De la démocratie et de la presse

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En 1831, Alexis de Tocqueville, penseur politique français, est envoyé en Amérique par le gouvernement français. Accompagné de Gustave de Beaumont, tous deux sont chargés d’étudier le système carcéral américain. Ils vont non seulement observer les prisons mais également la société et la vie politique qui les entourent. Fasciné par ce qu’il a vu, dès son retour en France, Tocqueville entreprend d’écrire un ouvrage sur cette démocratie représentative américaine des années 1830. L’œuvre qui en résulte est De la démocratie en Amérique. Elle est divisée en deux tomes distincts. Le premier fut publié en 1835 et le second en 1840.

L’œuvre de Tocqueville est intéressante parce qu’elle retrace le processus de construction de la société démocratique américaine. Il ne faut pas nier la complexité de cette construction mais elle est plus simple d’approche que celle qui a eu lieu en Europe par sa particularité. Elle est le résultat d’une implantation d’une population nouvelle qui s’est retrouvée sur un territoire où le politique n’existait pas et qui a eu le choix pour construire un nouveau régime. Récemment mise en place, Tocqueville a pu étudier en direct l’évolution de cette société américaine.

Les deux tomes se distinguent par les thèmes qu’ils abordent mais sont tous deux pertinents pour cette étude. En effet le premier s’intéresse à cette « grande révolution démocratique »[1] ou comment un mouvement démocratique parti de la société a pu se mouvoir en institutions politiques et en une forme de gouvernement démocratique. Ainsi Tocqueville trace les grandes lignes de la construction des sociétés démocratiques modernes. Dans ce processus il aborde le thème de la presse qui, sans être central, occupe une place importante dans cette démocratie américaine.

Le second tome montre les transformations sociales que ce mouvement démocratique a entraînées. Lucide sur les dangers que représente un système démocratique, Tocqueville aborde également les solutions qui ont été mises en place, de façon consciente ou non, en Amérique. Considérant plus précisément les changements dans la société, plusieurs chapitres de ce second tome traitent de la question du rôle de la presse dans cette jeune société considérée comme un des remèdes aux effets néfastes qu’entraîne cette démocratie.

Afin de bien comprendre pourquoi la presse joue un rôle si important dans la démocratie américaine il faut étudier la construction de ce nouveau gouvernement telle que Tocqueville l’a décrit. La retracer dans sa totalité n’est pas l’objet de cette étude et prendrait beaucoup de temps. C’est pourquoi seuls les principaux éléments de cette construction qui entrent en jeu dans le lien entre la société et la presse vont être abordés. Qu’est-ce qui caractérise cette démocratie américaine ? Quels sont ces effets néfastes de la démocratie auxquels il faut prendre garde ? Quelle(s) solution(s) la presse apporte-t-elle ?

La particularité du gouvernement démocratique américain est d’être né sur un sol vierge contrairement à ce qu’il s’est passé en Europe. La liberté des modernes, selon Benjamin Constant[2], passe par l’apparition d’une vie privée distincte de la vie publique. La participation directe au pouvoir politique, caractéristique de la liberté des anciens, n’est plus la norme. La liberté politique se transforme en liberté individuelle. Cette liberté moderne crée des inégalités. C’est pourquoi, du fait de sa tradition aristocratique, en Europe il y a un déficit de l’égalité au profit de la liberté. La démocratie américaine a réussi là où les peuples européens ont échoué : établir un équilibre entre égalité et liberté.

La première partie du tome I de Tocqueville expose les données fondamentales de l’Amérique, décrit la géographie du pays et l’histoire de la colonisation. La structure hiérarchique de l’Amérique est très caractéristique. Il s’agit d’une constitution fédérale avec une prépondérance absolue du peuple. La liberté politique n’est viable que si elle s’exerce au niveau local. La décentralisation administrative de l’Amérique autorise une telle liberté. Pour ne pas nuire à l’égalité, la démocratie doit trouver des contrepoids. La seconde partie décrit le fonctionnement même de la démocratie, ses inconvénients et ses contrepoids.

Tocqueville aborde le thème de la liberté de la presse explicitement. Il la défend pour « la considération des maux qu’elle empêche bien plus que pour les biens qu’elle fait »[3]. Supprimer la liberté de la presse n’est pas possible dans une société qui se veut démocratique car « la souveraineté du peuple et la liberté de la presse sont deux choses entièrement corrélatives »[4]. La presse et la société démocratique reposent sur les mêmes valeurs, ce qui participe à la construction d’un lien fort entre les deux. La presse est un élément constitutif de la démocratie.

Cette liberté de la presse présente en Amérique a pour origine l’absence de lois sur la presse et surtout l’absence de taxes. Ce qui entraîne l’existence d’un nombre impressionnant de journaux. Cette multiplicité empêche un journal en particulier de prendre trop d’importance. Tout un chacun peut créer son propre journal et avec peu d’abonnés entrer dans ses frais. La décentralisation explique également cette multiplicité, chaque bourg a son journal. En Europe, et en France en particulier, la presse est doublement centralisée : le pouvoir est regroupé en un seul lieu et la presse est dirigée par un groupe restreint d’individus.

Une autre différence entre la presse américaine et la presse européenne repose sur le rôle attribué à chacune selon Tocqueville[5] :

L’esprit du journaliste, en France, est de discuter d’une manière violente, mais élevée, et souvent éloquente, les grands intérêts de l’Etat (…)  L’esprit du journaliste, en Amérique, est de s’attaquer grossièrement, sans apprêt et sans art, aux passions de ceux auxquels il s’adresse.

Il est possible de trouver là une définition de la dualité que rencontre la presse avec d’une part les médias d’information et d’autre part les médias de divertissement même si la distinction entre les deux est devenue floue. Sur le plan politique, la presse « fait circuler la vie politique dans toutes les portions de ce vaste territoire »[6]. C’est pourquoi individuellement les journaux ont peu de pouvoir mais ensemble ils représentent la première des puissances. Avec cette décentralisation politique, la presse doit maintenir le contact entre le politique et les opinions individuelles.

En effet, l’une des causes de la stabilité du régime démocratique américain est le fait que l’égalité soit encrée dans les mœurs des individus. Il ne s’agit pas uniquement d’une égalité matérielle mais d’une égalité intellectuelle. Tous les hommes possèdent les mêmes Lumières. L’homme démocratique fait confiance à sa propre raison. Du coup, l’opinion d’autrui revêt moins d’importance et la raison démocratique se trouve livrée à elle-même. Il faut une nouvelle autorité puissante qui va se situer dans l’opinion commune. C’est une confiance dans la masse et la presse est la mieux placée pour répandre cette opinion commune. Mais une fois installée la démocratie montre ses faiblesses et des changements vont influencer le rôle de la presse.

Le second tome s’intéresse à l’influence de la démocratie, comprise non plus comme régime politique mais comme état social, sur les habitudes de la population, les mœurs et l’esprit, ce qui inclut la presse. Le principal inconvénient des sociétés démocratiques résulte de la liberté moderne. Avec la vie privée, elle produit également des individus. L’individualisme est d’origine démocratique pour Tocqueville[7]. Chacun se retire sur lui-même. C’est un risque pour la démocratie. Les hommes s’intéressent plus aux petites affaires qu’à celles de l’Etat. D’où l’importance des associations comme remède au désintérêt pour le politique.

         Cependant les associations ne peuvent pas seules réussir à combattre les effets de l’individualisme. C’est là qu’intervient le second rôle attribué aux journaux dans les sociétés démocratiques selon Tocqueville. Il explique qu’il « n’y a qu’un journal qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée » [8]. En plus de placer cette même pensée, les journaux fournissent les moyens d’exécuter en commun leurs desseins. Sans eux, il n’y a pas d’action commune possible.

         Les journaux sont un moyen pour les individus de connaître l’état des affaires publiques. Dans un pays où le pouvoir est décentralisé, comme en Amérique, les associations font bouger les collectivités locales. Pour Tocqueville le nombre de journaux en France est moindre parce que le pouvoir est très centralisé. Sans le journal les individus ne savent pas qu’ils partagent les mêmes idées et ne peuvent pas former un groupe. De la même façon, « un journal ne peut subsister qu’à la condition de reproduire une doctrine ou un sentiment commun à un grand nombre d’hommes »[9]. Il y a un lien d’interdépendance entre les journaux et les associations.

 Ainsi pour Tocqueville la presse est un élément déterminant à la fois dans la construction de la société démocratique mais également dans son maintien sur le long terme.  La presse est là avant tout pour faire circuler la vie politique dans le territoire auprès des individus qui se sont repliés sur eux-mêmes. Elle contribue au savoir collectif mais aussi à l’action commune. L’individualisme entraîne une dépolitisation des individus. Les associations civiles facilitent les associations politiques[10] et tendent à renouer le lien entre les individus et le politique.

A travers ces deux tomes, Tocqueville montre à la fois comment s’est construite la démocratie américaine mais aussi les transformations qu’elle a connues et les solutions qu’elle a mises en place pour corriger ses erreurs. Il est possible de voir les changements qui se sont opérés pour la presse en même temps que la société se modifie. Le rôle de la presse a évolué mais reste toujours important pour le bon fonctionnement de la démocratie. Elle lutte contre le repli sur soi, un des principaux dangers de la démocratie moderne pour Tocqueville.

Mais le repli sur soi n’est pas considéré comme le danger principal de la démocratie par tous les penseurs. L’étude de Tocqueville éclaire sur la façon dont se construit une société démocratique et sur la façon dont elle peut se développer par la suite. Mais l’Amérique est un exemple. Il faut se tourner dorénavant vers d’autres types de sociétés démocratiques qui existent déjà, s’intéresser au rôle de la presse dans ces sociétés et au lien qu’elles entretiennent avec elle.

Nolwenn Picoche (Paris IV -Sorbonne)


[1] Tocqueville Alexis (de), « Introduction » dans De la Démocratie en Amérique, Paris, GF Flammarion, 1981, p.57.

[2] Constant Benjamin, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes » (1819) dans Ecrits politiques,  Paris, Gallimard, 1997, pp.589-619.

[3] Tocqueville Alexis (de),  « De la liberté de la presse » dans De la Démocratie en Amérique, Paris, GF Flammarion, 1981, tome I, deuxième partie, p.264.

[4] Ibid., p.266.

[5] Ibid., p.270.

[6] Ibid., p.271.

[7] Sur le sujet : Tocqueville Alexis (de), « De l’individualisme dans les pays démocratiques » et « Sur l’individualisme » dans De la Démocratie en Amérique, Paris, GF Flammarion, 1981, tome II.

[8] Tocqueville Alexis (de), « Du rapport des associations et des journaux » dans De la démocratie en Amérique, Paris, GF Flammarion, 1981, tome II, deuxième partie, p.143.

[9] Ibid., p.146.

[10] Sur le sujet : Tocqueville Alexis (de) « Rapports des associations civiles et politiques » dans De la démocratie en Amérique, Paris, GF Flammarion, 1981, tome II, deuxième partie, pp.147-152.

 

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