La théologie politique dans Star Wars

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La théologie politique dans Star Wars

 

Martin Bolle est doctorant en dernière année en philosophie à l’Université Libre de Bruxelles. Il est ainsi associé au centre de recherche de philosophie de son université dit le Phi. Sa spécialité est la philosophie politique et la pensée militaire.

 

Résumé

Une conception que nous pourrions qualifier de spirituelle ou de religieuse est présente dans Star Wars. Cette dernière serait corrélée à une vision politique. En effet, l’énergie centrale de Star Wars, la Force, apparaît avoir deux côtés, lumineux et obscurs, lesquels seraient liés d’une part à un régime politique républicain, de l’autre impérial. L’objectif de ce travail est de montrer le lien entre ces deux côtés, voire conceptions, de la Force et la politique au travers d’une théologie politique. En tant que Star Wars, avec ces deux côtés et leurs régimes associés, peut sembler manichéen, il s’agira de même de mettre en question ce manichéisme.

 

Introduction. Force et politique

La galaxie lointaine, très lointaine, de Star Wars est animée par une énergie mystérieuse. Cette énergie relierait tous les êtres vivants. Elle aurait pour nom « Force ». Or cette Force a deux côtés, l’un lumineux, l’autre obscur. Associés à ces côtés de la Force, nous avons deux ordres militaro-religieux : l’ordre Jedi et l’ordre Sith[1]. Or, ces ordres sont eux-mêmes liés à deux régimes politiques : la République pour les Jedi, l’Empire pour les Sith.

De cette présentation de départ, deux aspects sautent aux yeux : d’une part nous avons ce qui semble être un manichéisme (dans un sens courant) assez caricatural avec d’un côté les bons, de l’autre les mauvais, d’autre part religion et politique apparaissent dans l’univers de Star Wars corrélés. Le côté lumineux de la Force, associé à l’ordre Jedi et à la République, serait comme le bien. Le côté obscur, lié à l’ordre Sith et à l’Empire, serait comme le mal. Puisque le côté lumineux est mis en relation avec la République et le côté obscur à l’Empire, nous pouvons de ce fait voir dans Star Wars, du moins dans la trilogie originale et la pré-logie[2], une critique du fascisme sur laquelle nous allons revenir.

Toutefois, les choses peuvent être nuancées : si les côtés de la Force mènent à des ordres militaires et religieux, puis à des régimes politiques particuliers, le côté obscur, l’ordre Sith et l’Empire restent des manifestations possibles de la Force. S’ils sont présentés comme maléfiques, nous estimons qu’il y a tout de même une positivité du côté obscur et donc de l’ordre Sith et de l’Empire. A contrario, nous devrions de même considérer que les Jedi et la République ne soient pas exempts de défauts.

Notre exposé présentera 1° la dimension religieuse ou spirituelle de Star Wars d’inspiration taoïste ; 2° le problème de la théologie politique et sa déclinaison dans la saga ; 3° le manichéisme apparent dans la saga et sa nuance ; 4° l’importance des non-alignés ; 5° la guerre des étoiles comme vouée à être perpétuelle, hormis sous certaines conditions.

I. Force et taoïsme

L’univers de Star Wars est habité par une certaine spiritualité, en raison du statut particulier de la Force. Une telle spiritualité est incarnée dans la trilogie originale au travers des personnages d’Obi-Wan Kenobi et de Yoda, puis de Maz Kanata et de Luke Skywalker dans la post-logie qui suit. Seule la pré-logie apparaît laisser la dimension spirituelle de côté pour se concentrer sur les problèmes politiques, à l’instar de l’avènement d’un régime totalitaire sur lequel nous allons revenir.

Or, avec son manichéisme, Star Wars présente une dualité qui n’est pas sans faire penser à une certaine représentation ou réadaptation du taoïsme duquel nous tenons les fameux Yin et Yang. La saga semble marquée d’une forme d’orientalisme ou de représentation de l’Orient. Ainsi, la Force n’est pas sans évoquer le Chi (ou le Ki[3]) que nous pouvons retrouver dans des mangas assez récents (par rapport à Star Wars) à l’instar de Dragon Ball, de Saint-Seiya, de Naruto ou de One Piece[4]. Le Chi peut être défini comme le souffle, ou une énergie vitale présente en tout être, voire dans l’univers en son ensemble. Il peut ainsi être vu comme une source de pouvoir. Toutefois, puisque le Chi, voire la Force comme forme de Chi, concerne l’univers en son ensemble, il ne peut être détenu. Ainsi, nous pouvons comprendre, dans l’épisode VIII, cet enseignement de Luke à Rei : la Force n’appartient à personne, ni aux Sith, ni aux Jedi.

Un tel parallèle entre la Force et le Chi pourrait donc se faire, bien qu’il puisse surtout être le fait d’un connaisseur de la pensée japonaise ou chinoise. Nous devons cependant souligner l’influence du Japon (bien que par des influences, en toute probabilité, antérieures à celles mentionnées) et de l’Asie sur l’imaginaire de Georges Lucas est fort probable. Les Jedi et les Sith apparaissent quelque peu avec leurs sabres lasers (light sabers), voire leurs habits, comme des samouraïs avec de mystérieux pouvoirs en connexion avec la Force.

Or ces samouraïs, Jedi ou Sith, forment des ordres à la fois militaires et religieux, avec une hiérarchie parallèle dans ces ordres entre maître et élève. Dans la saga, l’ordre Sith va même se résumer à un seul maître, Darth Sidious, qui est aussi le chancelier puis l’empereur Palpatine, et un seul apprenti : de manière successive, Darth Maul, Darth Tyranus et enfin Darth Vador. Telle semble être ce qui est nommé la « règle des deux », règle adoptée par l’ordre Sith pour qu’il puisse rester le plus discret possible afin de comploter contre l’ordre Jedi et la République. Aussi bien dans les voies du côté obscur que du côté lumineux, les élèves, padawans Jedi ou apprentis Sith, sont initiés par leurs maîtres dans leur connexion avec un côté ou l’autre de la Force, laquelle leur donnerait de grands pouvoirs, voire de grandes compétences martiales.

Une telle dimension religieuse liée à la Force est visible de même dans l’épisode IV. En effet, Darth Vador est traité, par l’un des officiers impériaux, comme le représentant d’une religion déchue. De même, la Force est présentée comme Han Solo comme une superstition. Toutefois, la position de ce dernier apparaît changer, puisque dans l’épisode VII Han présente à Rei la Force comme une réalité. La dimension religieuse se voit encore du fait que Obi-Wan Kenobi et Yoda, tels de vieux sages, vivent en ermite, à l’instar de Luke dans la post-logie.

Nous ne pouvons dès lors renier la dimension religieuse de la saga, malgré son apparent manichéisme. La Force est l’énergie qui relie l’ensemble des êtres vivants dans l’univers. Elle est utilisée, mais non détenue, par des ordres, lesquels fournissent un apprentissage pour renforcer leur connexion avec elle. Or, ces ordres sont religieux puisqu’ils apportent, avec leur enseignement, une certaine cosmologie ou vision du monde corrélée à la Force. Il s’agit maintenant de voir quelles sont les implications politiques que pourraient avoir cette conception de la Force, voire ces conceptions, puisque la Force a tant un côté obscur qu’un côté lumineux.

II. Comment aborder la théologie politique de Star Wars ?

La saga Star Wars a ainsi une dimension religieuse inspirée par la culture extrême-orientale, mais aussi une autre vision de la politique. En tant que ces deux aspects sont corrélés, nous pouvons parler de ce fait d’une théologie politique propre à la saga. Qu’est-ce que la théologie politique ? Comment se décline-t-elle de façon plus précise dans Star Wars ? Pour définir la théologie politique, nous devons ici nous référer au juriste allemand Carl Schmitt, lequel présente de cette façon cette théologie politique :

Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés. Et c’est vrai non seulement de leur développement historique, parce qu’ils ont été transférés de la théologie à la théorie de l’État – du fait, par exemple, que le Dieu tout-puissant est devenu le législateur omnipotent –, mais aussi de leur structure systématique, dont la connaissance est nécessaire pour une analyse sociologique de ces concepts.[5]

Nous pouvons brièvement définir la théologie politique comme l’étude du passage de certains concepts d’origine théologique dans le domaine politique, ce que Schmitt qualifie ici de sécularisation, du moins pour la théorie politique moderne. Nous pouvons aussi dire, si nous nous référons à Schmitt, qu’à partir d’une représentation théologique, voire métaphysique, il pourrait être déduit une certaine représentation de ce que devrait être la politique, d’où sa mise dos-à-dos, au terme de sa Théologie politique de 1922, du monarchisme absolu et de l’anarchisme :

Quand de Maistre dit que tout gouvernement est nécessairement absolu, un anarchiste dit littéralement la même chose ; simplement, grâce à son axiome de l’homme bon et du pouvoir corrompu, il en tire la conclusion pratique opposée : tout pouvoir doit être combattu, parce que tout pouvoir est dictature.[6]

En bref, si l’homme est considéré comme bon, dès lors il n’aurait ni besoin de Dieu, ni de l’État, ou s’il est vu comme mauvais, un Dieu et un État monarchique absolu lui seraient nécessaires. Nous cherchons juste à montrer ici que d’une certaine représentation du monde et de l’homme, à une cosmologie corrélée à une anthropologie, se déduit celle d’un ordre politique qu’il soit ou non étatique.

Du point de vue de Star Wars, nous avons bien une telle déduction des deux côtés de la Force vers la République et l’Empire. Une théologie politique dans Star Wars a donc pour particularité de déduire d’une même énergie, la Force, à partir de ses deux côtés, deux régimes politiques différents : la République et l’Empire. Et entre ces côtés et ces régimes, nous avons les ordres Jedi et Sith, ordres qui se positionnent de manière différente par rapport à la politique.

En effet, l’association du côté obscur à l’Empire et celle du côté lumineux à la République peut se comprendre en raison de leurs différentes connexions à la Force. Dès lors, si le côté lumineux paraît chercher l’harmonie, il ne pourrait être question pour les Jedi de dominer quoi que ce soit. Ils privilégieraient ainsi une République et son Sénat qu’ils serviraient en tant que gardiens de la paix. Au contraire, si le côté obscur est en quête de la domination, nous pouvons comprendre que ses adeptes visent le pouvoir et établissent donc un régime dans lequel ils auraient une place centrale. Outre le caractère excentré des Jedi et central de l’ordre Sith quant à la politique, nous pouvons supposer dans les deux cas une forme de conservatisme en tant que les Jedi défendraient le statu quo de la République et les Sith, la pérennité de leur Empire.

III. Le manichéisme de Star Wars en question

Les côtés lumineux et obscurs sont corrélés à des régimes politiques. Cet état de fait semble confirmer la possibilité de lire Star Wars sous l’angle de la théologie politique. Cependant, si le côté lumineux et les Jedi sont associés aux « bons » et le côté obscur et les Sith aux « mauvais », nous pouvons taxer cet univers de manichéen et même voir, par rapport à la dimension politique de Star Wars, une critique du fascisme que l’Empire représente.

Ainsi, dans l’épisode III[7], le chancelier Palpatine prend le prétexte de l’attaque sur sa personne de Jedi pour établir – sous acclamations du Sénat – un régime dictatorial, ce qui n’est pas sans évoquer la prise de pouvoir d’Aldolf Hitler ; la sénatrice Amidala dès lors remarque que c’est de cette façon qu’une démocratie se change en dictature. Dans l’épisode IV, ce même Sénat est dissout puisque l’armée impériale peut garantir sa suprématie indiscutable sur la galaxie avec la première Étoile de la mort. Dans l’épisode V, sous l’air célèbre de la marche impériale, sont rangés plusieurs régiments de Stormtroopers (les troupes d’assaut impériales, lesquels remplaceront les clones républicains), à l’instar de la représentation d’un régime militariste, voire totalitaire. Enfin, dans l’épisode VII, le général Armitage Hux fait l’apologie du Premier Ordre contre la Nouvelle République dans un discours enflammé quasi hitlérien ou mussolinien.

Pourtant, si c’est la connexion à la Force qui donne aux Jedi ou aux Sith leurs pouvoirs, le manichéisme apparent de la dualité de la Force doit être nuancé : les côtés lumineux et obscurs ne sont pas ceux des bons et des mauvais mais ceux de la Force elle-même. Du fait que la dualité soit celle de la Force, il se déduit trois choses différentes : 1° la Force qui traverse tout être n’appartient à personne, 2° le côté obscur a autant sa place que le côté lumineux ; 3° le côté lumineux n’est pas exempt de tout reproche.

Nous pourrions, de ce point de vue, tout à fait considérer la saga de Star Wars comme simpliste, du moins si la post-logie n’avait pas quelque peu nuancé les choses. Ainsi, dans l’épisode VIII, Luke explique à Rei que l’orgueil des Jedi est de se considérer comme des détenteurs de la Force alors que celle-ci est en toute chose. Or, d’un tel point de vue, nous pouvons comprendre que Rei, dans l’épisode VII, apprenne d’elle-même à se connecter à la Force et tienne ainsi tête à Kylo Ren pourtant plus expérimenté (un peu comme Luke pour détruire la première Death Star et repousser le chasseur de Darth Vador dans l’épisode IV).

De même, toujours dans l’épisode VIII, Luke oblige Rei à méditer, méditation par laquelle, en connexion avec la Force, elle la découvre en tous les êtres, au travers de la beauté et de la douceur, mais aussi de la violence. Si les adeptes du côté lumineux paraissent chercher l’harmonie et ceux du côté obscur la domination, ces deux voies semblent faire parties de manière égale de la Force elle-même : il ne pourrait y avoir une seule manière de faire usage de la Force et de se rapporter à elle, aussi morale qu’elle puisse paraître.

Considérer le côté obscur comme mauvais, et donc les Sith et l’Empire de même, serait peut-être trop simple en tant qu’il s’agirait de considérer comme mauvaise une partie de la Force elle-même, et donc le lien entre les êtres eux-mêmes, alors qu’une autre serait considérée comme d’emblée bonne. L’ordre Jedi n’aurait donc pas tout à fait raison et l’ordre Sith, pas totalement tort.

Du point de vue spirituel, l’ordre Jedi prône le détachement par rapport aux émotions. Ainsi, dans la pré-logie, nous apprenons que les Jedi ne peuvent entretenir des relations d’amour comme en témoigne le personnage d’Anakin Skywalker – père de Luke et futur Darth Vador. Cet amour peut être filial : Anakin, dans l’épisode I, est retiré à sa mère (bien que « trop vieux », selon Yoda). Cet amour peut aussi être d’ordre sentimental : Anakin est en effet obligé de se marier en secret dans l’épisode II avec Padmé. C’est parce qu’il doit se détacher de ses émotions qu’Anakin apparaît de plus en plus sensible aux propos de Palpatine et finit par devenir son apprenti, dans l’épisode III. Enfin nous nous rappellerons que dans l’épisode V, Yoda avertit Luke que « La peur est la voie qui mène au côté obscur. La peur conduit à la colère. La colère à la haine. La haine à la souffrance ».

Certes, l’ordre Sith semble privilégier les émotions négatives, d’où le contentement de l’empereur quand il voit Luke, dans l’épisode VI, laisser libre cours à sa rage pour vaincre son père. Toutefois, le côté obscur apparaît attacher une forme de positivité des émotions qui seraient surtout conçues comme une source de puissance pour le Sith et non telle une faiblesse. Si les Jedi peuvent avoir raison de se méfier des excès auxquels les émotions peuvent conduire, leur détachement pourrait de même être vu comme une extrémité. Nous pouvons ainsi comprendre le choix d’Anakin de passer du côté obscur.

Du point de vue politique non plus, nous ne pouvons considérer que les Jedi aient davantage raison que les Sith. La prise de pouvoir de Palpatine apparaît comme rendue possible par la corruption de la République, corruption qui engendra la création d’un groupement de séparatistes. Le non-interventionnisme des Jedi, lesquels ne combattent que sous les ordres de la République et du Sénat, peut donc être considéré comme blâmable en tant qu’il ne pourrait pas empêcher une telle corruption, au contraire peut-être des Sith et de leur Empire (même s’ils sont derrière la corruption de la République). C’est de même un tel non-interventionnisme qui rend les Jedi vulnérables en tant que la République peut toujours finir par se retourner contre eux avec son armée, comme dans l’épisode III et la prise de pouvoir de Palpatine, et se changer dès lors de façon volontaire en un Empire.

IV. Le Western des non-alignés

Si ni les Jedi, ni les Sith ne sont tout à fait bons ou mauvais, du point de vue spirituel ou politique, un autre point pourrait mettre en question le manichéisme de Star Wars : la présence des non-alignés, c’est-à-dire d’individus et d’organisations, lesquels sont hors-la-loi, ni tout à fait impériaux, ni républicains. Du point de vue de la Force, il ne semble y avoir que deux côtés, un lumineux et un obscur. Un côté gris, voire une neutralité par rapport aux côtés lumineux et obscur, ne paraît a priori pas envisageable. Toutefois, si la Force et ses côtés renvoient à un certain orientalisme, une autre influence transparait dans Star Wars : celle du Western. Rien que la cantina de l’épisode IV a tout d’un saloon de l’espace.

Malgré la mainmise de la République ou de l’Empire et des planètes qui en font parties, il reste dans cette galaxie lointaine de grandes étendues sauvages à l’instar de la représentation de l’ancien Ouest américain. Nous avons ainsi des syndicats du crime, des contrebandiers ou des chasseurs de prime. Nous ne pouvons en tant que tels les considérer comme bons ou mauvais. En effet, ils sont bien plutôt hors-la-loi, que cette loi soit républicaine ou impériale. Ils peuvent ainsi tour à tour soutenir ou affronter soit la République, soit l’Empire ou les adeptes des deux côtés de la Force.

Une telle influence du Western est ainsi en particulier visible dans le dernier spin-off de la saga, Solo, dans lequel les usagers de la Force apparaissent bien marginaux. Ceci n’est pas étonnant : le personnage de la saga le plus emblématique de l’influence Western n’est autre que Han, lequel use de son pistolet blaster tel le revolver d’un cow-boy. Ainsi, surtout si nous nous référons à la plus ancienne version de l’épisode IV, Han est connu pour tirer en premier sur Greedo, un chasseur envoyé après lui : là où un héros de fiction ne supprime son ennemi qu’en légitime défense, Han pouvait tout à fait éliminer un adversaire de façons froide et préventive.

S’il y a deux côtés de la Force et des régimes impérial et républicain associés, les personnages et organisations hors-la-loi ou non-alignés ont leur importance. En fait, sans eux, la guerre des étoiles entre le côté obscur et le côté lumineux, l’ordre Jedi et l’ordre Sith, la République (ou l’Alliance Rebelle ou la Résistance) et l’Empire (ou le Premier Ordre), ne pourrait avoir lieu. Ils prennent ainsi part à cette guerre. Ainsi, l’épisode VIII montre que les deux camps se fournissent auprès des mêmes vendeurs d’armes. Avec les côtés lumineux et obscurs de la Force et les organisations religieuses, militaires et politiques qui en sont les déclinaisons et la vaste communauté des non-alignés située entre eux, la guerre des étoiles apparaît vouée à être sans fin.

V. Une guerre des étoiles sans fin ?

Le fait que la Force ait deux côtés laisse entrevoir une forme de pessimisme : la paix au profit de l’un de ces côtés ne paraît pas pouvoir être durable dans la galaxie très lointaine de Star Wars. En effet, avec ces deux côtés de la Force, lesquels sont corrélés à des ordres militaires et religieux et à des régimes politiques particuliers, ces régimes, alimentés par des organisations non-alignées, semblent voués à s’alterner l’un avec l’autre : il y aurait toujours une République qui doit faire face à des conspirateurs et un Empire qui devra mater une Rébellion. Un tel point de vue n’est pas sans faire penser à la typologie aristotélicienne des régimes monarchiques, aristocratiques et démocratiques : tous sont corruptibles et destinés à se muer l’un en l’autre.

Il ne pourrait donc y avoir de paix durable dans la galaxie. En effet, que les Jedi exterminent les Sith comme les Sith les Jedi ou que l’Empire mate la Rébellion ou la République la conspiration, le camp opposé ne pourrait que renaître de ses cendres. Dès lors, Kylo et ses chevaliers de Ren rejoignent le côté obscur et le Premier Ordre alors qu’ils étaient élèves de Luke et de son ordre Jedi. De même, la fin de l’épisode VIII montre un enfant capable d’user de la Force sans entraînement. Il n’y aura jamais de paix puisqu’il y aura toujours d’une part un côté lumineux, de l’autre un côté obscur de la Force, ou, du moins, tant que ces côtés ne cessent de s’affronter.

Une paix ne pourrait donc être possible, du moins tant qu’un côté tente de prendre l’avantage sur l’autre. De ce point de vue de l’alternance entre les côtés de la Force et des régimes associés, nous pouvons trouver la proposition d’une alliance par Kylo à Rei afin d’exterminer autant les Sith que les Jedi, rationnelle, même si radicale. Kylo reste ainsi bien conforme au côté obscur dont il est l’adepte. Mettre fin tant aux Sith qu’aux Jedi serait la garantie de la fin de l’alternance des côtés et donc de la paix.

Une alternative apparaît tout de même, du moins dans l’épisode VIII, dans le temple de Luke où se trouve la peinture d’un être humanoïde en méditation et dessiné à la fois en noir et en blanc : il pourrait ne pas y avoir d’une part des Sith, de l’autre les Jedi, voire une République et un Empire, mais aussi un Ordre ou un régime qui soit plus conforme à la dualité de la Force, un Ordre ou un régime qui accepterait la positivité tant du côté lumineux que du côté obscur. Toutefois, nous ne pouvons qu’attendre l’épisode IX pour voir de quelle façon la saga, voire une guerre des étoiles en apparence perpétuelle, pourrait se conclure.

Conclusion. Star Wars et la philosophie politique

Star Wars, avec la Force, a une dimension religieuse. Cette dimension, d’inspiration orientale, est aussi corrélée à une autre, politique, laquelle permet de faire, à partir de la saga, une réflexion de théologie politique qui, à l’instar de la Force, serait duelle, mènerait d’une part à un régime républicain, de l’autre à un régime impérial. Cette dualité peut être conçue comme manichéenne, pourtant il serait possible de la concevoir d’une autre façon en tant que le côté obscur lui-même pourrait avoir sa positivité : il fait autant que le côté lumineux partie de la Force. La prise en compte de cette positivité pourrait même être la seule façon pour espérer une paix dans la galaxie vouée à une guerre des étoiles sans fin, dans l’alternance de la République et de l’Empire. Non sans ironie, nous pourrions considérer que le seul espoir pour la galaxie ne vienne pas du côté lumineux – à l’instar du titre donné à l’épisode IV, le nouvel espoir, et des discours de Leïa Organa dans Rogue One – mais de la réconciliation des deux côtés de la Force.


[1] La présentation ici est schématique. En effet, le Grand Leader Snoke, Kylo Ren, voire peut-être les mystérieux chevaliers de Ren, bien qu’utilisateurs et adeptes du côté obscur, ne seraient pas des Siths. Nous les amalgamons ici à ces derniers par soucis de clarté.

[2] C’est-à-dire, les trois films qui racontent les événements avant la première trilogie.

[3] Un tel parallèle entre la Force et le Chi est visible dans le remake de 2010 du film Karate kid. Le personnage de Dré Parker, entraîné à la boxe chinoise par Monsieur Han, fait une telle réflexion.

[4] Notre parallèle, peut-être trop rapide, mérite ici une légère nuance. Il n’est pas question de Ki dans Saint-Seiya, Naruto et One Piece, mais de Cosmos, de Chakra et de Fluide. Nonobstant, nous pouvons voir derrière ces termes cette même énergie vitale ou source d’énergie, laquelle donne de grands pouvoirs aux chevaliers, aux ninjas et aux pirates de ces différentes œuvres.

[5] Carl Schmitt, Théologie politique, in Théologie politique, 1922, 1969, Paris, Gallimard, 1988, p. 46, trad. de l’allemand par Jean-Louis Schlegel.

[6] Ibid., p. 74.

[7] Nous présentons ici les occurrences de dénonciations visibles du fascisme dans l’ordre chronologique de l’histoire présentée par les films, non celui de la production des films eux-mêmes.

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