Jacques Ellul, Le Système technicien

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source : stock.Xchng

Pour Ellul la Technique appelle sa propre croissance, en dépend, et s’en soutient : c’est cette spontanéité proprement inhumaine qui fait sa réalité, dans un cercle de l’autonomie qui à la croissance fait correspondre la croissance, jusqu’à ce que l’on puisse parler pour la Technique d’un corps propre, « son entité particulière, sa vie » (ST, p.234). Mais cet auto-accroissement n’est en quelque sorte qu’un affleurement du Système – c’est-à-dire que, quoiqu’il définisse à proprement parler le Système technicien, il n’est que le germe de sa condamnation sans phrase par Ellul, comme le montre bien la façon dont il conclut un des chapitres : c’est en tant qu’elle est Système que la Technique fraie dans des eaux interdites à l’homme, qui appelle sur lui un Déluge qu’il irrigue sans aide divine – ce qui autorise par exemple Dominique Bourg à soutenir que « Le raisonnement d’Ellul est celui d’un moraliste, doublé d’un sociologue. »

1° Dans la Technique, l’Homme sans

« Ainsi, progressivement la Technique s’organise comme un monde fermé. » Ellul, se paraphrasant (depuis La Technique ou l’enjeu du siècle), n’a de cesse de nous rappeler le caractère parfaitement autre à l’homme que revêt la Technique, une altérité ontologique, en ce sens qu’elle ne relève pas de la même strate de l’être que l’homme, et que, comme lui en un sens, elle acquiert une vie propre. Cette vie se repère à la constitution pour et par la Technique d’un pour soi. « Une frontière très précise l’entoure. Il y a ce qui est technique et ce qui ne l’est pas… » La Technique est elle-même, et à elle-même, sa propre frontière, elle est Système qui met en relation des éléments qui lui sont parfaitement subsumés. La dichotomie est même plus profonde : ce n’est pas du soi/non-soi, ou plutôt du pour soi/autre, pas même du positif/négatif : la Technique, quant à ce qui un temps ne fut pas elle, est l’absoluité du binaire, « ce qui est technique » vaut 1, « ce qui ne l’est pas » vaut 0. Soit l’on est par la Technique, et l’on est absolument Technique, soit l’on n’est pas pour la Technique, et l’on n’est absolument pas.

Alors à cette sorte de monade l’homme n’est qu’accessit, n’est qu’accessoire, aux deux sens du terme. L’Homme dans la Technique est technicien sans reste, soit : il n’incarne rien d’autre que la Technique, mais il ne l’incarne pas même tout entière, il n’est qu’un élément du Système. Système qui fonctionne d’autant mieux que l’homme reste ignorant de sa condition, et de la condition du monde, qui n’est plus sien. La Technique « utilise ce que la masse des hommes ne connaît pas. Elle repose même sur l’ignorance des hommes. » D’une part, il n’est nul besoin d’avoir connaissance du Système pour y participer, pour en participer, de l’autre « Aucun technicien ne domine plus l’ensemble. » Ellul répond par avance à l’objection que l’on serait tenté de formuler : quel est donc cet âge d’or, cette Genèse inconnue des historiens, où l’homme naturel (Caliban, sans doute) vivait sans technique, « la main [saisissant] le faisceau des moyens, [et] le cerveau [synthétisant] les causes » ? Tout icelui qui roulait en charrette savait-il le fonctionnement des moyeux ? Il n’est pas question de cette utopie, mais de concevoir que d’un côté ce genre d’illusion fait le jeu du Système technicien, et que, de l’autre, son organisation en Système a permis à la Technique de relier « les notions parcellaires des hommes », de sorte que « Ce règne lui appartient, force aveugle et plus clairvoyante que la plus grande intelligence humaine. »

2° Dieu et Système

Mais que perd l’homme qui ne se vit plus que par la Technique ? La maîtrise, certes. On aura beau jeu ici de remarquer que la critique ellulienne se perd face à la critique castoridienne de la volonté de pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle illimitée, par exemple. De fait, les axiomes en sont tout à fait différents : ce qu’il s’agit d’éclairer, avec Ellul, c’est un règne. Ellul remarque que « Cet autoaccroissement donne à la Technique un aspect d’une étrange sécheresse. » D’un côté, certes, l’homme en tant qu’élément du Système, simple scorie, pure énaction de la Technique qui « n’est qu’une forme, mais tout vient s’y mouler », l’homme s’est flétri : la Technique a su assécher la Zuiderzee (se nourrissant de tout ce que l’homme « peut vouloir, tenter, rêver », ST, p.217), aidée même de ces « techniques psychologiques [qui] se sont précisément assigné comme objet ce conditionnement de l’homme » (ENLC, p.226) (toutes considérations philologiques et doctrinales mises à part), et, non des fanges méphitiques, mais de l’humus, du limon, de la glaise de la Genèse il ne reste rien. Pour autant, ce n’est pas là ce qui condamne définitivement la Technique aux yeux d’Ellul. Pour pleurer l’homme vicié par la Technique, encore lui faudrait-il croire à cette « fuligineuse notion de Personne [qui] est bien le sale masque que le spirituel … accroche sur les lèpres, scrofules, psoriasis que notre société impose à l’homme quelconque, à chacun, pour éviter de les voir. » (ENLC, p.274)

Bien plutôt, l’anathème porte sur la Technique elle-même, en tant qu’elle est Système, Système particulier en tant qu’il est doué d’autoaccroissement. Quant à son « étrange sécheresse », c’est sur son caractère étrange qu’il nous faut nous appesantir. Etrangéité de la Technique à l’homme, sans doute. Mais surtout, cette étrangeté nous ramène au comme si qui ouvrait le chapitre : le Système croît comme si une force interne l’y portait, mais en fait elle est à elle-même cette force. Ce qui est étrange ici, c’est l’étrangeté de la Technique, la tension que la description du Système par Ellul fait croître en son lecteur : un pas a été franchi lors de l’instauration de la Technique en Système, et ce saut, Ellul nous l’a suffisamment fait sentir, ce n’est donc pas cela qui nous in-quiète, qui nous « dé-paix-ise » : l’étrangeté vient du rapprochement que dessine petit à petit Ellul, de manière à nous faire percevoir que ce Système se fait Dieu. « Il n’est rien dans la nature ni dans la vie sociale ou humaine qui puisse lui être comparé… », « quelles que soient les adaptations … elle reste absolument identique », « elle-même insensible à la contamination », immuable dans sa mutabilité la Technique est à la fois une forme, un être, une essence, une démarche, sans extérieur elle est en tout lieu, en tous ses lieux, sa propre frontière : ce qui signifie tout aussi bien qu’elle est un seul Lieu, un Lieu vide que personne, pas même par intermittence, ne saurait remplir. « elle est la Technique », et bientôt elle voudrait dire « Je suis celui qui suis » – n’était que précisément elle est muette et que, si elle est Un, elle n’est pas Tout, malgré son hubris. La Technique est en définitive le doublon de la solution calviniste à la querelle de la Grâce et du Libre-arbitre, l’Homme qui se perd dans le Système s’offrant en fait à la Technique que par là, par cette prière praxistique quotidienne, il fait être, nouveau Dieu personnel, mais Dieu païen : le néo-orthodoxe Ellul tient quant à lui que si la Grâce est totale, le Libre-arbitre ne l’est pas moins.

3° Face à la Technique

C’est donc en théologien qu’Ellul se dresse face au Système. Suivant en cela Karl Barth, il développe une vision complètement transcendante de Dieu : tous les humains ont été sauvés par le Christ, tous depuis l’origine sont dépositaires de la Grâce, et le mal est consubstantiel à l’homme, hérité depuis le péché originel, l’hubris humain consistant à vouloir juger à la place de Dieu. Aussi, la Technique se fait dieu en Dieu, mais reste muette de Sa transcendance. Alors, ce que révèle l’exploration du Système technicien, c’est finalement, par calembour étymologique, ce qu’il re-voile : le véritable danger du Système technicien, par-delà l’ignorance dans laquelle il entretient ses éléments humains, c’est l’Apocalypse. Etymologiquement, encore : apokalyptô, dévoiler. Et ce que révèle le dévoilement du Système technicien, c’est qu’il est à lui-même son propre dévoilement, l’appréhension de sa propre limite. Que peut alors faire un homme ? Dire la Technique ? « Elle n’est qu’une forme » : la Technique est la non-invention du septième jour, lors même que l’Homme aurait mieux fait, à l’image de Dieu, de se reposer. Il faut être, pour Ellul, un anarchiste chrétien, un universaliste chrétien : se dresser, sans considération pour les lois des hommes, avec le Christ. La théologie naturelle est d’emblée déclarée invalide : l’observation des lois de la nature et de la raison ne dit rien de Dieu, qui est absolument « libre » ; et, parallèlement, rien ne sauve du mal que la foi, pas même la philosophie.

« ni Caliban ni Ariel » : l’homme, aucun homme, pas même tous les hommes, n’est Prospero – et il faut une bonne dose de « mentalité magique » à tous ces « techniciens, technologues, technolâtres, technophages, technophiles, technocrates, technopans » (ENLC, p.232) pour croire qu’il y a « d’un côté l’homme, chevalier sans peur et sans reproche, indépendant, autonome et souverain, de l’autre la machine, objet, aussi objet qu’un bâton » (ENLC, p.226). Mais tel est le lieu commun, commun à tous les hommes intégrés au Système, qui pousse à se croire chacun maître ès arts magiques, de sorte que, au plus, au pire, la Technique ne fût-elle pas « aussi objet qu’un bâton », eût-elle quelque « puissance » intrinsèque, alors encore l’homme-mage peut l’arraisonner : qu’elle soit force naturelle désengagée de l’éphémère morale des hommes comme Ariel l’aérien, ou moins sylphide que monstre, pendant mauvais, chthonien et pulsionnel de l’humain, à l’image de Caliban, hybride propre à cannibaliser la société, toujours Prospero la garde, sous ces deux figures, sous sa férule. Et l’homme de croire qu’à la fin, il peut la rendre à sa liberté d’être éthéré, et la laisser vagabonder sur cette île où il ne s’était que temporairement échoué : alors le magicien brise et enterre sa baguette – son bâton, et s’en retourne, sous les applaudissements du public, à la société des hommes.

Mais la Technique n’est « ni Caliban ni Ariel, mais elle a su prendre Ariel et Caliban dans les cercles inconditionnels de sa méthode universelle. » Ainsi Aristote : « Car c’est avec raison que Platon restait dans l’embarras et se demandait si le bon chemin [odos] est celui qui part des principes [arkhai] ou celui qui va vers les principes. » (in Castoriadis, DH, p.9) Telle est la « méthode universelle » de la Technique que, quelque chemin que l’on choisisse, de quelque façon que l’on considère, soi, au milieu des hommes, la Technique, chthonienne ou aérienne, soubassement de nos vies ou ciel des idées qu’au choix l’on attire à nous, le chemin que l’on emprunte ramène toujours à la Technique : méthode cartésienne sans doute, dont on sent que le « comme » du « comme maître et possesseur de la nature » est sitôt oublié, ou plutôt qu’il n’a jamais eu aucune importance : il faut renverser la maxime, et, remarquant que l’homme, du Système technicien « n’en sort à aucun moment, et les systèmes intellectuels qu’il construit sont toujours finalement des expressions ou des justifications du technique. Ainsi le structuralisme ou la recherche épistémologique de Foucault », pour alors conclure, suivant Ellul, que « L’homme qui aujourd’hui se sert de la technique est de ce fait même celui qui la sert. Et réciproquement seul l’homme qui sert la technique est vraiment apte à se servir d’elle. » (ST, p.334)

Yann Guillouche

[Les citations non annotées renvoient au Système technicien, cité ST.

ENLC est mis pour Exégèse des nouveaux lieux communs, (Calmann-Lévy, 1966), Editions de La Table Ronde, Paris, (1994), 2004]

  1. Le système technicien n’est pas disponible, par exemple sur Amazon. Comment peut on se procurer l’ouvrage?

    Merci

  2. la rédaction says:

    Bonjour,
    Vous pouvez éventuellement le consulter en bibliothèque. Il est à la BPI, et sans doute dans d’autres bibliothèques.

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