Humanisme, valeurs et éducation

Print Friendly

Thibaud Zuppinger

Source : stock.xchg
Source : stock.xchg

Si l’on adhère à la conception moderne que l’univers ne possède pas en son sein de valeurs préexistantes, alors l’attitude la plus cohérente, et en un sens courageuse car difficile à assumer, c’est le nihilisme. Il ne s’agit pas ici de dire que le nihilisme est une erreur ou l’attitude exclusive de personnes mélancoliques ou dangereuses pour la société. La position nihiliste est parfaitement cohérente et lucide. Pourtant il existe, c’est un fait empiriquement constatable, une posture face au réel qui, en partant du même constat sur le monde, assume néanmoins l’existence de valeurs pour orienter l’action humaine. Pour comprendre comment l’humanisme constitue un dépassement effectif du nihilisme il faut s’attacher à élucider la nature particulière des valeurs auxquelles il souscrit.

Divergences de valeurs

Nihilisme et humanisme partagent une conception commune du réel. La divergence s’opère sur la nature des valeurs recherchées. En un sens le nihilisme manifeste une conscience trop sensible à son milieu et une attente démesurée que le réel ne peut satisfaire. Le nihiliste cherche des valeurs certaines, coercitives, lui étant explicitement destinées. « L’âme qui doute le plus aspire au plus grand jansénisme[1]« . Il ne se contente pas de demi-mesure, il est pour ainsi dire en tout ou rien. Lorsqu’il examine une valeur qui lui est soumise, son regard est trop acéré, il l’examine trop en profondeur, la rend pulvérulente sous la pression du « pourquoi ».

La position humaniste peut, quant à elle, se permettre d’adopter des valeurs car elle n’en attend pas une certitude absolue. Son regard est moins clinique. Les valeurs humanistes sont présentes sans exister. On peut en cerner les contours, en revanche on ne peut les saisir, les soupeser, au contraire on passe dedans sans découvrir quoi que ce soit de tangible, d’où la déception des nihilistes. La reconnaissance de valeurs demande de poser un regard adéquat sur elles, d’accepter de les voir évoluer, sous peine de les voir s’évanouir. « La pensée approximative est seule génératrice de réel[2]« . Selon que la perspective de notre regard est proche ou lointaine, on est plus ou moins en mesure de reconnaître des valeurs.

Humanisme et éducation

Si l’on adhère à la fois à l’idée d’indétermination de l’homme et à celles de valeurs partagées, un chemin existe, qui peut les relier : l’éducation. Ajoutons-y la conviction que le bien et le mal existent, on peut alors s’engager dans ce processus. P. Sloterdijk, à sa manière, souligne également l’importance du rôle de l’éducation (et pas uniquement scolaire) dans l’humanisme : « le thème latent de l’humanisme est donc une manière de faire sortir l’être humain de l’état sauvage, et sa thèse latente est la suivante : la bonne lecture apprivoise.[3] » Ce à quoi il ajoute peu après :

en posant la question de l’humanisme on ne s’arrête pas à cette supposition bucolique selon laquelle la lecture cultive. Cette question n’implique pas moins  qu’une anthropodicée – c’est-à-dire une détermination de l’être humain à l’égard de son ouverture biologique et de son ambivalence morale.[4]

Le concept de dressage pour parler de l’éducation est choquant, et conçu comme tel, mais en l’absence d’essence de l’homme que l’on connaît a priori et vers laquelle on aurait pour devoir de tendre, le terme de dressage renvoie à cette idée d’arbitraire dans ce que l’homme est devenu. L’éducation n’obéit pas à un eidos, il existe un conditionnement de la nature humaine, pour quitter sa bestialité, un processus qui s’élabore sans fin prédéfinie, mais où plus on s’avance et plus la direction vers laquelle on tend est source de sens. L’ambivalence de l’homme est un fait, qui a donné lieu à un conflit entre influence inhibante et influence désinhibante. C’est la même idée que développe Todorov lorsqu’il examine l’éducation humaniste : « il faut pour cela cultiver certains traits, et en marginaliser d’autres, et non se contenter de les approuver tous parce qu’ils sont là[5]. »

Seulement au nom de quoi privilégier telle ou telle disposition ? L’humanisme ne défend pas ses valeurs parce qu’elles sont incarnées dans l’ordre naturel, ni parce qu’ainsi l’a décrétée la volonté la plus forte. « Ces valeurs de liberté, de respect pour autrui et de dignité égale de tous s’imposent à lui [l'humaniste] avec la force d’une évidence, et qu’elles lui semblent convenir, mieux que d’autres, à l’espèce humaine[6]. » En d’autres termes, l’éducation est là pour que ces directions données à l’humanité deviennent des « évidences », elle est chargée de transmettre des structures de références telles que ne pas les respecter provoque un sentiment de honte ou de malaise chez l’individu, à moins de penser que ces évidences ne renvoient à un sens moral inné en l’homme.

L’humanisme comme fin en soi ?

En s’appliquant à comprendre les valeurs qui structurent l’humanisme, on s’aperçoit assez rapidement qu’il est difficile de prolonger l’interrogation. On constate non pas que l’on tourne en rond (la tautologie est un point de départ métaphysique possible), mais que l’on glisse hors de l’humanisme, vers un naturalisme, un vitalisme ou un intuitionnisme. Certaines valeurs conviennent mieux à l’espèce humaine ? Sont-ce celles qui assurent la survie de l’espèce ? celles qui obéissent à l’élan vital en nous ? quel accès y avons-nous si ce n’est par l’intuition ? En fait ce type d’interrogation nous ramènent inexorablement à la position nihiliste. En effet l’action humaniste n’a pas de sens dans la mesure où elle ne repose pas sur une essence de l’homme définie une fois pour toute, une image idéale vers laquelle tendrait l’éducation.

L’action humaniste n’a pas de signification absolue car elle n’est pas un moyen en vue d’une fin, elle est l’élaboration continue de cette fin. Sa signification est liée à son action. Sloterdijk a en ce sens raison de souligner que Nietzsche a « bandé son arc à l’excès[7]« , lorsqu’il suppose « l’existence d’un acteur ourdissant des plans, là où on pourrait plutôt compter sur un élevage sans éleveurs, c’est-à-dire sur une dérive bio-culturelle sans sujet[8]« .


[1] CAMUS Albert, L’homme révolté (1951), Paris, Gallimard ; réédit. coll. « Folio-essais », 1985,  p. 52.

[2] Ibid., p. 368.

[3] SLOTERDIJK Peter, Regeln für den Menschen Park, SuhrkampfVerlag, Francfurt am Main, 1999. Règles pour le parc humain, trad. fr. de O. Mannoni, Mille et une nuit, Paris, 2000.  p. 16.

[4] Ibid., p. 18.

[5] TODOROV Tzvetan, le jardin imparfait, Paris, éditions Grasset & Fasquelle, 1998 ; rééd. Le livre de poche, coll. « Biblio essais », Paris, 2006 (2ième édition), p. 331.

[6] Ibid., p. 66.

[7] SLOTERDIJK Peter, Règles pour le parc humain, op. cit., p. 39.

[8] Ibid., p. 40.

  1. Merci pour cet article, agréable à lire.

    Néanmoins j’aimerais rebondir sur deux ou trois idées.

    La conception moderne est-elle bien que l’univers ne possède pas en son sein de valeurs préexistantes ?
    Le rapport de nos contemporains aux valeurs n’est-il pas multiple ? Ne trouve-t-on pas aussi bien des objectivistes que des subjectivistes, à la fois chez les penseurs et dans l’opinion commune.

    Ensuite, il vous semble que le nihiliste est celui qui refuse d’adhérer à des valeurs parce qu’elles ne sont pas prouvées. L’humaniste serait celui qui accepte d’adhérer à des valeurs, même incertaines. Ne peut-on imaginer une autre réponse qui serait de fonder les valeurs ?

    Cette enquête n’est-elle pas abandonnée un peu trop vite ?

    Amicalement

  2. la rédaction says:

    Bonjour,
    Je suis très heureux que cet article vous ait intéressé et les remarques que vous formulez sont très intéressantes.
    Je vous accorde bien volontiers que le rapport aux valeurs est multiple. On peut songer au débat réaliste/subjectiviste.
    Seulement, si l’on entend rester fidèle à la conception moderne (j’entends par là l’héritage humaniste qui traverse la philosophie, tel qu’on peut le retrouver chez Husserl dans sa conception de l’Europe spirituelle) on ne peut, sans contradiction, faire appel à une axiologie réaliste de type platonicienne (Max Scheler, ou Léo Strauss par exemple). Dès lors, comment asseoir un discours normatif ? C’est la difficulté que je souhaitais mettre en avant, sans avoir la prétention de la résoudre ici.

    Je me reconnais dans la définition rapide que vous m’attribuez du nihiliste et de l’humaniste, même s’il faudrait y ajouter bien d’autres nuances. Est-ce à dire que la recherche d’une fondation des valeurs est abandonnée ? A mon sens, la modernité telle qu’elle se pense, ne permet pas d’envisager une fondation cohérente des valeurs. (ou alors une fondation sur le modèle du Als ob comme l’entreprend Vaihinger).

    Enfin, pour terminer, je ne pense pas abandonner cette enquête trop vite, car cet article n’est que l’esquisse de la problématique et de ses enjeux. D’autres articles viendront compléter le propos et explorer de nombreuses perspectives axiologiques.
    En espérant que ces précisions répondent à vos questions,
    Bien cordialement,
    Thibaud Zuppinger

  3. Bonjour,

    merci de ces précisions. J’attends donc de lire la suite. Pour patienter, je vais lire le résumé de votre travail de recherche qui figure sur ce site.
    J’encourage d’ailleurs l’ensemble de l’équipe d’Implications philosophiques. C’est un beau projet que vous avez là.

    Amicalement

Commenter

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com