Prolétariat ou prolétarisation ?

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Prolétariat ou prolétarisation ?

 

Jean-Baptiste Vuillerod. Ancien élève de l’ENS Lyon, agrégé de philosophie, rédige actuellement une thèse sur « L’anti-hégélianisme de la philosophie française des années 1960 » sous la direction d’Emmanuel Renault à l’Université Paris Nanterre (laboratoire Sophiapol).

Bernard Stiegler propose au chapitre 6 d’États de choc une discussion avec le marxisme qui suit son analyse de la philosophie de Hegel (chapitre 5). Après avoir réévalué la pertinence de la Phénoménologie de l’esprit pour penser la subjectivité et l’histoire, en montrant notamment que la philosophie hégélienne était parvenue à esquisser une prise en compte de l’extériorité technologique dans la constitution des subjectivités – l’esprit hégélien n’ayant d’existence qu’en s’extériorisant dans le monde et en intériorisant en retour son activité externalisée –, Stiegler fait fond sur la dialectique du maître et de l’esclave pour passer à une analyse de la pensée de Marx. Cela lui permet notamment d’élaborer le concept de « prolétarisation » qui s’avère central pour penser le rôle de la technique, et ses dangers, dans les processus collectifs de subjectivation, et pour thématiser les enjeux politiques liés à cette question. Pour comprendre ce concept de prolétarisation, ainsi que ses éventuelles limites, il nous faut revenir au concept de prolétariat chez Marx et voir ce qu’en fait Stiegler.

Le prolétariat chez Marx

Le concept de prolétariat, chez Marx, apparaît dans l’Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Marx rédige ce texte au début de l’année 1844 dans une Allemagne en retard sur l’histoire. N’ayant pas encore effectué sa révolution politique et étant seulement en train d’opérer sa révolution industrielle, l’Allemagne est à la traîne des autres pays d’Europe aux niveaux politique et économique. Seule la philosophie allemande, celle de Hegel, est au niveau du présent historique : « Nous sommes les contemporains philosophiques du présent, sans en être les contemporains historiques[1]. » Cette situation, qui accorde une place centrale à la philosophie, implique le rejet de deux positions antagonistes mais également aporétiques.

La première est celle qui consiste à tourner le dos à la philosophie pour se jeter aveuglément dans la lutte politique. Cet éloge de la pratique oublie l’avancée de la philosophie et ne voit pas que le monde doit être transformé selon des principes rationnels : « Vous voulez que l’on s’attache aux germes de vie réels, mais vous oubliez que le germe réel de vie du peuple allemand n’a bourgeonné jusqu’ici que sous son crâne. En un mot : vous ne pouvez surmonter la philosophie sans la réaliser[2]. » La seconde, elle, fait l’éloge de la théorie et se concentre sur la critique philosophique de Hegel. Représentée par Bruno Bauer, le défaut de cette position est d’oublier que la critique philosophique doit elle-même laisser sa place à une transformation réelle des conditions d’existence qui, elle, n’est plus de nature philosophique : « Voici, réduit à une formule, son principal défaut : il a cru pouvoir réaliser la philosophie sans la surmonter[3]. »

Ayant renvoyé ces deux positions dos-à-dos, la solution de Marx est de penser une alliance de la théorie et de la pratique qui soit adéquate à la situation historique de l’Allemagne. Comme celle-ci n’a pas opéré sa révolution industrielle, il n’y a aucune raison pour qu’elle s’engage sur la voie d’une révolution uniquement politique censée produire l’adéquation entre le développement économique et les formes politico-juridiques qui lui correspondent, à la manière de la révolution bourgeoise en France. La révolution allemande doit immédiatement la projeter au-delà du capitalisme et la faire passer immédiatement du féodalisme au communisme, sans en passer par le stade bourgeois. Cette révolution communiste passera, selon Marx, par les opprimés du développement industriel qui a lieu à cette époque en Allemagne, c’est-à-dire par le prolétariat. Le prolétariat permet ainsi à Marx de penser à la fois la réalisation de la philosophie et son dépassement dans la pratique révolutionnaire : « De même que la philosophie trouve dans le prolétariat ses armes matérielles, de même le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes spirituelles, et dès que l’éclair de la pensée se sera profondément enfoncé dans ce terrain vierge qu’est le peuple, l’émancipation des Allemands, désormais hommes, sera accomplie[4]. » La répartition des tâches est donc la suivante. D’un côté, la philosophie opère une critique de Hegel qui conduit à penser la liberté réelle et l’égalité des tous les hommes. De l’autre, le prolétariat mène la révolution pour réaliser ces principes rationnels, non plus seulement en pensée, mais dans les faits. La métaphore de la tête et du coeur exprime au mieux l’idée de Marx au début de l’année 1844 : « La tête de cette émancipation, c’est la philosophie, son cœur le prolétariat[5]. »

Le privilège du prolétariat est de subir, d’une part, une souffrance absolue, la négation de son humanité, qui le fait se révolter contre l’ordre oppressif, et, d’autre part, de ne rien posséder, donc de ne rien pouvoir imposer aux autres classes sociales lorsqu’il fera la révolution, de n’avoir aucune classe en dessous d’elle à exploiter :

Mais alors, où trouver la possibilité positive de l’émancipation allemande ? Réponse : dans la formation d’une classe chargée de chaînes radicales, d’une classe de la société civile qui n’est pas une classe de la société civile, d’un ordre qui est la dissolution de tous les ordres, d’une sphère qui possède un caractère universel en raison de ses souffrances universelles, et qui ne revendique aucun droit particulier, parce qu’on lui fait subir non un tort particulier, mais le tort absolu, qui ne peut plus s’en rapporter à un titre historique, mais seulement à un titre humain, qui n’est pas en opposition partielle avec les conséquences, mais en opposition totale avec les principes politiques de l’État allemand, d’une sphère, enfin, qui ne peut s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et, partant, sans les émanciper toutes ; en un mot, une sphère qui est la perte totale de l’homme et ne peut donc se reconquérir elle-même sans la reconquête totale de l’homme. Cette dissolution de la société, c’est, en tant que Stand particulier, le prolétariat[6].

Le propre du prolétariat est donc de constituer une classe particulière de la société, la classe de ceux qui sont exploités économiquement, la classe ouvrière. Seulement, à la différence des autres classes, il a pour spécificité de se battre pour l’humanité tout entière, parce qu’il revendique seulement la reconnaissance de cette humanité et n’a rien d’autre à imposer que cette reconnaissance.

Comme le souligne Michal Löwy, il y a dans ce texte de jeunesse de Marx une dimension annonciatrice du léninisme qui affirme que le socialisme naît dans le cerveau des intellectuels et doit ensuite pénétrer la classe ouvrière[7], mais on y trouve aussi l’idée du prolétariat comme classe émancipatrice de la société et l’émergence d’un humanisme révolutionnaire, qui constituent des dimensions essentielles et durables du marxisme. Ce que Marx découvre en 1844 dans la catégorie de prolétariat, c’est la puissance de contestation de la domination qui se loge dans les expériences négatives de la vie quotidienne, et notamment du travail. Tel est l’acquis majeur de ce concept marxiste.

Il est vrai qu’il est alors grevé de deux limites importantes : d’abord, le primat de la théorie sur la pratique ; ensuite, la restriction du prolétariat à la classe ouvrière, qui implique l’assimilation de la domination à l’exploitation économique. Marx lui-même a pallié ces difficultés dans la suite de son œuvre. Il a rompu avant l’heure avec tout léninisme en pensant « l’auto-émancipation révolutionnaire du prolétariat[8] », pour reprendre de nouveau les mots de Michael Löwy. Ainsi, dans le Manifeste du Parti communiste, on peut lire que « le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’énorme majorité[9]. » Et si Marx n’a jamais étendu le prolétariat au-delà de la classe ouvrière – à la différence de ce que font certains marxistes contemporains, comme Negri et Hardt par exemple[10] –, il a esquissé une véritable théorie de la domination : d’une part, en ne limitant pas cette dernière à une exploitation de nature économique, comme l prouve sa théorie de l’idéologie qui permet de penser dans la superstructure les dominations de nature politique, juridique et sociale ; en prenant en compte, d’autre part, l’hétérogénéité des rapports de pouvoir au sein même de la sphère économique, ainsi qu’en témoignent les analyses du Capital[11].

La prolétarisation chez Stiegler

Pourquoi Bernard Stiegler s’intéresse-t-il à la théorie marxiste du prolétariat ? Pour le comprendre, il faut commencer par remarquer une inflexion majeure : Stiegler emploie de préférence le terme de « prolétarisation » plutôt que celui de prolétariat, et la raison de ce déplacement est qu’il n’entend plus désigner par là la classe des opprimés, mais un processus inévitable d’extériorisation technique :

Le prolétariat n’est pas du tout ce que croient Lyotard, Althusser et la pensée marxiste en général : le prolétariat est constitué non pas par la classe ouvrière ou laborieuse en général, mais par la « mise en extériorité du savoir par rapport au sachant »[12].

La prolétarisation désigne la nécessaire médiation des rétentions tertiaires, de la grammatisation, de l’extériorisation technique du savoir, dans la constitution de la subjectivité individuelle et collective. Par rétention tertiaire, il faut entendre une mémoire qui ne passe pas par la remémoration individuelle et cognitive, mais par une inscription technique (grammatisation) dans un objet extérieur et qui exige, de ce fait, une réappropriation active par l’individu et la collectivité de cette mémoire externe. La prolétarisation renvoie donc à ce que Bernard Stiegler nomme la « condition pharmacologique », d’après le terme grec pharmakon qui signifie aussi bien remède que poison. Cette condition peut conduire aussi bien à l’intelligence, lorsque les savoirs extériorisés se voient réappropriés par un processus d’individualisation, qu’à la bêtise lorsqu’ils persistent dans leur extériorité et sont subis. Il y a donc bien un prolétariat qui résulte de la prolétarisation, cependant « le prolétariat n’est pas la classe ouvrière, mais la classe des désœuvrés, c’est-à-dire des déclassés : de ceux qui ne savent plus, mais servent des dispositifs d’extériorisation des savoirs[13] ».

Cette conception de la prolétarisation et du prolétariat fait entrer Stiegler dans une polémique avec Marx, mais il loue ce dernier d’avoir vu, dans son analyse du machinisme, la condition pharmacologique[14]. Marx, en effet, a vu que les machines industrielles étaient du savoir extériorisé et que ce savoir n’était pas réapproprié par les ouvriers qui, au contraire, deviennent eux-mêmes une pièce de la machine et subissent les technologies qu’ils sont censés utiliser. Pourtant, aux yeux de Stiegler, Marx ne pense pas le prolétariat depuis ce processus de prolétarisation technique puisque, pour lui, la technique reste un simple moyen en vue d’une fin et non ce qui constitue la subjectivité collective du prolétariat. Il y a donc dans son œuvre une tension entre le prolétariat pensé pour lui-même et le prolétariat pensé depuis le processus de prolétarisation :

Marx continue de penser la technique sous la catégorie de moyen pour un sujet collectif qui est le prolétariat comme classe et comme conscience de classe – cependant qu’il tend à identifier le prolétariat à la classe ouvrière devenue désœuvrée, c’est-à-dire non plus ouvrière en cela qu’ouvrant le monde, mais prolétarisée, précisément : à laquelle le monde est fermé par la dissociation[15].

La conséquence de cette tension est importante puisque, pour Stiegler, c’est la substantialisation du prolétariat qui amène Marx à une théorie de la révolution et de la dictature du prolétariat qui serait à rejeter.

Ne pensant pas jusqu’au bout la dépendance du sujet à l’égard de la technique, la médiation technologique de la subjectivité, Marx aurait substantialisé la classe ouvrière et aurait pensé que la condition prolétarienne pouvait être dépassée grâce à la prise du pouvoir par le prolétariat. De ce fait, Marx ne voit pas que toutes les classes sont prises dans le processus de prolétarisation et que la politique ne consiste donc pas en une classe spécifiquement prolétarienne qui devrait renverser une autre classe et prendre le pouvoir, mais en la -prolétarisation de toute la société. De là le rejet de la théorie de la dictature du prolétariat par Stiegler et de toute perspective révolutionnaire :

C’est pour cela (parce qu’il [= Marx] « oublie » de penser la pharmacologie positive et négative de cette organologie) qu’il fait de la négativité du sujet universel de l’histoire (que serait le prolétariat) le principe révolutionnaire, alors que c’est la positivité curative du supplément pharmacologique telle qu’elle procède du travail renversant la logique de désindividuation, et comme technique de soi, qui doit rendre possible un nouvel âge de l’individuation, c’est-à-dire du savoir (…)[16].

À la prise révolutionnaire du pouvoir d’État, en tant qu’il serait un outil au service d’une classe dominante, Stiegler oppose une « technique de soi », un travail de toute la société sur elle-même qui passerait par une réappropriation, une individualisation des médiations technologiques par l’intermédiaire desquelles notre subjectivité individuelle et collective se constitue. À ses yeux, la dictature du prolétariat chez Marx constituerait même une fin qui empêcherait de dépasser la prolétarisation, en tant qu’elle viserait uniquement à donner le pouvoir aux prolétaires, et non à individualiser le savoir extériorisé dans la technologie :

Le dogme politique de la dictature du prolétariat est ce qui postule qu’il n’y a pas d’au-delà de la prolétarisation. Autrement dit, ce dogme pose a priori qu’il n’y a pas d’au-delà de la liquidation des savoirs, que la prolétarisation est indépassable et que le travail ne peut pas être réinventé dans un nouveau rapport au pharmakon et à la grammatisation généralisée qui rend possible la prolétarisation généralisée[17].

Le cadre marxiste dont est parti Stiegler se voit ainsi profondément déplacé et, au final, abandonné. Il faudrait, selon lui, arrêter de penser en termes de classe bourgeoise dominante et de classe prolétarienne dominée, car nous sommes tous prolétarisés, au sens où nous sommes tous dépendants subjectivement d’un savoir extériorisé techniquement, et où l’enjeu de la politique est l’individualisation individuel et collectif de ce savoir, et non la prise du pouvoir d’État.

Conclusion

Le rapport de Stiegler à Marx nous apparaît ainsi profondément ambigu. D’une part, la lecture que Stiegler en fait permet de prolonger le texte de Marx dans des perspectives originales. Elle permet notamment d’étendre la notion de prolétariat au-delà de la seule classe ouvrière, comme de nombreux marxistes contemporains tentent de la faire, ainsi qu’à pointer dans la pensée de Marx l’importance que ce dernier accorde au machinisme et plus généralement à la technique dans la constitution des subjectivités, et notamment des subjectivités politiques. Mais, d’autre part, Stiegler prend ses distances avec le marxisme en rejetant toute théorie de la domination et de la prise du pouvoir d’État dans la dictature du prolétariat. Eu égard à cette prise de distance, on peut souligner certaines limites quant aux propos de Stiegler.

Ainsi, s’il est vrai que l’insistance sur la prolétarisation comme extériorisation techniques des savoirs permet de se passer de la catégorie de domination, puisque tous les individus sont égaux face à ce processus, tant les dominants que les dominés, on peut néanmoins considérer qu’un tel processus n’est pas incompatible avec l’idée selon laquelle notre société reposerait sur des systèmes de domination et sur des rapports de classes. En premier lieu, à moins de disqualifier entièrement les luttes contre la domination que sont les luttes anticapitalistes, écologiques, féministes, antiracistes, et autres, on peut difficilement admettre que la catégorie de domination soit dépourvue de pertinence sous prétexte que les dominants, eux aussi, seraient pris dans la prolétarisation. Ensuite, à moins de nier l’idée selon laquelle le large développement d’une classe moyenne dans les pays occidentalisés n’aurait pas mis un terme à la constitution d’une classe dominée économiquement et politiquement – qui certes n’est plus réductible à la classe ouvrière, mais prend en compte une pluralité de classes salariées aux bas revenus, ainsi que l’ensemble des individus en situation précaire dans nos sociétés –, il paraît compliqué, du moins sans argumentation soutenue, de se passer des catégories de classes sociales dominées et de classes sociales dominantes[18]. Ces prises en compte permettraient de penser en même temps, et non en opposition comme le fait Stiegler, le prolétariat et la prolétarisation.

On peut enfin estimer que ce n’est pas à la philosophie de prendre position par rapport à la légitimité ou non de la révolution. La révolution est toujours ce qui a lieu, elle arrive qu’on le veuille ou non, et, comme le dit très bien Deleuze dans ses Dialogues avec Claire Parnet, la question de l’avenir de la révolution et de ses conséquences est toujours là pour empêcher les gens de devenir révolutionnaire[19]. En outre, dans la perspective marxiste, elle ne se réduit pas à la seule prise du pouvoir, mais comprend un changement profond et global des institutions et des modes d’existence, qui exige notamment la remise en cause du partage entre activités manuelles et activités intellectuelles[20], et qui rend ainsi pensable, comme le souhaite Stiegler, une réappropriation par les individus des savoirs extériorisés technologiquement. Il semble par conséquent exagéré d’opposer, comme le fait États de choc, révolution prolétarienne et prolétarisation, au sens où cette dernière est bien prise en compte à l’intérieur de la première – à un degré moindre, sans doute, que dans la pensée de Stiegler, mais néanmoins de manière bien réelle.

Le différend qui oppose Stiegler aux perspectives marxistes est donc indéniable, et concerne des points aussi fondamentaux que la pertinence des concepts de classe et de domination, ainsi que la persistance ou non d’un horizon révolutionnaire. Il n’est peut-être pas pour autant indépassable et, quel que soit le résultat de ce dialogue, il a le mérite d’aborder sous un angle philosophique original, celui du rapport entre prolétariat et prolétarisation, certaines des questions au centre de la vie politique contemporaine : quel est l’avenir de la révolution et de la lutte des classes ? comment penser la domination dans un monde où dominants et dominés appartiennent de plus en plus à un même système aliénant ? Bref : qu’est-ce que la politique ?


[1] K. Marx, « Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel », in Œuvres III. Philosophie, Paris, Gallimard, 1982, p. 388.

[2] Ibid., p. 389.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 397.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 396.

[7] G. Duménil, M. Löwy, E. Renault, Lire Marx, Paris, PUF, 2009, p. 22.

[8] Ibid., p. 26.

[9] K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Librairie Générale Française, 1973, p. 66.

[10] Negri et Hardt étendent la notion de prolétariat à tous ceux dont le travail est exploité par le capitalisme, prenant ainsi acte de la diminution de la part industrielle dans la production globale (cf. Empire, Paris, La Découverte, 2000, p. 83). Peut-être faudrait-il même aller plus loin et étendre la notion de prolétariat à tous les dominés, au-delà de la seule sphère du travail. Le mot de prolétaire provient d’un mot latin, proletarius, qui signifie « celui qui n’a que ceux qu’il nourrit ». Il s’agit du citoyen romain qui ne compte aux yeux de l’État que par ses enfants. La connotation originaire du terme est ainsi moins marquée économiquement et n’est pas liée à l’activité salariée, ce qui ouvre la voie à un usage plus large du mot dans nos langues contemporaines.

[11] Sur ce point, voir E. Renault, « Pouvoir ou domination ? Pouvoir ou exploitation ? Deux fausses alternatives », in C. Laval, L. Paltrinieri, F. Taylan (dir.) Marx & Foucault. Lectures, usages, confrontations, Paris, La Découverte, 2015.

[12] B. Stiegler, États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle, Paris, Mille et une nuits, 2012, p. 225.

[13] Ibid., p. 210.

[14] Ibid., p. 217 : « La subordination du travail (de la servitude) au capital (à la maîtrise) s’opère par la matérialisation de ce savoir, c’est-à-dire par la spatialisation de la mémoire vivante du travail (du temps de l’expérience accumulée par le travail), c’est-à-dire sa grammatisation, qui permet l’élimination finale de l’ouvrier au profit d’une autonomisation de la technique, et comme son automatisation. »

[15] Ibid., p. 225.

[16] Ibid., p. 209.

[17] Ibid., p. 223.

[18] Parmi bien d’autres textes sur le sujet, on pourra lire François Dubet, « Classes sociales et description de la société », Revue Française de Socio-Économie, 2012/2, n° 10, p. 259-264 (https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2012-2-page-259.htm).

[19] G. Deleuze, C. Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 1996, p. 176 : « La question de l’avenir de la révolution est une mauvaise question, parce que, tant qu’on la pose, il y a autant de gens qui ne deviennent pas révolutionnaires, et qu’elle est précisément faite pour cela, empêcher la question du devenir-révolutionnaire des gens, à tout niveau, à chaque endroit. »

[20] Voir sur ce point É. Balibar, La philosophie de Marx (1993), Paris, La Découverte, 2014, p. 94 sq.

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