De la démocratie autogestionnaire

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Source : Stock.Xchng

Pourquoi parler de démocratie autogestionnaire ? Car se préoccuper de la démocratie et des nouvelles formes qu’elles pourraient revêtir grâce à l’évolution du numérique n’a de sens que si l’on vise comme but final l’émancipation du citoyen, pour ne pas dire l’Homme. Cette émancipation consiste à repositionner au centre de la société l’Homme considéré en tant que sujet, et non plus en tant qu’objet. C’est l’expression de la souveraineté populaire comme la seule référence légitime des lois. En effet, le citoyen devient alors le législateur, à l’initiative des lois.

L’intérêt majeur d’évoluer vers de nouvelles pratiques démocratiques est qu’elles rendent possibles des pratiques autogestionnaires : on peut déceler une sorte de continuité entre démocratie numérique et démocratie autogestionnaire. Pour le dire sans prendre de gant, si la démocratie numérique n’aboutit pas ou ne remplit pas les conditions de l’émergence d’une démocratie autogestionnaire, alors elle sera un échec.

a. Retour sur le cas du traité européen : 2005, 2007, 2009

Rappel des faits : en 2005, les français rejettent la Constitution européenne qui leur a été soumise lors du référendum. En 2007, le gouvernement français fait voter une modification dans la Constitution française afin de pouvoir faire passer le même texte sous le nom de Traité constitutionnel par l’Assemblée Nationale. Or, si en 2005, le citoyen s’est saisi pleinement de cette question, preuve en est que ce fut insuffisant. En effet, d’une part le passage en force du même texte en 2007 n’a soulevé aucune véritable opposition populaire, d’autre part, les élections européennes de 2009 n’ont rassemblées que 40,63% de votants.

Il est nécessaire que les citoyens s’emparent non pas d’une question mais de l’ensemble de leurs droits et devoirs politiques, et ce, au quotidien.

La numérisation de nos sociétés peut apporter tous les outils possibles et inimaginables qui facilitent la participation du citoyen à la vie politique et obligent les élus à rendre des comptes, ce sont des coquilles vides si aucune réflexion à long terme ne les accompagne.

En 2007, le gouvernement français a bafoué la souveraineté du peuple français en faisant voter un texte par l’Assemblée Nationale précédemment rejeté par ce peuple. Tout comme pour les irlandais, le gouvernement considère que le peuple s’est trompé… Il faut réparer cette erreur pour le bien du peuple. Il ne s’agit pas ici d’un débat sur l’interventionnisme plus ou moins grand de l’Etat : jusqu’où l’Etat peut s’immiscer dans notre vie privée etc. En effet, cette fois ci il y a eu un référendum. L’Etat n’a pas imposé une décision au peuple, il s’est opposé au vote par le suffrage universel du peuple pour faire passer le traité constitutionnel. Aujourd’hui, et depuis un certain temps, l’Assemblée Nationale ne représente plus le peuple : elle ne doit avoir de compte à rendre uniquement au peuple or ici elle a obtempéré aux ordres du pouvoir exécutif. Un dangereux mélange. (Á aucun moment, il ne s’agit ici de juger du contenu même du traité européen).

Par démocratie autogestionnaire, j’entends finalement, une forme de démocratie directe. Les conseils de quartier doivent être des lieux de décision et disposer d’un budget leur permettant de s’autogérer aussi bien politiquement et socialement qu’économiquement. De même à l’échelle nationale, les citoyens doivent être au cœur des décisions : l’Assemblée Nationale devant uniquement remplir un rôle consultatif.

Par ailleurs, à l’échelle européenne, c’est Bruxelles qui prend toutes les décisions engageant tous les peuples de l’Union Européenne, peuples consultés uniquement lors des élections des représentants. Pourquoi s’étonner d’une telle abstention aux dernières élections européennes ? Tant que les citoyens ne sont pas au cœur des décisions pour voir les tenants et les aboutissants des choix pris, alors s’intéresser, s’informer, s’exprimer, participer, s’engager, apparaît vain.

Mais de fait, une question centrale se pose : La majorité a-t-elle forcément raison ?

La démocratie autogestionnaire, telle que nous pouvons la concevoir, c’est donner à la majorité le pouvoir de voter directement les lois. Et si elle accumule les erreurs, doit-on mettre un contrepouvoir en place, et pourrait-on le faire ?

L’instruction est un des fondements de toute démocratie et plus encore de la démocratie autogestionnaire. L’instruction permet de développer l’esprit critique de chaque citoyen et ainsi de le rendre imperméable à la démagogie. Un peuple éclairé est en mesure de faire les bons choix pour la sauvegarde de chacun. Les experts doivent retrouver leur place : à la disposition de l’intérêt général et donc du politique. De nombreux politiques ont, à l’appui d’analyses économiques poussées, tenté de montrer les conséquences désastreuses du rejet de la Constitution européenne en 2005. Ainsi, souvent on pouvait entendre cette formule : « il n’y a pas de plan B ». Le peuple a le choix, il a le choix d’être en accord avec la parole des experts soutenus par le gouvernement.

Il faut faire une distinction claire entre gouverner et diriger : aujourd’hui, le peuple français est dirigé et non gouverné. Le philosophe Jean-Paul Jouary explique la nuance fondamentale qui existe entre ces deux notions. Gouverner, ce n’est pas diriger. Un gouvernement qui gouverne son peuple, suit les directives prononcées par le peuple. Un gouvernement qui dirige son peuple, impose ses décisions.

Peu à peu, et notre époque le confirme, on s’est mis à réduire la politique à la recherche d’un bon maître, d’un homme providentiel, d’un monarque vertueux, oubliant que le bien-être et la liberté d’un peuple ne sauraient durablement reposer que sur une Constitution juste, servie par des gouvernants sans pouvoir [1].

Le sort d’un peuple ne doit pas dépendre de tel ou tel autre maître car alors un changement du maître modifierait le sort du peuple même, qui serait conditionné aux choix de ce dernier. Au contraire, le peuple passe avec le gouvernement un contrat libre qui n’a d’autre puissance que celle qui découle de ses devoirs : la souveraineté du peuple repose sur une bonne Constitution.

Eve Suzanne


[1] Je vote donc je pense, page 163.

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