Recension – Ethique et Polémiques

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Recension: Jérôme Ravat, Ethique et Polémiques. Les désaccords moraux dans la sphère publique.

 

Gaël Brulé, chercheur postdoctorant à l’Université de Neuchâtel.
Ceci est une recension de l’ouvrage de Jérôme Ravat, Ethique et Polémiques. Les désaccords moraux dans la sphère publique. Vous pouvez trouver l’ouvrage en cliquant ici, aux éditions du CRNS.

 

Présentation générale

[ndlr : les références à l’ouvrage en question sont indiquées dans le corps du texte, par un simple numéro de page]

Ethique et Polémiques. Les désaccords moraux dans la sphère publique est un ouvrage publié par Jérôme Ravat aux Editions CNRS en 2019. Le but du livre est de comprendre la genèse des désaccords moraux, leur amplification ou leur résolution et de proposer des principes permettant de les résoudre sans avoir recours aux dogmes. Le livre s’articule autour de huit chapitres. L’on trouve d’abord une caractérisation des désaccords moraux, des périls et des opportunités qu’ils procurent. Ensuite, une cartographie des désaccords moraux, de leur émergence à leur possible résolution, entre absolutisme et relativisme. Enfin, on y trouve les principes de résolution de ces désaccords.

Le premier chapitre, Morphologie du désaccord moral, met en avant la méthodologie utilisée dans cet ouvrage et les recherches sur lesquelles il repose. Cette méthodologie s’appuie sur des « outils », tant le champ lexical utilisé est d’ordre topologique, géographique, physique. S’appuyant sur Dewey qui rapproche moralité et conflictualité, le dissensus y est présenté comme une collision morale plus ou moins violente entre deux parcours (ou plus), où s’affrontent justifications, comportements, lexiques et émotions. Les grands principes pour aller vers leur résolution sont posés, « entre particularisme et pragmatisme ». Les méthodes utilisées sont celles de l’enquête (morale) au sens de Dewey et de l’analogie, développée par l’auteur dans des travaux précédents. L’enquête est un « chemin au sein de l’espace moral » (p. 38), dont la fin explicite est la résolution du conflit moral[1]. Dans la lignée d’études scientifiques, elle s’appuie sur des hypothèses qui serviront de tuteurs à l’imagination, l’expérimentation afin de tendre vers la résolution du conflit. L’imagination morale est au cœur de cette enquête puisqu’il s’agit non seulement de s’appuyer sur des parcours passés et des expériences actuelles mais également de dépasser cela en extrapolant les conséquences des hypothèses émises précédemment. L’analogie, déjà développée par l’auteur dans des travaux précédents (Ravat 2014), permet de faire des rapprochements et de teinter les situations morales de l’expérience et des ressentis en effectuant des rapprochements, des décalages sur des terrains plus équivoques ou sur lesquels l’émotion est plus forte (comme en comparant la prostitution à l’esclavage).

Le deuxième chapitre, La mise à distance de l’autre, énonce les mécanismes de « délimitation des territoires moraux » (p. 70). On y découvre les vertus du conflit moral. L’auteur cite Lewis Closer, selon lequel « le conflit sert à maintenir et à établir l’identité et les frontières des sociétés et des groupes » autour de dualismes. La collision permet au sujet de s’affirmer : « le ‘soi’ moral se forme à travers la rencontre d’une altérité à laquelle il refuse de s’identifier » (p. 69). La distanciation de l’Autre se fait à travers le prisme d’émotions plus ou moins fortes (indignation, dégoût, peur…).

Le troisième chapitre, expression et construction de soi par le désaccord, exprime ce que permet de construire le désaccord, en l’occurrence son soi moral. La collision morale invite les protagonistes à déterminer, clarifier et expliciter leur position. Les collisions morales sont tout à la fois des opportunités d’individuation, de spécification et de particularisation au niveau individuel que des défis au niveau interindividuel ou social. Les tensions à l’œuvre sont d’autant plus fortes que ce qui est en jeu n’est autre que le soi moral. Pour que cette collision puisse mener à une résolution morale, il faut que les acteurs cultivent plusieurs vertus selon Dewey : l’ouverture d’esprit, la concentration et la responsabilité. La collision morale pousse le soi à se mettre en avant par deux processus complémentaires, un mouvement centripète où il cherche en lui les racines qui fondent son identité et d’autre part un mouvement centrifuge par lequel l’agent dévoile ses valeurs. Cette extériorisation s’accompagne d’une justification. On se retrouve ici dans la lignée de Michael Lynch (2018), qui dit que c’est la justification qui permet de retracer les parcours moraux des agents et d’expliciter ses principes et ses valeurs. L’individu est ainsi invité à expliciter l’échelle de ses valeurs, à l’autre et à lui-même. Le désaccord sert ainsi de point d’appui à la construction et l’explicitation du soi. Ces vertus au niveau individuel permettent également l’émergence d’un soi collectif, et permet de séparer de redéfinir les parois de l’en-groupe et le séparer de l’hors-groupe au sens de Robert Merton. 

Le quatrième chapitre, L’objet du désaccord moral : cartographie est le chapitre charnière du livre, puisque Jérôme Ravat y expose les bases de sa grammaire cartographique. Le désaccord moral y est vu comme un micro-lieu, un emplacement au sein de l’espace moral. Dès lors, le désaccord porte sur « la nature, l’orientation, ou la durée des mouvements effectués par ceux qui traversent cet emplacement » (p. 144). Les mouvements y sont vus comme des mouvements d’agrégation et de désagrégation. En même temps qu’un problème moral se résout, un nouveau émerge. La carte du territoire est composée de réseaux symboliques où émergent les conflits moraux. Ces réseaux symboliques sont composés d’éléments que relient des analogies. L’auteur développe ensuite la notion centrale de « décalages cartographiques ». L’auteur voit les désaccords moraux comme des regards différents sur le même objet, ou pour reprendre la métaphore, des cartes différentes du même territoire. On voit ici l’équilibre préconisé par l’auteur, garder l’existence d’une vérité (le territoire) tout en admettant que des regards sur ce territoire puissent être fort différents (les cartes), rejetant ainsi les excès du positivisme et du postmodernisme. 

Dans les chapitres 5 et 6, l’auteur critique les deux extrêmes qu’il a présentés en introduction, l’absolutisme et le relativisme. Dans le cinquième chapitre, « Suivre le droit chemin ? Les périls de l’absolutisme », il montre les dérives du réalisme et de l’utilitarisme, d’une vérité morale qui existerait au même titre qu’une réalité physique, et d’un mode de pensée morale qui résulte en un « j’ai raison et tu as tort ». Dans le sixième chapitre, « Tous les chemins mènent-ils au bien ? Le défi relativiste », l’auteur s’attaque au contraire aux vulgates postmodernes et aux tendances relativistes à tout niveler et à refuser toute hiérarchie. Se distinguant de la « ligne directrice surplombante » de l’absolutisme et de « la mosaïque de territoires hermétiquement clos » du relativisme, l’auteur entend davantage s’appuyer sur une approche en réseaux constitué de lieux et d’agents en interactions permanente, qui voit des flux d’informations se télescoper et donner lieu à des désaccords moraux. Il s’agit alors de refuser des solutions toutes prêtes, mais également de refuser l’existence de solutions.

Après avoir posé les bases d’une grammaire spatiale de l’espace moral, les chapitres 7 et 8, en lien avec la démarche pragmatiste ont pour but de proposer des bases de la résolution des conflits moraux. Le septième chapitre, La régulation des désaccords moraux : fondations, pose les objectifs de la démarche qui est davantage d’ajuster l’espace moral que de résoudre le problème moral. Elle fait le tour de solutions existantes et de leurs limites (privatiser l’espace moral, démoraliser le débat, l’éthique de la discussion). Le huitième chapitre, « La régulation des désaccords moraux : applications », pose des bases pour avancer dans le dénouement du conflit moral. Naviguant toujours entre des antagonismes, par exemple moderne et postmoderne, Jérôme Ravat propose de s’appuyer sur une raison incarnée, tirant partie des raisonnements et des expériences des acteurs. En s’appuyant sur les expériences passées, il est possible sans les nier, d’ajuster le cadre pour trouver un vocabulaire commun par le biais de processus centripètes : recadrages, resymbolisations, familiarisation et réhumanisation.

Discussion de l’ouvrage

La démarche revendiquée est d’emblée celle d’une philosophie pragmatiste. La philosophie y est vue comme une méthode davantage que comme une discipline.

la philosophie doit avec le temps devenir une méthode de localisation et d’interprétation des conflits les plus sérieux qui se produisent dans la vie[1].

L’auteur s’appuie abondamment sur l’œuvre de Dewey. Ce dernier, en s’intéressant à la réalité comme expérience, s’appuie sur un socle épistémologique qui se rapproche des sciences sociales. C’est tout sauf un hasard si Dewey a fortement influencé la sociologie des sciences par le biais de ce qui deviendra l’école de Chicago. L’entrée pragmatiste continue d’influencer certaines parties de la sociologie (Ogien 2014). L’objectif d’une telle démarche est de proposer une approche positive permettant de résoudre les conflits moraux.

l’intérêt d’une approche pragmatiste réside d’abord dans le fait qu’elle fournit des instruments opératoires pour le traitement pratique des désaccords moraux (p. 9).

Dans cette approche pragmatiste, l’auteur convoque des études issues de la psychologie, notamment sociale, de la sociologie ou de l’économie pour éclaircir et alimenter le cadre théorique du désaccord moral. L’approche choisie se situe entre l’absolutisme et ses principes dirigistes et le relativisme et son nivellement moral.

Le livre s’appuie sur l’enquête en tant que « méthode de résolution des problèmes pratiques », utilisée ici au sens de Dewey, c’est à dire appliqué au domaine moral. L’auteur mobilise les ressources de l’imagination, afin de projeter les scénarios de résolutions des conflits. Cette imagination est à la fois reproductrice et productrice. On voit encore les liens de l’approche pragmatiste avec les sciences sociales et notamment la sociologie. Selon Passeron (1996), « l’imagination sociologique, moteur de toute interprétation d’une documentation historique, sociographique ou ethnographique, reste la condition sine qua non de l’invention des cheminements analogiques de l’interprétation ; et ceux-ci n’ont chance de faire preuve que s’ils se déploient dans le cadre d’une enquête mentalement indivisible, pourvue de données et d’hypothèses capables de communiquer, pour s’en renforcer ou y objecter, avec des formes d’intelligibilité déjà constituées par d’autres enquêtes » (p. 92). Ce n’est pas un hasard de voir les pragmatistes et certains pans de la sociologie si proches puisque comme le rappelle Gros (2011), « pour John Dewey, comme pour Max Weber et Jean-Claude Passeron, ce n’est pas la généralité d’un énoncé qui en fournit la valeur, c’est son caractère opérationnel » (p. 7).

C’est précisément dans cette lignée que se situe Ethique et Polémiques de Jérôme Ravat. L’on y découvre une grammaire, une boîte à outils pour penser les désaccords moraux, tant dans leur résolution que dans ce qu’ils apportent de fécond, notamment le point d’appui qu’ils offrent pour mieux définir son territoire moral. L’écriture est agréable, rigoureuse, presque scientifique, on semble osciller entre le champ de la philosophie et celui des sciences sociales. L’une des forces du livre est de mettre une matrice physique sur le monde des idées et de rendre visibles les désaccords moraux, les raisons pour lesquelles ils émergent, ce qu’ils portent en eux de fécond, ainsi que des outils pour les résoudre.

Tout livre peut-être critiqué, et celui-ci n’échappe à la règle. La valeur ajoutée du livre est davantage d’ordre méthodologique et se trouve dans la grammaire déployée par l’auteur pour résoudre les désaccords moraux. Il est quelque peu étrange, une fois les outils posés et déployés dans l’espace physique au sein du chapitre charnière (chapitre 4), de revenir aux grands principes moraux (chapitre 5 et 6), pour s’en détacher de nouveau. On aurait pu imaginer une part plus faible consacrée à l’absolutisme et au relativisme, qui sont assez clairement établis au début du livre, comme deux excès à éviter. Ensuite, l’auteur semble tout ramener à la peur de la mort, cette force renforçant les barrières de l’identité. Si l’effet peur semble en effet renforcer la volonté de séparer le Même de l’Autre, Thanatos semble un peu facilement accusé de tous les maux. N’est-il pas possible que nous soyons sujets à des peurs autres que celle de la mort, comme la peur de l’inconnu, voire à un confort mental et moral à l’œuvre dans l’utilisation de stéréotypes. L’humour a par exemple une vertu néguentropique et des vertus d’ordonnancement du cosmos (Brulé 2014), et il paraît un peu fort de tout renvoyer à une peur de la mort. Ce n’est néanmoins qu’un avis, pour reprendre les métaphores de Jérôme Ravat, ma carte du territoire, et je reste ouvert à l’existence d’autres cartes du territoire.  


BOUDON, Raymond, 1995, Le juste et le vrai. Études sur l’objectivité des valeurs et de la connaissance, Paris, Fayard.

BRULE, Gaël, 2014, Dominateur, protecteur ou néguentropique. Lecture transnationale de l’humour, Espaces Temps.

DEWEY, John, 2016, L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine, trad. L. Chataigné Pouteyo, C.Gautier, S. Madelrieux et E. Renault, Paris, Gallimard.

GROS, Aurélien, 2011, « Les formes de l’enquête historique : John Dewey et Max Weber », L’Atelier du Centre de recherches historiques [En ligne], 07 | 2011, mis en ligne le 10 mars 2011, consulté le 10 juin 2019. URL : http://journals.openedition.org/acrh/3668 ; DOI : 10.4000/acrh.3668

LYNCH, Michael, 2018, Eloge de la raison. Pourquoi la rationalité est importante pour la démocratie, Boston : MIT Press.

OGIEN, Albert, 2014, « Pragmatismes et sociologies », in Revue française de sociologie, vol. 55(3), 563-579. doi:10.3917/rfs.553.0563.

PASSERON, Jean-Claude, 1996, L’espace mental de l’enquête (II). L’interprétation et les chemins de la preuve. Enquête, 3, p. 89-126.

RAVAT, Jérôme, 2014, « Au cœur du désaccord moral : l’analogie », in Raison publique, vol. 19, no. 2, pp. 165-176.


[1] Dewey (2016), p.32

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