Valeurs et constat tragique

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By : Linnea Nordström

Par Thibaud Zuppinger.

Si l’on adhère à la conception moderne que l’univers ne possède pas en son sein de valeurs préexistantes, alors l’attitude la plus cohérente, et en un sens courageuse car difficile à assumer, c’est le nihilisme. Il ne s’agit pas ici de dire que le nihilisme est une erreur ou l’attitude exclusive de personnes mélancoliques ou dangereuses pour la société. La position nihiliste est parfaitement cohérente et lucide. Pourtant il existe, c’est un fait empiriquement constatable, une posture face au réel qui, en partant du même constat sur le monde, assume néanmoins l’existence de valeurs pour orienter l’action humaine. Pour comprendre comment l’humanisme tragique, représenté par la pensée en labyrinthes, constitue un dépassement effectif du nihilisme il faut s’attacher à élucider la nature particulière des valeurs auxquelles il souscrit.

Nihilisme et humanisme tragique partagent une conception commune du réel. La divergence s’opère sur la nature des valeurs recherchées. En un sens le nihilisme manifeste une conscience trop sensible à son milieu et une attente démesurée que le réel ne peut satisfaire. Le nihiliste cherche des valeurs certaines, coercitives, lui étant explicitement destinées. Il ne se contente pas de demi-mesure, il est pour ainsi dire en tout ou rien. Lorsqu’il examine une valeur qui lui est soumise, son regard est trop acéré, il l’examine trop en profondeur, la rend pulvérulente sous la pression du « pourquoi ».

La position humaniste peut, quant à elle, se permettre d’adopter des valeurs car elle n’en attend pas une certitude absolue. Son regard est moins clinique. Les valeurs humanistes sont présentes sans exister. Pour se représenter cet état de « présent-sans-exister », on peut éventuellement songer (si l’on passe outre l’aspect bucolique de la métaphore) aux caractéristiques des nuages. Vu à une certaine distance un nuage est visible, on peut en cerner les contours, en revanche on ne peut le saisir, le soupeser, au contraire on passe dedans sans découvrir quoi que ce soit de tangible, d’où la déception des nihilistes. La reconnaissance de valeurs demande de poser un regard adéquat sur elle, d’accepter de les voir évoluer, sous peine de les voir s’évanouir. « La pensée approximative est seule génératrice de réel[1]« . Selon que la perspective de notre regard est proche ou lointaine, on est plus ou moins en mesure de reconnaître des valeurs.

Cette conception du monde conserve la notion de liberté, mais hypothèque la possibilité de conserver la notion de vérité au sens traditionnel, l’accès à la certitude est compromis dans un monde pensé comme inintelligible et mouvant. Cependant, il peut lui être substitué avec profit, pour le monde libéral démocratique axé sur la tolérance, la notion de signification.

Le fait que le réel n’ait pas de sens, cela même est significatif. On conserve notre liberté de choix éthique. Le fait d’agir repose alors sur un choix, un parti pris, aussi arbitraire que l’ensemble du réel, mais qui est la genèse d’une chaîne significative qui comporte un idéal propre à la voie dans laquelle on s’est engagé. C’est ce type de pensée que l’on retrouve chez Camus quand il énonce la définition de la révolte métaphysique[2] : les moyens justifient la fin. En l’absence de toute fin capable de se poser en elle-même, ce qui rend une fin bonne c’est le chemin parcouru pour l’atteindre, sans renier l’idéal qu’elle incarne. « Intransigeante sur ses moyens elle accepterait l’approximation quant à ses fins »[3]

Le sens, dont il faudrait étudier les liens avec la notion de valeur, offre la possibilité de penser un « absolu éphémère ». La valeur est un absolu dans le contexte qui l’a vu naître, mais éphémère dans la mesure où ce contexte est lui-même éphémère. Liberté et signification forment ensemble un impératif moral : la responsabilité. Nous sommes responsables du sens du monde, car le monde ne possède pas d’autre sens que celui que nous y mettons. C’est pourquoi nous serions responsables d’un monde qui serait inhumain. « Nous ne comprenons qu’un monde que nous avons nous-mêmes pétris[4] » affirmait déjà Nietzsche dans une thèse proche de ce qu’avancera Husserl dans la Krisis. En abolissant les fins du réel, on lui restitue son innocence et c’est pourquoi l’innocence du devenir, dès lors que l’on y consent, figure le maximum de liberté, mais aussi le maximum de responsabilité.

Cependant ce choix, envers et contre tout, en faveur du sens ne peut trouver de légitimation extérieure à lui-même. Il nous faut assumer ce choix comme étant le nôtre. De la sorte le domaine où la liberté de l’homme s’exerce est quasi-infini. Comment alors juger ce qui est au nom de ce qui doit être, dans le mesure où l’on constate que rien ne doit être, que tout est contingent ? Si les valeurs sont notre choix, pourquoi celles-ci plutôt que d’autres ? En somme, ce n’est pas tout d’accepter le labyrinthe, encore nous faut-il savoir comment nous y comporter. Comment s’orienter dans l’action ? Quels choix s’offrent à nous ? En un mot : à quoi peut renvoyer une « éthique des labyrinthes » ?


[1] CAMUS Albert, L’homme révolté (1951), Paris, Gallimard, coll. « Folio-essais », 1985, p. 368.

[2] Ibid., pp. 364-365.

[3] Ibid., p. 362.

[4] NIETZSCHE Friedrich, La volonté de puissance t. II, op. cit.,  livre III, aphorisme 617.

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