Méthode descriptive

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2/ Description de l’homme civil

En effet, la description de l’homme civil met à l’épreuve la liberté et la perfectibilité de l’homme, et se confronte à l’ambiguïté de la sociabilité et de la raison humaine. L’équivocité de la sociabilité semble s’atténuer : en société, les vices, la dépendance et le malheur surgissent. Apparemment, le fait même de l’intersubjectivité nuit à l’homme[2]. Ainsi, Voltaire saisit cette occasion pour changer Rousseau en misanthrope hostile à la société. La sociabilité perd son ambiguïté par une simplification de ses effets (bons, mauvais) à un seul (mauvais). Ce procédé, commode pour résoudre les contradictions, ignore qu’en vérité la description de l’homme civil renforce l’ambiguïté de la sociabilité. La méthode scientifique devait comprendre une sociabilité à la fois contingente et nécessaire. La démarche descriptive doit saisir une sociabilité dangereuse et bénéfique pour l’homme. Le problème posé par Todorov : la société corrompt l’homme et le rend humain, remplace celui du Vicaire : l’homme associable doit devenir sociable. Todorov tranche : « in fine » la sociabilité est bonne pour l’homme car elle développe ses facultés, sa moralité[3]. Pourtant, les facultés réfléchissent à leur tour les ambiguïtés originelles de la société. L’imagination par exemple, amène la dépravation et le progrès. Née d’une asymétrie entre désirs et forces, créatrice de fantasmes infinis, elle conduit l’homme a sa perte : il devient la proie de ses espérances et de ses frustrations, il se réfugie dans l’opinion des autres. Bref, l’imagination pousse l’homme hors de lui-même pour le pire et le meilleur car elle conditionne aussi le progrès. De même, la passion est double : l’amour de soi est bon s’il déverse son surplus sur autrui. Sa fermentation dans l’individu crée l’amour propre, source des mauvaises passions (envie, lâcheté, etc.). L’homme civil est au cœur de cette mutation de la passion, il recueille ces nouvelles passions et devient complexe.

Cette complexité est confusion et égarement. Elle se double d’une fracture entre l’être et le paraître, symbole de la perte de la simplicité qui s’amorce dès l’arrivée de l’intersubjectivité. L’être renvoie à la simplicité, l’unité, l’intériorité, la vérité. Le paraître renvoie à la complexité, l’extériorité, le masque. Le mode d’être du paraître de l’homme civil est paradoxal : maîtrise de soi et perte de contrôle s’y mêlent. En effet, l’homme civil maîtrise son paraître (à travers les gestes et les discours) pour offrir à autrui une représentation positive de son être. Ce fantasme de contrôle des apparences rend l’homme civil prisonnier de son paraître, ce que Sartre appelle l’être pour autrui. La déchirure entre être et paraître éclairerait-elle l’image de la statue de Glaucus ? La méthode scientifique y voyait l’opposition entre essence et accident, la démarche descriptive affirmerait que l’essence est l’être et les accidents «les paraîtres ». L’analogie reste approximative puisqu’« in fine » la césure être/paraître caractérise l’homme dans le contexte de l’intersubjectivité, à ce titre elle n’est ni bonne, ni mauvaise. L’être et le paraître rendent l’homme humain ou inhumain selon leurs usages[4]. Ainsi, la statue de Glaucus reflète juste l’homme civil dont le paraître océanique et sauvage dévore l’être, la césure être/paraître disparaît, l’homme civil est paraître. Cette simplification de la relation être/paraître fera de l’homme civil un être pour autrui.

Tous les gestes, paroles, de cet homme passent par le prisme d’autrui, ce qui accentue l’asymétrie être/paraître. L’homme civil devient un être relatif (il a besoin des autres, de l’opinion), dépendant, en proie aux rapports de domination et de servitude. Tourné vers l’altérité, il se perd et oublie son être dont il cherche la trace dans le regard des autres. Ainsi, il change au rythme des changements de ces regards. L’homme civil recueille alors mille « paraîtres », passions, en un mot une mosaïque de déterminations qui le transforment en monstre.

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[2] ROUSSEAU Jean Jacques (1755 et 1750), Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et Discours sur les sciences et les arts, Paris, Garnier Flammarion, 1992, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Seconde Partie p228 : « Chacun commença à regarder les autres et à être regardé soi-même » ; « la fermentation de ces nouveaux levain produisit des composés funestes au bonheur et à l’innocence »

[3] « La société corrompt l’homme, mais l’homme n’est véritablement tel que parce qu’il est entré en société ; on ne saurait s’extraire de ce paradoxe » in TODOROV Tzvetan, Le Jardin imparfait : la pensée humaniste en France, Paris, Grasset, 1998, p261

[4] Le livre V de l’Emile montre le bon usage du paraître, chez la femme par exemple

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  1. la methode descriptive consiste a decrire l homme ou la chose dans son entierte

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