La définition de l’homme chez Rousseau

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Par Alice Finateu.

Source : fromoldbook.org

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Le Second Discours veut déterminer l’origine des inégalités à l’œuvre dans la société moderne. Pourtant, les premières lignes de la Préface portent sur la question de la définition de l’homme.[1] Le problème de l’inégalité implique un détour par l’homme pour trouver sa solution comme l’ensemble des thèmes présents dans l’œuvre de Rousseau selon Derathé : le mal, l’éducation, Dieu… Tout converge vers l’homme, c’est pourquoi il est primordial de le définir. En ce sens Rousseau est un humaniste. Il centre son étude sur l’homme. Son projet est vaste : décrire l’homme dans son unité et sa diversité, révéler son but, sa place dans le monde, penser son être et son devoir être.

Une étude centrée sur la définition de l’homme chez Rousseau se doit de manifester ces objectifs scientifiques et éthiques. Définir signifie aussi bien donner le genre et la différence spécifique, décrire et préciser le devoir être de l’objet étudié. Cette étude cherchera à embrasser ces trois modalités de la définition. Une réduction à la définition genre plus différence dévoilerait un homme abstrait. De même, notre étude ne s’arrêtera pas à la description que Rousseau donne des hommes de son temps, ces êtres dépravés, le risque serait de transformer Rousseau en anti-humaniste et d’oublier que l’humanisme n’est pas naïf[2]. Enfin, figer la définition de l’homme sur son devoir être serait omettre que l’homme est un être indéterminé, complexe, qui peut le meilleur et le pire. En un mot, cette étude dévoile ces trois définitions, leurs articulations et la manière dont Rousseau rompt et perpétue la tradition philosophique. La Renaissance insistait sur l’indétermination de l’homme : infinie et sublime pour Pic de la Mirandole, limitée par la nature selon Pomponazzi. La modernité affiche la même diversité : mécanisme modéré chez Descartes, extrême chez La Mettrie.

Rousseau reprend le thème de l’homme indéterminé, d’une essence humaine ouverte à mille accidents. Cette idée ouvre la voie d’une définition de l’homme par la liberté, l’ouverture aux possibles, reprise par Heidegger et Sartre. Elle entraîne une conception large de l’humanité qui évite de réduire l’homme à un caractère, une couleur de peau, un statut social… En outre, elle réfute le réductionnisme de La Mettrie car elle impose la liberté et la nature finaliste contre le mécanisme extrême. Rousseau accentue le versant effrayant de cette liberté, de l’indétermination et de la perfectibilité de l’homme qui peut le pire. Du point de vue de la méthode de définition, Rousseau s’inspire des travaux scientifiques de Hobbes sans en tirer de conséquences au sujet de la loi et du droit. Il engage aussi de nouvelles méthodes pour connaître l’homme : l’analyse des hommes de son temps ou le récit de soi. La multiplicité de ces méthodes met en lumière un homme complexe et son cortège de problèmes.

Rousseau identifie un premier obstacle : le nombre des accidents présent en l’homme actuel masque son essence. Trois autres difficultés apparaissent que Rousseau ne mentionne pas. L’ensemble des méthodes de définition repose sur la distinction de la nature et de l’artifice. Mais la nature reste un concept flou dans l’œuvre de Rousseau et risque de déteindre sur l’homme. Enfin, l’unité de la définition de l’homme n’apparaît pas clairement. Aussi, un grand nombre de commentateurs : Todorov, Groethuysen, Goldschmidt et surtout Derathé[3], évoquent la pluralité des hommes (originel, civil, citoyen, naturel…). Un dilemme se présente : cette pluralité d’hommes est-elle irréductible et effective ? Au contraire est-elle une apparence qui se dissipe dans l’analyse de l’œuvre de Rousseau, qui manifesterait une unité, un homme un ?

Notre étude intitulée « la définition de l’homme chez Rousseau » maintient les deux hypothèses, comme dans une unité hégélienne. Il y a une unité dans la définition de l’homme qui réfléchit la particularité, c’est-à-dire les figures d’hommes comme l’homme originel, civil, citoyen, naturel, sans que cette unité détruise la particularité ou se laisse déborder par elle. Cette unité point dans les méthodes que Rousseau utilise pour définir l’homme.

Aussi cette étude se concentrera sur la définition de l’homme à travers les méthodes que Rousseau met en œuvre pour répondre à la question « Qu’est-ce que l’homme ? ». Trois méthodes apparaissent : une méthode scientifique, une méthode descriptive, une méthode de récit. Elles se complètent, livrant au lecteur une définition de l’humain de plus en plus concrète. Ce travail, centré sur les méthodes a pour objectif d’inclure la diversité des réflexions que Rousseau porte sur l’homme, sans perdre de vue un thème ou produire une étude morcelée et de dépasser la pluralité des hommes sans l’anéantir, fournir un exposé unitaire de la définition de l’homme chez Rousseau.

Nos articles présenteront les méthodes selon cet ordre : démarche scientifique, descriptive, de récit. Cet ordre révèle la progression d’un homme abstrait vers un homme concret, le basculement d’une vision extérieure de l’homme vers une vision intérieure (Rousseau définit l’homme à travers le récit de sa vie intérieure dans les Confessions par exemple).


[1] « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances me paraît être celle de l’homme et j’ose dire que la seule inscription du Temple de Delphes contenait un précepte plus important et plus difficile que les plus gros livres des moralistes » in ROUSSEAU Jean Jacques (1755 et 1750), Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et Discours sur les sciences et les arts, Paris, Garnier Flammarion, 1992, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Préface  p157

[2] La lucidité serait le propre de l’humaniste selon Todorov « Ils (les humanistes) savent surtout, que les hommes ne sont pas nécessairement bons, qu’ils sont même capables du pire » « les humanistes ne croient pas en l’homme ni n’en chantent le panégyrique » in TODOROV Tzvetan, Le Jardin imparfait : la pensée humaniste en France, Paris, Grasset, 1998,  p332

[3] cf. son essai  L’homme selon Rousseau in BENICHOU P., CASSIRER E., DERATHE R., EISENMANN Ch., GOLDSCHMIDT V., STRAUSS L., WEILL E., Pensée de Rousseau, Paris, Seuil, coll. Points, 1984

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