Pour une herméneutique de la responsabilité (2)

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De l’échec fondationel à l’herméneutique

La biologie est nécessaire mais insuffisante pour fonder l’éthique

(cet article prolonge les conclusions tirées dans un précédent article)

Hans Jonas forme le projet étonnant d’une philosophie de la vie et de la biologie dont l’objectif principal est de découvrir la liberté au sein de l’organisme. Cette philosophie de la biologie est sans conteste à l’arrière-plan de la métaphysique de la nature dont Jonas a voulu faire le soubassement de son éthique de la responsabilité.

Ricœur se concentre, dans son article « La responsabilité et la fragilité de la vie. Ethique et philosophie de la biologie chez Hans Jonas » sur les difficultés résultant du lien établi par Jonas entre son éthique de la responsabilité et l’ontologie qui prolonge sa philosophie biologique. En effet, selon lui, cette philosophie biologique se révèlerait inapte à donner au principe responsabilité le fondement ontologique recherché.

Source : photo-libres.fr

Il remarque la nécessité et l’ambivalence d’une philosophie de la biologie. En effet, « s’il ne s’agissait que de la formulation de l’impératif catégorique, l’idée de vie pourrait être prise en son sens populaire, et il ne serait pas nécessaire de recourir à une philosophie de la biologie » (p. 306). Mais il n’en va plus de même quand on passe de la formulation à la fondation. Ce qui est en jeu, c’est l’inclusion de l’idée de vie dans la fondation même de l’impératif. L’axiologie ne cesse d’être subordonnée à l’ontologie, ce qui en d’autre termes signifie que la vie en tant que telle est orientée vers des fins, mais c’est avec la conscience que ces fins revêtent la signification de valeur.

Mais c’est précisément cette réfutation de l’objection assimilant l’éthique de Jonas à une morale naturaliste qui conduit à douter que «  l’éthique de la responsabilité trouve dans la philosophie de la biologie un fondement suffisant. » (p. 317). Mais pour Ricœur le fondement est nécessaire dès qu’il s’agit de préserver l’existence future de l’humanité comme une pré condition. Cependant on doit remarquer une insuffisance de l’argument dès que l’enjeu de la fondation est le statut authentiquement humain de la vie à préserver. Or, justement, le terme de « authentiquement humain » est présent dans chacune des formulations de  l’impératif adapté au nouveau type de l’agir humain.

Par ailleurs, il semblerait bien que Jonas lui même se soit rendu compte des insuffisances de sa philosophie de la biologie, car selon Ricœur, le grand détour par la métaphysique leibnizienne serait alors inutile. C’est pourquoi la discussion concernant le fondement ultime du principe responsabilité doit porter sur l’architecture permettant de coordonner trois axiomes différents.

Le cercle herméneutique et ses trois axiomes, explicitations

La notion de cercle herméneutique n’apparaît qu’à la toute fin de l’article après que Ricœur ait démontré que la philosophie de la biologie de Jonas ne suffisait pas à fonder son éthique. L’herméneutique peut être comprise comme une théorie générale de l’interprétation. En effet, les sciences herméneutiques établissent les faits et surtout interprètent le sens des intentions ou des actions, ce qui relativise donc une approche de la vérité conçue sur le modèle trop strict des sciences positives. En ce sens le cercle herméneutique correspond à une double exigence dans la recherche de la vérité : celle de ne rien accepter dont le sens nous échappe et celle de nous soumettre à une révélation qui nous précède.

Hérité de Saint Augustin, le cercle herméneutique fut réélaboré par Ricœur en France, et Gadamer en Allemagne, pour en faire la conséquence de la situation ontologique de l’individu. L’homme n’est pas le maître du sens dont il dépend (il doit croire) mais sa tâche consiste à élucider ce sens autant qu’il est possible (c’est-à-dire essayer de comprendre.)

Jean Greisch dans son introduction note la communauté et la continuité d’intérêts entre le jeune Jonas et celui de l’éthique de la responsabilité. L’étude des textes anciens donne accès à une crise passée et permet de comprendre aussi  la crise actuelle où le chercheur est partie prenante. Ainsi se précise le cercle herméneutique dont toutes son œuvre est le témoin. Le cercle herméneutique du texte et de l’existence doit s’étendre à l’ensemble de la réalité, c’est ainsi que Jonas fut sensibilisé aux sciences de la nature, de sorte qu’il dépasse à la fois l’approche phénoménologique de la conscience, approche spécifique à Husserl, et l’approche ontologique de Heidegger.

Ricœur estime, comme on l’a vu dans le paragraphe précédent, que si l’éthique de la responsabilité trouve dans la philosophie de la biologie un fondement nécessaire, ce fondement n’est pas suffisant car « c’est le statut authentiquement humain de la vie qui est à préserver ». Nous sommes alors très proche de l’idée kantienne d’humanité. Seule la prise en compte du cercle herméneutique sous-tendant l’architecture de l’ouvrage de Jonas permet une discussion de sa démarche fondationelle et de ses éventuelles apories. Or cette architecture combine trois axiomes irréductibles et complémentaires : le oui de la vie à la vie, l’exigence de réaliser l’idée d’humanité, et la préférence axiologique de l’être sur le non-être. On peut dès lors penser que tout au long du Principe Responsabilité, la philosophie de la biologie, l’universalisation de l’impératif catégorique et métaphysique s’entrelacent sans se confondre. De sorte que discuter Jonas, c’est s’interroger sur la réponse du sujet éthique, de son action et de ses techniques faces aux défis technocratiques.

Conclusion

Paul Ricœur consacre une part importante de sa réflexion à montrer l’influence fondamentale du parcours intellectuel de Jonas sur son ouvrage. Il considère le Principe Responsabilité comme la troisième étape d’un développement cohérent étalé sur plus de cinquante ans. La première étape est celle de la gnose, qui constituera la préface de l’œuvre future, où Jonas voit dans le nihilisme moderne un ultime avatar du nihilisme gnostique. C’est ainsi que s’élabore sa philosophie ontologique et éthique de la vie comme une riposte adéquate à leur méconnaissance du phénomène de la vie. Plus tard viendra se surajouter la conviction profonde du « oui de la vie à la vie », dont les résultats de cette philosophie de la biologie s’intégreront vingt-cinq ans plus tard dans sa philosophie éthique.

C’est pourquoi l’auteur de Soi même comme un autre porte l’essentiel de son attention sur le lien qu’établit le Principe Responsabilité entre l’éthique et la philosophie de la biologie. Lien nécessaire dans la mesure où Hans Jonas passe de la formulation à la fondation de l’impératif nouveau. Il incorpore en effet une conception ontologique du vivant qu’il déploie tout au long des chapitres III et IV de l’œuvre.

Bien que Hans Jonas considère ce développement comme un point quasiment impossible à remettre en cause, il nous faut ultimement reconnaître que ce nouvel impératif, en assumant la lourde déduction liée à la métaphysique de la vie demeure insatisfaisant. C’est bien  la critique majeure que lui adressent ceux qui préféraient préserver l’impératif à un niveau plus intuitif.

Thibaud Zuppinger

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