Coopération, émotions sociales et émotions collectives

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Coopération, émotions sociales et émotions collectives

 

Sabine Collardey, Doctorante, Université de Nantes – CAPHI

Samuel Lepine, Maître de Conférences, Université Clermont Auvergne – PHIER

Résumé

Les émotions interviennent de façon décisive dans le cours de notre existence sociale. Dans cet article, nous nous intéressons à deux modalités particulières sous lesquelles les émotions et la coopération sociale sont liées. Nous proposons d’abord de montrer comment la recherche de reconnaissance et les émotions sociales qui y sont attachées sont un motif crucial de la participation des individus à des actions coopératives risquées. Nous suggérons ensuite que des émotions collectives peuvent être attribuées de façon plausible à des groupes agents, c’est-à-dire à des groupes qui manifestent une agentivité collective.

Mots-clés : coopération ; émotions sociales ; émotions collectives ; groupe agents ; reconnaissance sociale.

Abstract

Emotions play a decisive role in our social existence. First, we intend to show how the search for recognition, as well as the social emotions which are linked to it, constitute a crucial motive for the participation of individuals in risky cooperative actions. Then we suggest that collective emotions can be attributed plausibly to group agents, namely groups which present a collective agency.

Keywords: cooperation ; social emotions ; collective emotions ; group agents ; social recognition

 

Introduction

La coopération sociale fait intervenir de façon décisive les émotions de deux façons au moins. Tout d’abord en ce qu’il semble impossible de pouvoir rendre compte de l’existence d’actions coopératives sans faire référence aux émotions qui sont liées à la recherche de reconnaissance de la part des acteurs (I). Celles-ci paraissent jouer un rôle crucial dans les motivations que peuvent avoir des individus à participer à des actions collaboratives risquées (II). Ensuite il apparaît que la coopération elle-même, une fois mise en place, peut générer des groupes agents ou des acteurs collectifs auxquels nous attribuons des émotions, comme lorsque nous soutenons que la Belgique est déçue de ne pas avoir remporté son match contre la France (III).

Nous avons en effet spontanément tendance à reconnaître certains groupes comme des sujets intentionnels qui pourraient éprouver des émotions collectives. Toutefois, si ces attributions sont communes, elles sont pour le moins énigmatiques. Aussi nous demanderons-nous enfin en quel sens il faut comprendre la notion d’émotion spécifiquement collective (IV). Dans cet article, nous nous efforçons ainsi d’analyser les liens qui unissent l’action coopérative et la constitution des groupes agents, en nous intéressant au rôle que jouent ici les émotions. Nous proposons de distinguer notamment des émotions sociales, ressenties par des individus dans des contextes de coopération, et des émotions collectives, qui ne semblent faire sens que pour autant que les individus partagent les préoccupations du groupe conçu alors comme acteur collectif. Nous suggérons alors qu’il est éclairant d’aborder ensemble les phénomènes d’agentivité et d’affectivité sous leur forme collective.

I. Le problème de l’action coopérative

On peut définir une action coopérative par le fait qu’elle présente un intérêt collectif et s’oppose à l’intérêt personnel immédiat des agents, comme la mutualisation des ressources pour assurer une sécurité sociale. Or, l’existence de la coopération semble ne pas pouvoir s’expliquer par le seul fait que des individus ont effectivement un intérêt collectif à agir ensemble : des gens peuvent avoir des intérêts objectifs communs et en être conscients sans pour autant passer à l’action. Olson a montré à partir des ressources de la théorie du choix rationnel (TCR) et de la théorie des jeux que dans une telle situation, la stratégie de défection domine celle de la coopération pour chaque individu rationnel[1]. C’est là ce que l’on pourrait appeler « le problème de l’action coopérative ».

L’argumentation d’Olson vise la production de biens publics (i.e. dont l’accès ne peut être limité) comme la construction d’une route gratuite ou la préservation de l’environnement. Ces biens supposent la coopération d’un grand nombre d’agents et profitent ensuite à l’ensemble de la communauté. Aussi, du point de vue de la TCR, chaque individu est conduit à préférer laisser le coût de la production aux autres, tout en espérant profiter du bien produit si la coopération a lieu. Si c’est le cas, alors il en retire un bénéfice sans avoir dépensé le moindre effort, et inversement, dans le cas d’une défection massive des autres, l’individu a encore intérêt à ne pas avoir coopéré. Ainsi, du point de vue de la rationalité individuelle intéressée, quelle que soit la stratégie adoptée par les autres, chacun a intérêt à ne pas coopérer, et c’est en ce sens que la stratégie de défection domine.

La solution selon Olson est un système social d’encouragements et de contraintes, comme la sanction financière de l’administration fiscale par exemple. Ces incitations extérieures, positives ou négatives, rendent effectivement la coopération intéressante et donc possible. Toutefois, un tel système de contrainte constitue lui-même une action coopérative. Contraindre les individus à respecter l’ordre social a un coût pour ceux qui contraignent, et si cela représente un intérêt collectif, il faudra encore inciter les individus à en assumer la réalisation. Cette solution est donc circulaire.

Par conséquent, la TCR échoue à rendre compte de la possibilité même de l’action coopérative : comment des individus peuvent-ils être incités à coopérer en vue d’un intérêt commun au détriment de leur intérêt personnel immédiat, dans un horizon d’incertitude quant à la participation des autres ? Notre hypothèse ici consiste à prendre en compte le rôle joué par certaines émotions afin de résoudre le problème de l’action coopérative.

II. Les émotions liées à la reconnaissance sociale

Une façon d’élaborer cette hypothèse consiste, comme le font Livet et Nef[2], à insister sur l’importance de la reconnaissance, dont la recherche serait un motif essentiel dans l’engagement des individus dans les activités collectives en général. Selon eux, les individus recherchent la reconnaissance par les autres de leur contribution personnelle au collectif, c’est-à-dire la joie ressentie à l’idée du respect que les autres leur accordent en raison de cette participation. Si la reconnaissance n’est pas une émotion en elle-même, sa recherche est affectivement chargée : il y a un désir de reconnaissance, et elle génère des émotions positives quand elle est accordée (joie, fierté, etc.), et des émotions négatives lorsqu’elle est déniée (ressentiment, honte, indignation, etc.).

Or, plus l’engagement en faveur de l’activité collective est risqué, plus la reconnaissance est facile à obtenir. Ainsi, l’individu qui s’engage dans la résistance est plus aisément reconnu que le simple « fonctionnaire d’une administration routinière »[3]. En outre, dans le cas d’actions coopératives le risque en question est lié à une incertitude « stratégique » qui est complexe à appréhender cognitivement, car elle est relative aux actions et réactions potentielles des autres individus impliqués dans l’activité collective. Cette incertitude est liée à des mécanismes psychologiques et réflexifs enchâssés. Ainsi, dans le cas classique d’un dilemme du prisonnier, un agent doit se demander ce que l’autre fera, mais aussi ce que ce dernier pense que lui-même fera, etc. Dès lors, les situations de coopérations exploitables décrites plus haut, où chacun risque de profiter du bien produit plutôt que de coopérer et que tous le savent sont, du point de vue de l’agent, des plus risquées. Aussi offrent-elles de la reconnaissance sociale à ceux qui ont bravé l’incertitude en coopérant.

La thèse de Livet et Nef est alors que « tout engagement » individuel dans l’action coopérative « a pour fin une reconnaissance sociale »[4]. Leur argument est qu’il faut ajouter aux motivations rationnelles des agents la quête de reconnaissance, pour rendre la coopération intéressante du point de vue individuel. Dans la délibération qui le mène à l’action, l’individu doit être conscient de l’incertitude concernant la participation des autres et de l’éventualité de l’échec de la coopération. En effet s’il ne l’est pas, il ne prend alors aucun risque et ne mérite donc pas la reconnaissance des autres. Si, par ailleurs, il est pessimiste au point de penser que l’échec de la coopération est certain, alors sa participation est inintelligible car irrationnelle.  C’est en surmontant cette incertitude que l’individu se manifeste aux autres comme un partenaire fiable, qui génère de la confiance à son égard, permettant ainsi de fonder avec les autres un système d’attentes réciproques. La reconnaissance par autrui de sa participation risquée produit chez l’individu un rapport positif à lui-même, par lequel il se voit personnellement socialement estimé et produit au sein du groupe une forme de solidarité[5]. La reconnaissance dont il est ici question relèverait ainsi d’une forme d’évaluation positive que les autres font de nous, un respect obtenu sur la base de nos actions, et qui devient en même temps une source d’engagements réciproques pour eux.

Ainsi, voir la recherche de reconnaissance comme un motif individuel pour l’action coopérative ne supprime pas l’intelligibilité de la démarche, tout en se distinguant de la seule rationalité prudentielle qui prescrirait la défection. En effet, le raisonnement prudentiel comporte une aversion au risque : il minimise le risque de perte maximale. Donc si l’incertitude est un motif de défection pour l’agent prudent, elle devient, pour celui qui désire la reconnaissance de sa coopération, un élément crucial dans la délibération qui le conduit au choix de coopérer. Selon Livet et Nef, toute coopération a supposé la recherche de reconnaissance sociale par les individus qui y ont pris part. On ne peut rendre compte du fait que des individus rationnels coopèrent au détriment de leur intérêt personnel immédiat sans prendre en compte la dimension affective des motifs de participation à l’action collective.

Il existe toutefois des situations dans lesquelles la coopération est anonyme et dans lesquelles l’individu ne peut pas espérer être reconnu personnellement par ceux avec qui ils coopèrent. C’est par exemple le cas dans un certain nombre d’études et de jeux d’économie expérimentale, mais on peut également penser aux réseaux de résistance qui reposent fréquemment sur l’anonymat de leurs membres. Faut-il considérer alors que, dans ces situations, la recherche de reconnaissance ne fait pas partie des motifs de l’agent ? La coopération serait alors visée pour elle-même, comme l’une des fins poursuivies par l’agent, et non comme un moyen d’obtenir à titre personnel de l’estime sociale. Ce genre de cas conduit à tempérer la thèse de Livet et Nef pour affirmer que la recherche de reconnaissance sociale n’est pas une condition nécessaire de la participation à une action coopérative, quoiqu’elle soit souvent l’un des facteurs motivants l’agent. Il faut toutefois noter que, même dans ces situations, la coopération semble être sous-tendue par certaines émotions liées à nos interactions sociales, comme la honte de ne pas adopter un comportement équitable, ou l’empathie que l’on éprouve spontanément pour nos congénères, fussent-ils anonymes. Ainsi, même s’il n’est effectivement plus ici question de reconnaissance à proprement parler, c’est bien encore la question de notre rapport aux autres et à la règle qui resterait un facteur décisif de notre coopération dans des situations d’incertitude[6].

En ce sens, la recherche de reconnaissance est, en tant que motif incitant à la coopération, un élément affectif fondamental du lien social. Mais, la reconnaissance sociale génère-t-elle alors des émotions qu’on pourrait qualifier de collectives ? Il est permis d’en douter, dans la mesure où il n’y a pas d’ambiguïté quant au statut métaphysique ou ontologique du sujet qui ressent la joie, la fierté ou l’orgueil d’être reconnu, ou le ressentiment, la honte ou l’indignation induits par sa non reconnaissance. En effet, c’est l’individu, la personne physique, qui ressent ces émotions, quand bien même il attribue le mérite de l’action au groupe et non à lui-même. L’émotion du sujet en quête de reconnaissance sociale est individuelle, bien qu’elle soit liée à un contexte d’interactions sociales. Or, comme le souligne Ronald de Sousa, les émotions collectives semblent être « plus que la simple conjonction d’un nombre d’émotions individuelles »[7], et la difficulté consiste alors à préciser ce qu’est ce « quelque chose de plus ». A cet égard, les émotions collectives posent un véritable problème lorsqu’il s’agit d’attribuer des états affectifs non à des individus, mais à une entité collective comme un groupe.

La reconnaissance génère donc plutôt des émotions « essentiellement sociales »[8] au sens où celles-ci sont liées à nos relations avec d’autres individus : le mépris ou la gratitude sont des émotions relationnelles qui n’ont aucun sens en dehors d’un contexte social d’interaction. Être reconnu suppose de l’être par autrui, qui occupe une place spécifique dans le monde social dans lequel l’individu évolue et agit. Ces émotions sont ainsi liées à l’identification à un groupe et à l’inscription des actions individuelles au sein d’une activité proprement collective. Ce qu’un individu veut voir reconnu c’est son intervention personnelle au sein d’un réseau d’actions collectives.

Ainsi, la recherche de reconnaissance met en jeu des émotions sociales qui ne sont pas des émotions collectives à proprement parler. En revanche, si les actions coopératives qu’elle fait émerger prennent la forme d’interaction sociales pérennes, il semble que quelque chose comme un acteur collectif puisse être reconnu comme une entité distincte sur le plan ontologique. Un système d’interactions coopératives stable dans le temps peut produire un groupe caractérisé par certaines propriétés qui lui sont propres, irréductibles à celles des agents qui le composent : c’est l’équipe qui gagne un match, non les joueurs individuels, et le rôle de ces derniers est déterminé par leur place dans la structure collective.

Notre hypothèse est que les actions coopératives permettent l’émergence d’émotions cette fois authentiquement collectives, dans la mesure où l’action qui génère ces émotions est l’œuvre d’un acteur collectif, d’un groupe agent. En ce sens, les émotions collectives et l’agentivité de groupe vont de pair : l’attribution des premières n’a de sens que s’il est plausible de reconnaître la seconde. Or, c’est une question débattue en ontologie sociale que de savoir si l’on doit reconnaître l’existence d’une forme collective d’agentivité intentionnelle[9].  Ainsi défendrons-nous l’existence de groupes agents dans la section suivante, avant d’approfondir la question du statut des émotions collectives elles-mêmes dans la dernière section.

III. Les émotions collectives des groupes agents

Comme nous l’avons suggéré en suivant les analyses de Livet et Nef, il semble plausible que dans certains cas une structure d’activité génère un acteur collectif, le groupe, auquel on peut légitimement attribuer des attitudes intentionnelles (croyances, désirs, préférences, intentions, émotions etc.). Bien souvent, le groupe paraît pouvoir être compris comme une entité irréductible à la somme des individus qui la composent, et qui est constitutive des activités auxquelles les individus prennent part : quand quelqu’un participe aux activités d’un collectif (association, entreprises, syndicat, université etc.), ses actions sont définies par leur inscription au sein de l’activité collective globale. La structure d’ensemble d’une équipe par exemple constitue ainsi les activités des acteurs qui y participent (ailier, arrière, etc.).

En outre, l’identité et les activités du groupe sont l’objet de représentations schématiques pour les acteurs, qui peuvent ainsi en faire le sujet d’attribution d’attitudes intentionnelles : on peut se représenter que tel syndicat veut obtenir une amélioration des conditions de travail, qu’il croit que le moyen d’y parvenir est d’établir un rapport de force, et qu’il entreprend de le créer, etc. Ainsi, sur le plan ontologique, un système d’interactions sociales relativement stable et pérenne peut être considéré comme un acteur collectif intentionnel, un groupe agent, auquel on peut légitimement attribuer des préférences, des désirs, voire des modes de délibération spécifiquement collectifs[10]. Or, en tant que tel le groupe peut se trouver dans des situations émotionnelles où il y a des motifs de se réjouir de la réussite d’une initiative ou de s’attrister de son échec. On attribue alors en troisième personne des émotions à des groupes agents, dans la mesure où on leur assigne des intentions d’agir. Ainsi pense-t-on communément que, si un syndicat a lutté pour une revalorisation salariale et qu’il l’a obtenue, alors il s’en réjouit.

Ce qui semble justifier qu’on attribue la réussite ou l’échec de l’action au groupe et non à ses membres pris individuellement, c’est que l’action dont il s’agit ne peut être accomplie que par un groupe. En effet, certaines actions coopératives sont essentiellement collectives, et non collectives de manière seulement contingente. Une action est collective de façon contingente quand elle ne peut physiquement pas être effectuée par un individu seul, faute de forces suffisantes par exemple (comme le fait de porter un piano à deux). En revanche, une action est essentiellement collective quand elle ne peut conceptuellement ou logiquement pas être réalisée par un individu seul, notamment parce qu’elle suppose des activités différentes et complémentaires (comme lorsque l’on joue au tennis avec quelqu’un). Certaines actions coopératives exigent la participation d’individus qui agiront de façon complémentaire, sans que nul ne puisse à lui seul assumer l’ensemble des activités. Ce n’est pas toujours le cas car il existe des actions coopératives, définies par le fait que la fin visée est la défense d’un intérêt commun au détriment des intérêts individuels immédiats, mais qu’une personne seule pourrait réaliser si elle était dotée de l’autorité ou de la puissance suffisante pour le faire. Par exemple, un responsable politique pourrait réussir à mettre en place une législation environnementale contraignante, qui préserverait l’écosystème. Toutefois, cette action ne donnerait pas lieu à une joie proprement collective car elle n’aurait pas supposé que plusieurs individus affrontent l’incertitude de la coopération.

Au contraire, c’est parce que les actions coopératives essentiellement collectives dépendent d’un groupe agent qu’elles impliquent également des émotions collectives. Certes, ces émotions sont individuellement ressenties, mais elles le sont par les gens en tant qu’ils forment un acteur collectif. Il y a une relation interne entre le sujet qui ressent l’émotion et la structure d’interaction dans laquelle il est engagé au titre de membre du collectif. Du reste, on peut éprouver une émotion donnée au titre de participant à l’activité collective et une autre, différente, en tant qu’individu, si les conditions s’y prêtent. Par exemple, un militant de la cause écologique peut se réjouir de la création d’une taxe sur les émissions de carbone obtenue par une association dont il fait partie, tout en regrettant à titre personnel de devoir payer son billet d’avion plus cher. Les deux émotions contraires peuvent coexister chez l’individu, d’une part en tant que militant écologique et d’autre part en tant que consommateur.

Dès lors, on peut penser que plus l’action collective est vécue par ses participants comme étant coopérative, plus l’identification personnelle au groupe sera forte, plus l’implication affective des individus sera importante en regard des réussites ou des échecs des actions collectives qu’ils ont réalisées par leur coopération. Lorsque l’action du groupe vise un intérêt commun, ou que les participants cherchent à maintenir l’existence et les activités du groupe, alors ceux-ci sont susceptibles d’investir émotionnellement leur rapport au collectif.

Des émotions semblent donc être collectivement éprouvées par des individus, en tant qu’ils se sentent appartenir à une activité collective structurée et constituée par des formes de coopérations stables. Elles sont également attribuées au groupe en troisième personne, par ceux qui interagissent avec lui ou observent ses activités. Mais comment faut-il comprendre la nature exacte de ces émotions collectives ? Sont-elles des états que nous nous contentons simplement de postuler, ou bien des états réellement ressentis par les groupes ? Et dans ce cas, comment expliquer le fait qu’un groupe puisse, à proprement parler, ressentir une émotion ? La dernière section s’efforcera de répondre à ces questions en abordant le statut métaphysique des émotions collectives.

IV. Le statut métaphysique des émotions collectives

Nous avons montré que l’on peut admettre que certains groupes sont dotés d’une existence propre par rapport aux individus qui les composent. Plus généralement, nous avons soutenu que les actions coopératives induisent des émotions collectives car c’est par la coopération que se constituent de véritables groupes agents, susceptibles d’être le sujet de telles émotions. Mais en quel sens faut-il comprendre le concept d’émotion collective ?

S’il peut sembler d’abord étrange d’attribuer des états affectifs à une entité collective, nous entretenons toutefois des intuitions contradictoires sur ce point. En effet, nous utilisons fréquemment des expressions par lesquelles nous attribuons des états émotionnels à des groupes, comme lorsque les journaux titrent que « La France se réjouit des accords européens » ou que « Le MEDEF est déçu des dernières négociations salariales ». A cet égard, il ne semble pas problématique d’attribuer des états intentionnels à des groupes, comme lorsque nous disons que les États-Unis ont l’intention de bombarder l’Irak. Comme l’ont souligné Knobe et Prinz dans une étude de philosophie expérimentale, la plupart des sujets interrogés trouvent ce genre d’affirmations assez « naturelles », qu’il s’agisse d’attribuer aux groupes des décisions, des intentions ou des émotions[11]. Toutefois, les sujets répugnent aussi à attribuer des états phénoménaux aux groupes et trouveraient au contraire étrange de dire que « la France a ressenti de la joie à la suite des accords européens », ou que « le MEDEF a éprouvé de la déception après les négociations salariales ». En effet, il paraît douteux à première vue qu’un groupe puisse éprouver quoi que ce soit.

Ainsi serions-nous tiraillés entre l’intuition selon laquelle les groupes peuvent avoir des états intentionnels collectifs, dont des émotions, et l’intuition selon laquelle les groupes n’éprouvent pas réellement ces états. Si ce dernier point n’est pas nécessairement problématique dans le cas des intentions ou des décisions, il pose en revanche un problème de taille dans le cas des émotions car il est difficile d’imaginer une émotion sans l’état ressenti qui l’accompagne ordinairement : une émotion semble nécessairement devoir être ressentie par un sujet. Du reste, même en admettant qu’il soit possible que les groupes ressentent des émotions, d’autres questions ne cesseraient pas moins de se poser. De qui parlerait-on, exactement, en disant que la France se réjouit des accords européens ? On peut imaginer qu’une majorité de français serait effectivement heureuse de ces accords, tandis qu’une minorité serait au contraire déçue, ou ne ressentirait rien. Que faire alors de ces cas contradictoires ? La réponse à cette question dépend du concept d’émotion collective sur lequel on pourra s’accorder.

Une première solution serait d’admettre, dans une perspective interprétationniste comme celle que Livet et Nef défendent, que le propre des attitudes collectives est qu’elles ne sont pas défaisables par une dénégation individuelle. Autrement dit, l’assignation d’une émotion collective ne serait pas rendue fausse par le fait qu’un ou des membre(s) du groupe agent ne ressentirai(en)t pas cette émotion. Si l’on attribue des intentions à une nation, on sera aussi conduit à lui attribuer des émotions en fonction de la réussite ou de l’échec de l’action en question. Que des membres de cette nation nient avoir ces intentions ou ces émotions ne suffira pas à justifier la révision du jugement établissant que ce collectif a cette attitude. Cela est possible car ce sur quoi un tel jugement se fonde c’est l’observation d’activités, de faits pratiques, et non l’hypothèse d’un ressenti interne. Si les États de l’Union Européenne empêchent l’entrée de ressortissants étrangers sur leur sol, on peut leur attribuer l’intention de limiter l’immigration et les émotions liées à la réussite ou à l’échec de la politique qui va en ce sens, quand bien même de nombreux citoyens européens nieraient avoir personnellement cette intention ou ces émotions. De même, le fait qu’un ou plusieurs français affirment ne pas se réjouir des accords européens serait insuffisant pour rendre fausse l’attribution d’une émotion collective de réjouissance à la France. Mais on pourrait alors imaginer un cas limite dans lequel on attribuerait une émotion collective à un groupe sans qu’aucun de ses membres ne l’éprouve, simplement parce que cette attribution permettrait de faire sens du comportement de ce groupe. Ainsi serait-il possible d’affirmer que c’est la peur qui conduit l’Europe à fermer ses frontières, même si aucun européen (par hypothèse) ne ressentait de peur à l’égard des étrangers. Cette position rendrait mystérieuse la notion même d’émotion collective en autorisant l’existence d’émotions sans ressenti, à moins d’admettre une conception plus franchement instrumentaliste des états mentaux collectifs : il faudrait dire alors que ces états n’existent pas en réalité, mais que le fait de les postuler constitue un instrument utile pour comprendre certains comportements collectifs.

Plus récemment, d’autres théories des émotions collectives ont été proposées, qui semblent partager des défauts analogues à ceux que présente cette approche interprétationniste. Ainsi, Szanto[12] affirme que les émotions collectives n’impliquent effectivement pas de vécu phénoménal de la part des membres individuels du groupe. Selon lui, cela ne pose pas de problèmes car les émotions ne seraient pas réductibles aux sensations corporelles qui les accompagnent[13]. Mais ce point est loin d’être concluant : qu’il y ait plus que des sensations corporelles dans les émotions n’enlève rien au fait que ces sensations semblent être des constituants nécessaires de l’émotion, comme ont fini par le reconnaître même les plus farouches défenseurs d’une approche cognitiviste désincarnée des émotions[14]. L’autre réponse que propose Szanto[15] est que les émotions collectives ne sont pas individuées par leur phénoménologie, mais par « les normes qui les gouvernent » en tant qu’elles sont des « attitudes réactives », i.e. des attitudes affectives caractérisées par une sensibilité aux intérêts du groupe et à ceux des autres groupes. En ce sens, la culpabilité serait une réaction attendue de la part d’un groupe s’il a enfreint une norme morale, dans la mesure où cette norme s’applique au groupe.

Dans une veine similaire, Gilbert[16] soutient que les émotions collectives sont d’abord et avant tout des jugements émis par le groupe lui-même, un groupe étant produit selon elle par un « engagement conjoint » de plusieurs individus. Être ainsi « engagé », c’est avoir une « raison suffisante » d’accomplir une action. Comme le souligne Gilbert, l’engagement dont il est question ici est une notion normative et non pas psychologique[17]. Les membres d’un groupe, dès lors, seraient collectivement déçus s’ils sont collectivement engagés à être déçus en tant que groupe (par exemple du résultat du candidat qu’ils soutenaient à une élection). C’est donc, là encore, à un niveau normatif que l’on peut attribuer des émotions à un groupe, parce que celui-ci dépend d’un engagement conjoint des individus, qui se soumettent par là à une normativité acceptée au moins tacitement. Il est donc concevable d’attribuer au groupe une émotion qu’aucun membre en particulier n’éprouverait, comme le reconnaît volontiers Gilbert[18]. Ainsi, cette position partage les mêmes problèmes que celle de Szanto, dans la mesure où on aboutit à l’idée que les membres du groupe doivent ressentir une émotion (ou juger qu’ils devraient la ressentir), en raison de leur engagement conjoint, et non qu’ils la ressentent effectivement.

Ce premier type d’approche s’efforce d’insister sur l’autonomie du groupe par rapport aux attitudes individuelles, une caractéristique qui était effectivement apparue comme centrale dans l’ontologie des groupes. Mais ce faisant, cette même approche se condamne à ne pouvoir que difficilement rendre compte du lien entre les émotions collectives et les émotions individuelles.

Un autre type d’approche cherche, au contraire, à saisir les émotions collectives à partir du vécu individuel, selon une analyse qui tente d’établir la continuité entre le ressenti individuel et le ressenti du groupe. Ainsi, Von Scheve et Ismer définissent l’émotion collective comme la « convergence synchrone dans une réponse affective parmi les individus en regard d’un évènement ou objet »[19]. Il y aurait ainsi une progression insensible de la simple contagion émotionnelle dans nos rencontres interindividuelles, aux émotions façonnées par des normes sociales, voire aux émotions liées à l’appartenance à un groupe. De même, Salmela[20] soutient que la collectivité des émotions suit un continuum de sorte qu’une même émotion peut être plus ou moins collective. Au niveau le plus faible, une émotion de peur peut être collective si deux individus par exemple s’associent par crainte pour leur propre sécurité individuelle. A un niveau intermédiaire, une émotion pourrait être collective en ce qu’elle dépend de nos croyances à l’égard des croyances d’autrui. Ainsi, une association religieuse se réjouit collectivement parce que chacun croit que ses attentes et croyances sont partagées par les autres. Enfin, sous sa forme la plus forte, une émotion collective serait le résultat d’un engagement mutuel lorsqu’un objectif ne peut être satisfait pour un individu que s’il est satisfait pour tous les membres du groupe, comme ce peut être le cas dans certaines familles ou équipes sportives par exemple.

Selon ces auteurs (qui s’appuient ici sur une distinction de Tuomela[21]), on passerait ainsi d’émotions collectives qui sont vécues sur le « mode du je » (I-mode) à des émotions collectives vécues sur le « mode du nous » (we-mode). Tandis que les premières impliqueraient un ressenti souvent individuel, les dernières au contraire impliqueraient une forte synchronisation entre les membres du groupe, notamment parce qu’ils partagent généralement une culture commune, avec des attitudes cognitives, conatives, et évaluatives qui façonnent « l’arrière-plan intentionnel » de leurs émotions. Mais, comme nous l’avons vu, il ne fait guère sens de parler d’attitudes collectives dans le cas d’émotions qui sont ressenties sur le « mode du je » (soit les deux premiers cas que distingue Salmela), puisque ces émotions ne sont pas celles du groupe, mais plus exactement celles d’un sujet ayant des interactions avec d’autres sujets. En ce sens, ce sont des « émotions sociales » bien plus que des « émotions collectives ».

Ce deuxième type de théorie a donc le mérite d’articuler le ressenti de l’émotion collective avec le vécu individuel des membres du groupe. En ce sens, il offre une caractérisation plus convaincante de la phénoménologie des émotions collectives. Mais il tend simultanément à gommer la distinction entre les émotions individuelles, les émotions sociales, et les émotions collectives, en insistant principalement sur la caractérisation psychologique des émotions collectives (sur leurs conditions causales), au détriment de leur dimension normative (les raisons et les engagements qu’elles impliquent).

Ainsi, l’étude des émotions collectives se fait couramment selon deux axes qui semblent s’opposer : d’un côté une caractérisation normative mais désincarnée de l’émotion collective ; de l’autre, une caractérisation psychologique qui laisse de côté la dimension normative des émotions. Ces deux positions ne sont pourtant pas logiquement incompatibles. Comme le suggère Salmela lui-même, les groupes agents impliquent des « préoccupations » (concerns) très fortement partagées par les membres du groupe[22]. Si ceux-ci éprouvent la même émotion de façon synchronique, sous une forme collective, ce n’est pas parce qu’ils se sentent obligés de le faire (comme dans le cas des émotions rituelles), mais parce qu’ils obéissent à une normativité immanente, dérivée de ces préoccupations partagées et de leurs engagements réciproques.

Ainsi ce serait principalement parce qu’ils partagent des préoccupations similaires en tant qu’ils appartiennent au groupe que les agents ressentiraient une même émotion collective. Mais alors la phénoménologie de l’émotion collective se comprend moins comme le résultat de la convergence d’émotions individuelles que comme le produit de l’appartenance à un groupe dont on partage les préoccupations et les activités. Selon Schmid[23], le vécu phénoménal de l’émotion collective se distinguerait en ce sens de celui d’une émotion individuelle en se fondant précisément sur des préoccupations partagées : notre ressenti est une partie constitutive de l’émotion du groupe qui est ainsi « partagée », dans la mesure où nous nous identifions au groupe et faisons nôtres ses préoccupations.

L’émotion collective est une émotion que nous éprouvons ensemble parce que nos motivations sont les mêmes, en tant que nous agissons ensemble au sein d’un même groupe agent. Cela expliquerait que tout en étant français, certains individus puissent ne pas ressentir une émotion attribuée à leur nation, dans la mesure où ils ne partagent pas les préoccupations à l’aune desquelles cette émotion a un sens ; ils appartiendraient bien au groupe nation sans s’inscrire par ailleurs dans le groupe agent concerné par l’événement dont certains de leurs compatriotes se réjouiraient.

Si ce point devrait être exploré plus avant, dans ses implications empiriques et phénoménales, il présente néanmoins des mérites évidents : il rend la phénoménologie de l’émotion collective moins mystérieuse en écartant la possibilité d’attribuer une émotion à un groupe agent sans que ses membres eux-mêmes n’éprouvent rien des ressentis caractéristiques de l’émotion. En effet, il n’y aurait de groupe agent qu’à partir du moment où les individus sont liés non seulement par une activité collective, mais plus encore par des préoccupations partagées à l’égard de cette activité. Les émotions collectives doivent alors être effectivement éprouvées par les membres du groupe, en tant qu’il est plausible qu’ils soient authentiquement préoccupés des résultats de leur activité collective. De ce point de vue, la plupart des difficultés qui entouraient le concept d’émotion collective semblent pouvoir être prises en compte.

Conclusion

Il semble donc que pour pouvoir rendre compte de l’existence des actions coopératives, nous avons besoin de faire mention d’émotions sociales, que les individus ressentent lorsqu’on leur accorde ou qu’on leur dénie l’estime sociale liée à leur participation à la coopération. La rationalité prudentielle, en effet, ne permet pas de dépasser le problème de l’action coopérative et il est nécessaire de compter parmi les motifs des agents qui s’engagent dans la coopération la recherche de reconnaissance sociale et des émotions qui y sont attachées. On se réjouit de l’estime sociale qui nous est reconnue quand on prend le risque de coopérer, de même qu’on s’indigne du mépris qui nous est adressé quand on nous dénie cette estime sociale.

Par suite, ces actions coopératives peuvent, sous certaines conditions, donner naissance à des groupes agents, des collectifs qu’on peut alors concevoir comme des entités à part entière. Il nous est apparu que l’attribution d’émotions proprement collectives n’est pertinente qu’à la condition d’avoir affaire à des groupes dotés d’une forme d’agentivité propre, suffisante pour rendre plausible le partage des préoccupations du groupe par les individus. Dans ces conditions, on peut comprendre que des agents ressentent effectivement les émotions qu’on assigne au groupe, dans la mesure où ils sont effectivement concernés par la réussite ou l’échec des actions collectives qu’ils entreprennent ensemble.

Ce lien entre l’agentivité collective et les émotions collectives nous a semblé être le meilleur moyen de concilier la dimension phénoménologique des émotions collectives, qui doivent être effectivement ressenties par des individus pour être des émotions, et la dimension proprement collective de ces états affectifs, qui se distinguent de simples émotions agrégatives, répandues par propagation. Affirmer que les émotions collectives apparaissent dans des groupes agents c’est essayer de dépasser l’alternative constituée par la conception désincarnée de ces émotions, qui en fait des effets d’engagements normatifs de la part des individus et qui n’ont pas à être éprouvées, et la conception qui insiste sur le ressenti affectif et donc individuel de ces états, sans parvenir à rendre compte de la spécificité de leur dimension collective.

Dès lors, il nous paraît important d’insister sur la distinction à faire entre deux types d’émotions, essentielles dans le monde social : les émotions sociales d’une part, qui permettent de penser l’émergence et le maintien d’actions coopératives risquées, et les émotions collectives d’autre part, qu’on attribue de façon plausible et pertinente à des groupes dont on peut considérer qu’ils sont dotés d’une agentivité propre. Les premières relèvent principalement de préoccupations personnelles de la part des agents, qui cherchent à bénéficier d’une forme de reconnaissance sociale de la part de celles et ceux avec qui ils coopèrent, tandis que les secondes semblent exprimer l’engagement des gens dans les activités d’un groupe qui ne pourraient être menées indépendamment du groupe.


[1] Mancur Olson, The Logic of collective action : public goods and the theory of groups, Cambridge, Harvard University Press, 1965.

[2] Pierre Livet et Frédéric Nef, Les êtres sociaux : processus et virtualité, Paris, Hermann, 2009.

[3] Ibidem, p. 356.

[4] Ibidem, p. 359.

[5] Voir notamment Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Gallimard, trad. Pierre Rusch, 2013, (1992). Des trois formes de reconnaissance identifiées par Honneth, à savoir l’amour, le droit et l’estime sociale, c’est cette dernière dont il s’agit ici.

[6] Du reste, si dans les cas de participation anonyme la coopération est visée pour elle-même, on peut interpréter cela comme l’expression d’une préoccupation normative de l’agent, intéressé à ce que la norme de coopération soit respectée. Cela s’inscrit dans la continuité d’une critique de l’explication en termes de rationalité strictement prudentielle offerte par la TCR, qui est notre objet ici.

[7] Ronald De Sousa, « Emergence and empathy » in Hans Bernard Schmid et Anita Konzelmann Ziv (éds.), Institutions, Emotions and Group Agents, Springer Studies in the Philosophy of Sociality, Vol. 2 (141-158), Berlin, Springer, p. 141, 2013.

[8] Jon Elster, Alchemies of the mind : rationality and the emotions, Cambridge, New York, Cambridge University Press, p. 139, 1999. 

[9] Deborah Tollefsen, Groups as agents. Malden, MA , Polity, 2015.

[10] Ibidem, p. 50-65.

[11] Joshua Knobe et Jesse J. Prinz, « Intuitions about consciousness: experimental studies », Phenomenology and cognitive science, 7(1), 67-83, 2008. Il faut toutefois souligner que les résultats de Knobe et Prinz peuvent varier d’une culture à l’autre. Voir notamment Bryce Huebner, Michael Bruno et Hagop Sarkissian, « What does the nation of China think about phenomenal states? », Review of philosophy and psychology, 1(2), 225-243, 2010.

[12] Thomas Szanto, « Do group persons have emotions – Or should they ? », Analytical and Continental Philosophy : Methods and Perspectives. Proceedings of the 37th International Wittgenstein Symposium, Berlin, Boston, De Gruyter, 2016.

[13] Ibidem p.  270.

[14] On peut penser par exemple à Robert C. Solomon, « Emotions, Thoughts, and Feelings: What is a cognitive theory of the emotions and does it neglect affectivity? » in A. Hatzimoysis (éd.), Philosophy and the Emotions (1-18), Cambridge, Cambridge University Press, 2003.

[15] Thomas Szanto, Analytical and Continental Philosophy : Methods and Perspectives. Proceedings of the 37th International Wittgenstein Symposium, op.cit. p. 272.

[16] Margaret Gilbert, « How we feel : understanding everyday collective emotion ascription » in Christian von Scheve et Mikko Salmela (éds.), Collective emotions : Perspectives from psychology, philosophy, and sociology (17-31), New York, Oxford University Press, 2014.

[17] Ibidem, p. 24.

[18] Ibidem, p. 28.

[19] Christian Von Scheve et Sven Ismer, « Towards a theory of collective emotions », Emotion Review, 5(4), 407, 2013.

[20] Mikko Salmela, « The Functions of Collective Emotions in Social Groups », in Hans Bernard Schmid et Anita Konzelmann Ziv (éds.), Institutions, Emotions, and Group Agents, Springer Studies in the Philosophy of Sociality, Vol. 2 (159-176), Berlin, Springer, 2013.

[21] Raimo Tuomela, The philosophy of sociability : the shared point of view, Oxford, Oxford University Press, 2007.

[22] Mikko Salmela, Institutions, Emotions, and Group Agents, op. cit. p. 174.

[23] Hans Bernard Schmid, « The Feeling of Being a Group. Corporate emotions and collective consciousness », in Christian von Scheve et Mikko Salmela (éds.), Collective emotions: Perspectives from psychology, philosophy, and sociology, op. cit., (3-16).

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