membres d’une communauté sont engagés dans des rapports d’interdépendance»[28]. On comprend bien que pour Kittay la pleine réalisation de l’égalité demande en même temps la répartition équitable entre les deux sexes du «travail de dépendance» qui, comme on vient de le dire, est toujours confié la plupart du temps aux femmes. Nancy Chodorow, auteure qu’on pourrait inscrire dans la pensée féministe plutôt que dans l’éthique du care, dit que l’être humain est en mesure de prendre soin d’un autre parce que, pour pouvoir grandir, il a bénéficié à son tour du care des autres[29]. Cela est vrai autant pour les hommes que pour les femmes et, par conséquent, une société qui attribue le  care des plus faibles presque exclusivement aux femmes (et, rarement, aux hommes des classes plus humbles) est clairement inéquitable. Nancy Chorodow aussi, considère comme intolérable une telle disparité.

La critique adressée par Kittay au welfare des Etats-Unis, que nous  pouvons seulement esquisser ici, est bien fondée car elle prend en compte les principales mesures prises par le Gouvernement fédéral en faveur des personnes handicapées et de leurs familles, à partir du célèbre Social Security Act promulgué par Roosevelt en 1935. L’autrice constate aussi, que même dans les dernières décennies, il n’est pas possible de relever, au sein de ce welfare, une tendance à considérer plus attentivement les exigences des personnes handicapées et de ce qui prennent soin d’eux.

Un welfare state équitable et efficace doit veiller à ce que la personne dépendante soit insérée dans un réseau d’Institutions capables d’en promouvoir la vie relationnelle ainsi que de réduire les difficultés de la personne qui s’en occupe. Autrement dit, la personne engagée dans une relation de care aurait droit elle aussi à être considérée comme enfant de la société et de l’Etat. Elle devrait donc avoir droit à une vie relationnelle en dehors de son propre foyer, à l’accès au travail extra-familial et à son temps libre, afin de pouvoir prendre soin de elle-même.

L’auteure est consciente des difficultés que comporte une réforme radicale du welfare  américain. Il est clair que les résistances à une telle réforme relèvent non seulement des raisons de soutenabilité économique, mais aussi des préjugées enracinés dans la mentalité commune de son pays, tels que l’individualisme, la discrimination de genre, le racisme.

De nos jours, en Europe aussi, l’état-providence s’avère de plus en plus inadéquat pour répondre aux exigences des personnes handicapées et des caregivers, qui subissent plus que les autres citoyens les conséquences de la crise économique persistante. La condition de ces personnes devient encore plus précaire dès lors que la part des dépenses publiques destinées aux politiques sociales a tendance à diminuer, comme cela a été le cas au cours des dernières années dans la plupart des Etats européens.

5.       La «théorie de la justice» de John Rawls et le principe de doulia

Nous avons vu que Kittay adresse sa critique non seulement au welfare state mais aussi aux modèles théoriques égalitaires. Comme Martha Nussbaum[30], l’auteure se sert de plusieurs arguments dans sa critique du modèle égalitaire proposé par  John Rawls dans A Theory of Justice[31]. Elle écrit:

Rawls, le plus célèbre représentant contemporain de la vision libérale, définit le domaine politique dans les termes des philosophies occidentales traditionnelles. Malgré son ampleur et son autorité, la théorie de Rawls, comme celles qui la précèdent, ne tient pas compte de  la dépendance humaine et des conséquences d’une telle dépendance sur l’organisation sociale. Rawls rejoint ceux qui ont exclu ou placé en marge de la politique, la responsabilité à l’égard de celui qui est dépendant[32].

La théorie rawlsienne de la justice propose une répartition équitable, parmi les citoyens d’un Etat, d’un «gâteau» constitué par la richesse produite, et elle s’appuie sur le postulat que tous les êtres humains sont libres et égaux. L’auteur suppose donc que tous les hommes soient capables d’observer les principes de justice et de participer à la coopération sociale au cours de toute leur vie. Il décrit une situation qu’on ne retrouve pas dans la réalité. En fait, tous les citoyens ne sont pas capables de participer dans la même mesure à la coopération sociale. Ceux qui ne peuvent pas y participer ne sont reconnus par Rawls en tant que sujets politiques et n’ont pas, par conséquent, le droit d’avancer des demandes valables devant la collectivité. Pour cela, la théorie rawlsienne n’attribue pas la dignité de sujet politique ni à la personne handicapée ni au dependency worker. Autrement dit, l’auteur ne considère pas la vulnérabilité qui, sous différentes formes, concerne la vie humaine et d’où – pour Kittay au même titre que pour les autrices de la care ethics – en découle une  disposition au care.

D’après notre philosophe, un modèle égalitaire véritablement inclusif et un welfare state équitable doivent reconnaître le principe de doulia. Dans ses pages, le mot grec doulia[33] indique la femme «qui assiste sa jeune mère tout comme la mère prend soin d’un nouveau-né»[34]. Kittay croit que, en vertu du principe de doulia, la personne qui donne assistance aux autres doit participer au débat politique concernant la détermination des besoins à satisfaire prioritairement. A son avis, un tel principe:

Implique, avant tout, que tous les «travaux de dépendance» – qui concernent le soin des enfants, des malades, des personnes âgées ou handicapées – doivent être reconnus comme des contributions à la société qui demandent une réciprocité, non à l’égard de celui qui est assisté, mais à l’égard d’un groupe plus étendu dans lequel on accueille la relation de dépendance; que les biens et les charges sociales qui doivent être distribués et partagés doivent inclure le bien des relations de soin. Il y a un certain nombre de modalités possibles à travers lesquelles on peut reconnaître ces biens et cette réciprocité[35].

Dans les intentions de l’auteure, le principe de doulia engage donc un groupe social ample dans une solidarité qui allège la charge du soin, qui ne pesait, jusqu’à présent, que sur le dependency worker. En même temps, on étend, à ce groupe, la participation au «bien», représenté par la relation de soin, qui n’est pas, bien évidemment seulement un poids à supporter, mais aussi une expérience qui enrichit intimement la personne qui s’y engage.

En outre, afin que la théorie rawlsienne de la justice puisse satisfaire les exigences de tous les citoyens, il est nécessaire, d’après Kittay, d’attribuer aux sujets qui participent à la «position originaire» envisagée par Rawls, non seulement les deux facultés morales représentées par le sens de la justice et la capacité de concevoir une « vie bonne », mais aussi la disponibilité à répondre à la vulnérabilité d’autrui en instaurant une relation de care. On peut raisonnablement penser que même cette capacité appartient à un sujet moral.

En résumé, pour notre philosophe, une théorie de la justice qui se veut authentique doit envisager un «principe de responsabilité sociale de care», qu’elle met en évidence à travers l’expression:

À chaque homme et à chaque femme selon son besoin de care, de la part de chacun, selon sa capacité de prendre soin, et avec un soutien de la part des institutions sociales afin que des ressources et des opportunités soient disponibles pour ceux qui s’occupent du care, de façon à ce que tout le monde soit soigné de manière adéquate, au sein de relations capables d’offrir un soutien[36].

 Au nombre des biens fondamentaux prévus par la théorie de John Rawls, Eva Feder Kittay ajoute donc la possibilité pour chacun de recevoir le care d’autrui alors qu’il en a besoin, ainsi que le devoir de prendre soin d’autrui quand il en a la possibilité.


[1] Juan Rof Carballo, Entre el  silencio y la  palabra, Aguilar, Madrid 1960, p. 276.

2 Carol Gilligan, In a Different Voice. Psychological Theory and Women’s Development, Harvard University Press, Harvard 1982; Une voix different. Pour une éthique du care, Champs Flammarion, Paris 2008.

[3] Voir Sara Brotto, L’etica della cura. Una introduzione, p. 13-28: l’autrice propose un «tableau» essentiel  de l’éthique du care Nord-américaine.

[4] Ici nous ne pouvons pas tenir compte des significations, extrêmement variées, du mot « soin »,dans le langage philosophique, à partir de la pensée grecque.

[5] C. Vigna Présentation à S. Brotto, op. cit., p. 6 (traduction personnelle).

[6] V. Held, The Etics of Care: Personal, Political, Global, Oxford University Press, Oxford  2006, p. 42 (traduction personnelle).

 [7] Joan C. Tronto, Moral Boundaries, A political Argument for an Ethic of Care,  Routledge, New York 1993; Un monde vulnerable. Pour une politique du care, La  Découverte, Paris 2009.

[8] Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung. Versuch einer Ethik für die Technologische Civilization, Insel, Frankfurt am Main 1979; Le principe responsabilité. Une ethique pour la civilisation technologique, Editions du Cerf, Paris 1990.

[9] Voir Emil Fackenheim, To Mend the World. Foundations of Future Jewish Thought, Schocken Books, New York 1982; La présence de Dieu dans l’histoire. Afirmations juives et reflections philosophiques après Auschwitz, Verdier, Paris 2005.

[10] L. Mortari, La pratica dell’aver cura, Bruno Mondadori, Milano 2006, p. 100 (traduction personnelle).

[11] «After all, I’m also a mother’s child». Eva Feder Kittay,  Love’s Labor. Essays on Women, Equality and Dependency,  Routledge, New York 1999, p. 23. Je signale la traduction italienne de l’ouvrage: La cura dell’amore. Donne, uguaglianza, dipendenza, Vita e Pensiero, Milano 2010.

[12] Ibidem, p. 24-25.

[13] Ibidem, p. 26-29; il s’agit du paragraphe intitulé “We Can’y Go Out the Same Door We Came In”.

[14]Ibidem, p. 25.

[15]Ibidem, p. 45.

[16] Silvia Belluzzi, Note du traducteur, dans  E.F. Kittay La cura dell’amore,  cit., p. XXV.

[17] Nel Noddings, Caring. A Feminine Approach to Ethics and Moral Education. University of California Press, Berkeley 1984.

[18] Eva.Feder Kittay, op. cit., p. 147. L’autrice cite aussi une expression presque identique de Philip M. Ferguson et Adrienne Asch: «La chose la plus importante qui arrive quand  naît un enfant handicapé, c’est qu’un enfant est né». Cf.  Philip M. Ferguson, Adrienne Asch, Lessons from Life. Personal and Parental Perspectives on School, Childhood and Disability, in Schooling and Disability. Eighty-eight Yearbook of the National Society for the Study of Education, II,  K. J. Behage ed., The University of Chicago Press, Chicago, 1980, p. 108.

[19] Eva Feder Kittay, op. cit, p. 154.

[20] Sara Ruddick, Maternal Thinking. Towards a Politics of Peace, Ballantine Books, New York 1989. On signale la traduction italienne de l’ouvrage: Il pensiero materno. Pacifismo, antimilitarismo nonviolenza: il pensiero della differenza per una nuova politica, red, Como 1993.

[21] Cf. Eva Feder Kittay, op. cit.,  p. 162-181.

[22] Ibidem, p. 147-161, (Chap. “Not My Way, Sesha, Your Way, Slowly”) Voir M. Gensabella Furnari, Etica della cura e dolore della differenza, in “Segni e comprensione”, XXVI, n. 82, pp. 73-94,  et notamment  p. 83.

[23] Eva Feder Kittay, op. cit., p. 152.

 [24] «excludes the concern of dependency» (ibidem, p. 4).

[25] Susan Moller Okin, Justice, Gender and the Family, Basic Books, New York 1989; Justice, genre et famille, Champs Flammarion, Paris 2008.

[26] Eva.Feder Kittay, op. cit., p. 2-5 (paragraphe “Elusive Equality”).

[27] Ibidem, p. 15

[28] Ibidem, p. 17.

[29] Nancy Chodorow, The Reproduction of Mothering. Feminism and Psychoanalytic Theory, University of California Press, Oakland 1978. On signale la traduction italienne du volume: La funzione materna. Psicoanalisi e sociologia del ruolo materno, La Tartaruga, Milano 1991.

[30] Voir Martha Nussbaum, Frontiers of Justice.:Disability, Nationality, Species Membership, Harvard University Press, Cambridge 2006. On signale la traduction italienne du volume: Le nuove frontiere della giustizia. Disabilità, nazionalità, appartenenza di specie, Il Mulino, Bologna 2007.

[31] John Rawls, A Theory of Justice, Harvard University Press, Cambridge Mass 1971 (Théorie de la justice, du Seuil, Paris 1987); Id. Political Liberalism, Columbia University Press, New York 1993 (Libéralism politique, PUF, Paris 2005).

[32] Eva Feder Kittay, op. cit., p. 76.

 [33] On retrouve ce mot dans le vocabulaire de l’anthropologue Dana Raphael, qui souligne le rôle sociale de la doula dans certaines populations des Philippines. Cf. Dana Raphael, The Tender Gift. Mothering the Mother. The Way to successful Breastfeeding, Schocken, New York 1955.

[34] Eva Feder Kittay, op. cit., p. 68.

[35] Ibidem, p. 140-141.

[36] Ibidem, p. 113. En italique dans le texte.

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