De l’homo Sapiens à l’homo Numericus

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Aristote écrit dans Les Politiques que : « […] l’homme est par nature un animal politique […] » (1252-b). Autrement dit, il ne peut devenir un être entier en dehors de la société des autres hommes, car il tend naturellement à vivre en communauté. La politique se définit comme une organisation de la société (institutions, valeurs) qui doit permettre à chacun de vivre autant que possible en paix sans se détruire les uns les autres. Ainsi, nous sommes tous des êtres politisés.

Cette formule : De l’homo sapiens à l’homo numericus est inspirée de Milad Doueihi[1], Historien de l’Occident moderne et auteur de La Grande conversion numérique (2008) : elle marque une transformation au niveau même de notre définition en tant qu’ « animal politique ». Cette conversion au numérique ne touche pas que la société mais, bien entendu, s’applique aussi aux entités qui la composent. C’est l’émergence d’une nouvelle identité, l’identité numérique : cet homo numericus initie un nouveau langage, de nouvelles règles de communication avec l’autre. Si cet Homme se conçoit différemment au monde et aux autres, alors le politique lui-même s’en trouve modifié. C’est à cet instant que l’on peut envisager une démocratie numérique.

Néanmoins, il ne s’agit pas d’une remise en cause d’Aristote : l’homo sapiens et l’homo numericus demeurent des « animaux politiques ».

Entre démocratie numérique et fracture numérique, l’émergence d’une nouvelle classe numérique

Derrière la numérisation de nos sociétés, croient de nouvelles formes de disparités entre les citoyens. Pour le dire autrement, la démocratie numérique est un nouveau régime pratiqué par des homo numericus, qui exclu ceux qui n’ont pas effectué la transition.

La rapidité, la complexité et le coût des nouvelles technologies laissent une partie de la population dans l’incapacité de s’en emparer. La démocratie numérique suppose que chacun ait accès aux mêmes services.

D’une part, les personnes d’un certain âge éprouvent beaucoup de difficultés à s’intégrer à cette nouvelle société : ils ne possèdent pas la tournure d’esprit que les enfants acquièrent désormais très tôt et qui permet de s’adapter sans effort aux nouveaux outils. Le numérique est pour eux pareil à une langue étrangère : blog, chat, copier/coller, format pdf etc.

Et d’autre part, si les foyers français sont de plus en plus équipés en ordinateur, il demeure des disparités dans les modes d’appropriation et les problèmes de compétences numériques. Ainsi, les enfants, notamment au collège, vivant sans ordinateur se retrouvent parfois démunis lorsque certains devoirs donnés par leurs professeurs leur imposent d’avoir un ordinateur, une imprimante etc.

De la même manière que nous n’avons pas tous accès à la même scolarité et que les différences sociale sont de plus en plus prégnantes, nous ne sommes pas tous égaux devant l’acquisition des nouvelles technologies.

Les différences de classes sociales sont perceptibles au sein de cette fracture sociale d’un nouveau type.

Cependant, ces inégalités ne peuvent demeurer longtemps : si aujourd’hui elles sont réelles, demain, le mouvement de démocratisation de ces nouveaux outils doit résorber ces disparités par notamment une baisse des coûts, mais surtout, une véritable volonté politique.

Par ailleurs, se rajoute à cette nouvelle fracture sociale, l’émergence même d’une nouvelle classe, désignée par Milad Doueihi comme l’apparition d’« une nouvelle aristocratie de l’ère numérique »[2].

Autrement dit, la numérisation de nos sociétés aboutit à une nouvelle forme de hiérarchie entre les citoyens et donc à de nouvelles inégalités par rapport à celles que l’on vient d’évoquer (générationnelles et sociales).

Cette nouvelle hiérarchie relève surtout du culturel. L’auteur identifie un nouveau découpage dans nos sociétés : entre ceux qui sont des usagers passifs de ces nouveaux outils, et les manipulateurs, ceux qui ne se limitent pas à l’utilisation de ces nouveaux outils, mais sont capable de créer, de publier, de transformer l’environnement numérique dans lequel ils gravitent. Ces manipulateurs incarnent une nouvelle forme d’élite : ce sont leurs compétences numériques qui fondamentalement les distinguent des autres usagers.

Cette fracture numérique s’incarne, par exemple, dans le fonctionnement des navigateurs. Ne se contentant plus de donner les résultats des recherches demandées, ils modèlent les expériences et les attentes des utilisateurs : liens commerciaux, ordre d’apparition des sites. Et bien sur, toute demande d’explication sur le référencement des sites Internet se heurte à un mur de la part de Google, le navigateur le plus utilisé actuellement. On peut aussi noter que la publicité dans Gmail, une extension de Google, est en rapport étroit avec le contenu des messages reçus et envoyés par l’internaute.

Le libre aussi repose sur cette logique : il est socialement égalitaire, mais culturellement inégalitaire. En effet, si ses logiciels sont pour la majorité libre d’accès, les modifier, voire parfois les utiliser, nécessite un certain nombre de connaissances qui ne sont pas partagées par tous les utilisateurs. On retrouve le principe même sur lequel repose la Révolution informationnelle : il y a ceux qui ont la connaissance suffisante pour être véritablement acteur du nouveau paysage numérique en créant et/ou modifiant des logiciels à leur convenance, et ceux qui n’ont pas le savoir suffisant pour agir directement sur la matière brute, et donc restent passifs.

Un bémol : comme je l’expliquais il existe des tutoriels destinés à aider quiconque désire s’initier et se perfectionner sur les logiciels libres, CMS ou autres. C’est aussi en cela que consiste la Révolution informationnelle : permettre d’échanger ses informations dans une logique de transmission des savoirs. Par ailleurs, le monde du libre a pour souci permanent de créer des logiciels, qui bien que généralement moins intuitifs que les propriétaires, tentent de s’en rapprocher le plus possible : ainsi Open Office est une copie quasi conforme de la suite bureautique de Microsoft.

Ces différents phénomènes peuvent avoir des conséquences fâcheuses pour celui qui s’expérimente au Web sans un minimum d’informations, parfois salvatrices. Sans pour autant faire de tout le monde des geek, il faut admettre que le Web est aussi un repère pour un nouveau type d’escroqueries, tel que le phishing. Milad Doueihi dénonce le fait que les fabricants de logiciels ne sont jamais juridiquement responsables d’éventuelles failles de sécurité dans leurs produits ou de dégâts autres provoqués par leurs logiciels. Certes, un programme n’est jamais complètement exempt de tout problème de sécurité sur le Web, mais il souligne qu’il est intéressant de constater parmi les plus importants fournisseurs de logiciels une diversification de leur activité dans la vente de logiciels de sécurité.

Pour Milad Doueihi, le fait que les utilisateurs soient contraints d’accepter les termes du contrat sans que les vendeurs n’aient aucune responsabilité, participe de l’émergence de cette nouvelle classe numérique.

Il est pourtant capital pour que la démocratie numérique puisse être opérationnelle une accaparation des outils numériques par les citoyens. C’est une condition sine qua non de son exercice.

Eve Suzanne



[1] La Grande conversion numérique, 2008, p 83.

[2] La Grande Conversion numérique, chapitre 4 : Guerres civiles numériques, page 72.

  1. Google n’est pas un navigateur, c’est un moteur… Article intéressant néanmoins.

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