Beccaria et les valeurs humanistes

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Thibaud Zuppinger

Les conséquences positives d’un abandon du réalisme des valeurs

Source : fromoldbook.org

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Prolongeons ici l’hypothèse émise dans un précédent article, à savoir que  l’humanisme repose sur un ensemble de valeurs au statut particulier, dans la mesure où il ne s’agit pas de valeurs reconnues comme éternellement valables dans un ciel des idées, ni de valeurs subjectives dépendantes des goûts de chaque individu. Les valeurs humanistes forment une troisième voie qui permettent de passer outre la position nihiliste sans pour autant reconnaître l’existence de valeurs objectivement déterminables. Ces valeurs émanent du vivre-ensemble comme activité collective et cette activité a produit des valeurs qui par ajustements successifs au cours d’un processus historique conduisent vers les idéaux reconnus comme humanistes. Ces-derniers visent à perpétuer la possibilité même du vivre-ensemble. Ces ajustements obéissent à des changements dans les mentalités, des moments de l’histoire où les pratiques apparaissent en contradiction avec les idéaux affichés.

Les idéaux normatifs de l’humanisme sont immanents à la culture et évoluent en même temps qu’elle. C’est grâce à cette posture qu’il échappe à la paralysie nihiliste. Cependant l’abandon du réalisme des valeurs pour orienter l’action humaine est un progrès à double tranchant. Dans un sens, on l’a vu, cela permet d’agir et de juger en l’absence de certitudes absolues et transcendantes, mais dans un autre sens, cela demande de se contenter d’approximations constantes appuyées, en somme, sur l’air du temps. Il semble que des délits et des peines est une illustration de ce rapport particulier, et pour tout dire incertain, que l’humanisme entretient avec les valeurs. La théorie originale qui est développée dans l’ouvrage de Beccaria, fonde le droit de punir sur la défense et la protection de la société. Il ne s’agit plus de punir le délinquant pour son « bien », ou pour lui faire expier le mal qui est en lui, mais en fonction du seul intérêt social. « La seule mesure des délits est le tort fait à la nation, et non, comme certains le pensent par erreur, l’intention du coupable[1]« .

Beccaria établit une conception de la justice pénale dont les règles sont fondées sur la raison instrumentale et de la sorte peuvent donc prétendre à l’universalité. Les valeurs défendues ne demandent pas un engagement total de l’individu qui y adhère, ce qui permet de concevoir une plus grande adhésion de tous. La proposition de Beccaria d’abolir la peine de mort est en fait la conséquence d’un allégement dans le réalisme des valeurs. Les thèses de Beccaria repose in fine sur l’évacuation d’une essence de l’homme. Comme il n’existe plus de valeur essentielle de l’homme, il devient impossible de se référer à l’homme idéal pour juger un individu comme non-conforme. Les thèses de Beccaria peuvent prétendre à un plus large public dans la mesure où elles s’adressent à toute société qui souhaite préserver le vivre-ensemble, et non plus les sociétés qui partagent une conception identique de l’essence de l’homme.

Le critère devient alors l’utilité sociale, qui donnera l’utilitarisme. Le problème de la peine n’est plus pensé en termes de bien et de mal, de religion ou de morale, mais en fonction du seul intérêt social. En évacuant une conception de l’homme idéal qui servait d’aune pour juger les individus réels, on est amené à repenser l’ensemble des valeurs qui y sont attachées, notamment dans le domaine de la justice. La morale est cantonnée au domaine privé, mais n’est plus un argument valable en justice.

L’abolition de la peine de mort est bien évidemment une mesure unanimement saluée par les humanistes, cependant Beccaria est un précurseur de l’utilitarisme et les objections que cette doctrine continue de soulever sont également présentes dans cet ouvrage. Les libéraux reprochent à l’utilitarisme d’être incapable de présenter l’individu comme possesseur de droits inaliénables. Or pour Beccaria si la peine de mort doit être abolie, c’est qu’elle est l’expression d’une justice archaïque qui ne remplit pas sa fonction utilitaire, en un mot : elle est inutile, et non pas injuste ou indigne de l’homme. Il n’est pas donc pas question, par exemple, d’une peine de prison qui soit réformatrice et l’on comprend bien pourquoi : cela demanderait d’avoir une conception préalable de ce que cet individu devrait être, ou aurait dû être.

L’humanisme va plus loin que l’utilitarisme, car il adhère à une conception de l’homme comme possesseur de droits qui lui sont inaliénables et ainsi revendique une valeur de l’homme qui dépasse l’expérience empirique que l’on a de celui-ci. Cependant ces valeurs ne sont pas comprises comme des découvertes transcendantales, mais comme des droits que la société s’octroie, en conformité avec certains dégoûts ou intuitions morales. Ces intuitions ne sont pas ancrées « officiellement » dans un naturalisme dont les intuitions morales seraient la manifestation, ni dans une conception transcendante de l’homme comme « image de Dieu ».

En somme l’humanisme ne peut pas mieux que l’utilitarisme fonder absolument les droits de l’homme dans l’individu. En effet il ne dispose plus des structures métaphysiques à même de fonder quoi que ce soit hors de l’immanence, or cette immanence c’est la société, qui est animée de son propre mouvement, notamment par ajustements successifs et préservation du vivre-ensemble. Cependant l’humanisme ne présente pas ses valeurs ainsi, comme une pure convention arbitraire des hommes. Le statut ambigu des valeurs humanistes, oscillant entre artificialisme arbitraire et naturalisme hétéronome, réalisme et subjectivisme fait qu’il est souvent préférable de les entourer d’un flou qui favorise l’adhésion des individus.


[1] BECCARIA Cesare, Des délits et des peines (1764), Préface de R. Badinter, trad. fr. de M. Chevallier, Paris, Garnier Flammarion « GF », 1991, p. 75.

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