Dénoncer la radicalisation, reconstruire un ordre moral et politique (1/2)

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Caroline Guibet Lafaye est directrice de recherche au CNRS, directrice adjointe du Centre Maurice Halbwachs, et membre de l’équipe GRECO.

Résumé/Abstract

Depuis les attaques revendiquées par l’État islamique en France initiées en 2015, la référence à la radicalisation inonde l’espace public ainsi que les discours politiques. L’inflation de ce vocabulaire n’a pas pour seule vocation d’alimenter la lutte contre le terrorisme. La dénonciation de « l’ennemi de l’intérieur » se double de la réaffirmation d’un ordre intérieur, à la fois moral et politique. Mettant en scène une attaque des valeurs de la démocratie, faisant écho au « choc des civilisations » inauguré aux États-Unis, l’exécutif français s’appuie sur la lutte contre la radicalisation pour réinstituer un ordre de valeurs dans lequel la laïcité devient cardinale. De façon ultime, l’atteinte à la laïcité, dans le cadre scolaire notamment, se voit interprétée comme un signe de radicalisation.

Mots clefs : Radicalisation, ennemi intérieur, laïcité, école, choc des civilisations.

Since the attacks in France in 2015, references to radicalization have flooded the public space and political speeches. The inflation of this vocabulary is not only aimed at reinforcing the fight against terrorism. The denunciation of the “enemy within” doubles as the reaffirmation of a domestic order, both moral and political. Encouraging an attack on democratic values, echoing the clash of civilizations that germinated in the United States, the French Executive is using the fight against radicalization to reinstate a system of values in which secularism becomes fundamental. Ultimately, acts against secularism, specially at school, will be interpreted as a sign of radicalization.

Keywords: Radicalization, enemy within, secularity, education, clash of civilizations.

Introduction

(Ndlr: Il s’agit de la première partie du texte, publiée le 28/04/17. La suite de l’article est publiée en une deuxième partie le 1/05/17.)

Au cours de l’année 2015, des journalistes et des civils ont été pris pour cibles d’attaques meurtrières en France[1]. Dès après janvier 2015, se noue « une mise en récit sécuritaire dont la radicalisation est la pierre angulaire » (Amiraux, 2015, p. 90). Le vocabulaire de la « radicalisation » constitue aujourd’hui un « référent social », ancré dans la sphère sociopolitique, semblant renvoyer à un monde commun, dans la mesure où il est attesté dans des discours variés, notamment politiques et médiatiques (Guibet Lafaye et Brochard, 2016)[2]. Comme en Grande-Bretagne et aux États-Unis, les déclarations du personnel politique français, celles des professionnels de la sécurité et des intellectuels ont créé un espace de communication publique qui, dans sa volonté de donner sens aux événements passés et aux décisions futures, a proposé des schémas d’interprétation de la nouvelle réalité sociale (Tsoukala, 2011). En France, il s’articule dans un registre normatif produisant une réinstitution des valeurs fondamentales de la République axée sur la laïcité et la sécurité[3].

toy-1551380_1280Le vocabulaire de la radicalisation a progressivement glissé, dans le discours politique français et à partir du débat sur le port des signes religieux à l’école en 2003, de la figure de l’adversaire politique à celle de l’ennemi et, en particulier, de l’ennemi intérieur (voir Guibet Lafaye, 2018). La construction de cette figure – dont le squelette est celui de la radicalisation – s’adosse, en France, aux thématiques de la religion, de la langue, de l’assimilation, du multiculturalisme, de la visibilité de l’appartenance religieuse ou communautaire dans l’espace public et se déploie en référence aux idées d’unité nationale, de protection de valeurs définies comme françaises, de la place des pratiques religieuses dans l’espace public.

Afin de montrer comment la référence à la radicalisation sert de levier pour réinstituer un ordre moral et politique, nous avons procédé à une exploration systématique des déclarations, interviews, communiqués, conférences de presse, mis à disposition sur le site de la Direction de l’information légale et administrative Vie publique[4], à partir de la racine « radical* ». Ces textes émanent du personnel politique, membres du gouvernement ou de l’opposition, mais également des institutions européennes. L’analyse de contenu s’est adossée à une exploration chronologique et à un examen systématique des contextes sémantiques et historiques des occurrences du terme « radicalisation » et des composés de la racine « radical* ». Ces occurrences permettent de rassembler un total de 478 textes, couvrant la période du 20 mars 1980 au 4 avril 2016, c’est-à-dire plus de trente cinq ans de production de textes politiques. L’année 2015 et les premiers mois de 2016 regroupent à eux seuls 133 textes (voir graphique 1). Notre analyse portera de façon privilégiée sur les années 2000 à aujourd’hui dans la mesure où cette période concentre le plus grand nombre d’occurrences relatives à la thématique de la radicalisation (voir graphique 1)[5]. Elle s’est appuyée principalement sur les textes et déclarations qui consacraient des développements substantiels à la thématique et au phénomène de la radicalisation. Au-delà des déclarations publiques, nous nous sommes appuyés sur la collecte de l’ensemble des documents produits par le gouvernement, en matière de prévention de la radicalisation et de lutte contre le terrorisme[6].

L’étude de ces discours – dont les principaux éléments ne peuvent être rappelés ici que de manière succincte – montre que les jeux discursifs et politiques, convoquant la référence indéterminée à la radicalisation, participent à la production d’un nouveau ordre moral et politique, faisant d’une interprétation spécifique de la laïcité et de la sécurité les valeurs cardinales d’un nouveau pacte social, assumé sur l’horizon d’une guerre entre les cultures. Il s’agira, dans un premier temps, d’analyser la conversion de la radicalisation violente du registre politique vers le champ moral puis, dans un second temps, de souligner comment la restriction de la radicalisation à un « problème musulman » est devenue le vecteur d’une redéfinition politique de l’identité nationale et des valeurs de la nation.

1. La lutte contre la radicalisation, un enjeu moral plutôt que politique

1.1 La décrédibilisation morale de l’ennemi

La reconfiguration du paysage interprétatif, visant à traduire en termes moraux des enjeux politiques, passe en premier lieu par une décrédibilisation morale de l’ennemi ou de l’adversaire, dans laquelle la référence à la radicalisation joue un rôle cardinal. L’évocation du recours au vocable de la radicalisation a connu une inflation remarquable dont témoigne le graphique 1.

Graphique 1 : Évolution des occurrences du terme « radicalisation » dans les discours publics

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L’opération de décrédibilisation morale de l’ennemi a des précédents puisque le discours public britannique (du Premier ministre, du ministre des Affaires étrangères et du ministre de l’Intérieur), avant le déclenchement de la guerre en Irak, et en particulier entre le 11 septembre 2001 et le 19 mars 2003, construisait déjà l’infériorité morale de l’adversaire et déployait une image manichéenne du monde, où le bien était du côté des pays menacés et le mal du côté des agresseurs (Tsoukala, 2011). Le premier ministre Manuel Valls assume une même transformation d’enjeux sociaux et politiques en une question morale, lorsqu’il affirme aux Mureaux que :

Les attentats de janvier ont montré combien la déroute morale, dans notre pays, était grande. Bien plus qu’on ne l’imaginait. Cette déroute n’existe pas seulement dans nos quartiers ! Mais, ne nous racontons pas d’histoire : elle est beaucoup à l’œuvre dans nos quartiers. (26/10/2015)[7]

La référence à la radicalisation, dans son indétermination, en tant qu’étiquette semblant « signifie[r] quelque chose pour tous à un moment donné » (Krieg-Planque, 2009, p. 55), constitue, dans le discours politique, un point d’appui de cette construction manichéenne du monde. Ainsi l’exécutif français présente la radicalisation islamiste moins comme intrinsèquement liée à l’islam que comme une perversion du message religieux initial, un islam « dévoyé »[8].

L’opprobre pesant sur les attentats terroristes est renforcé par leur dépolitisation : si l’on fait abstraction des discours sur leur causalité, ils sont présentés comme une fin en soi, dépourvue de tout objectif politique, comme si les terroristes ne visaient qu’à infliger de la souffrance. Une fois dépolitisées, ces attaques revêtent un aspect criminel évident, creusant le fossé moral qui sépare les victimes des agresseurs.

Cette production de l’infériorité morale, au début des années 2000, se doublait, en France et en Grande-Bretagne, de la mise en avant d’une infériorité culturelle, qui opposerait la « barbarie » des agresseurs à la « civilisation » des victimes : le monde civilisé serait synonyme du monde occidental et tous les pays non occidentaux seraient culturellement inférieurs, puisqu’ils ne partagent pas les idéaux démocratiques (voir Tsoukala, 2011 ; infra 1.2 et 1.3). Dès lors, la lutte contre le terrorisme est présentée comme un « combat du monde libre et démocratique »[9] pour défendre ses valeurs, à savoir la liberté et le respect des droits de l’homme. La bipartition de l’univers moral a également été un ressort du discours politique danois à la suite des réactions aux caricatures de Mahomet. Le gouvernement danois a relancé le conflit entre les valeurs danoises, incarnées par la liberté d’expression et l’islamisme radical, présenté comme la plus grande menace pour la sécurité du pays, pourfendeur de terrorisme et fossoyeur de la cohésion sociale (voir Lars Erslev, 2015, p. 177). La liberté d’expression fut alors érigée en symbole des valeurs danoises, lorsqu’il s’agissait de la critique de l’islam, tandis que la critique de la démocratie était perçue comme l’expression d’une idéologie radicale, à combattre sans compromis. Ainsi les représentations bipolaires ne sont pas exclusivement le fait de ceux qui sont désignés comme radicaux. Les débats publics qui tendent à mettre au premier plan un choix nécessaire entre l’islam, assimilé à l’archaïsme, et l’Occident, facteur de liberté et de progrès, renforcent ce processus (voir Bouzar, 2007, p. 135).

1.2 Les « valeurs de la France », cibles de la radicalisation

Néanmoins la principale caractéristique des schémas d’interprétation de la réalité sociale, actuellement produits autour de la radicalisation, consiste à convertir la lutte contre le terrorisme en un enjeu moral plutôt que politique. Cette opération passe par la promotion, dans le discours politique, en particulier de l’exécutif, de la thèse selon laquelle la lutte contre le terrorisme reviendrait à défendre nos valeurs[10] et à lutter pour la démocratie[11]. Cette thèse n’est pas récente mais la référence à la radicalisation lui sert aujourd’hui de catalyseur. Ce faisant, les discours normatifs bâtis autour de la radicalisation permettent de saisir, en creux, le sens attribué à cette dernière. Bien avant qu’il ne soit question de violence armée, la radicalisation était appréhendée (et présentée) comme un danger, une menace contre « les valeurs de notre société » (voir Alliot-Marie, 30/09/2008).

Ainsi en 2008 à l’occasion d’un séminaire sur la radicalisation dans les prisons, Michèle Alliot-Marie, ministre de l’intérieur, récuse que cette religion soit, comme telle, en question : « La source de la radicalisation n’est pas l’Islam en tant que religion. C’est donc autre chose. » L’option interprétative choisie – dont on verra sept ans plus tard le « succès » dans le champ éducatif – réside dans la défense des valeurs :

Que se passe-t-il en effet, dans les prisons ? Des jeunes y rentrent à la suite d’actes de délinquance punis par la loi, ils en ressortent animés par des sentiments d’hostilité violente à l’égard de la société et de ses valeurs. (Alliot-Marie, 30/09/2008)

La prison fonctionnerait donc comme un opérateur de production d’ennemis des valeurs de la République. Cet extrait concentre tous les éléments constitutifs de l’évolution du champ sémantique de la radicalisation, en l’occurrence la référence aux prisons, à la délinquance, aux valeurs ainsi que la subjectivation de la problématique radicale qui seront repris et étayés par le gouvernement socialiste de François Hollande après son élection – à l’exception de Christiane Taubira. L’opération consistant à dessiner les frontières de l’altérité est systématiquement normative et spatiale (voir Guibet Lafaye, 2018). Dans la tribune du Monde, « Les démocraties face au terrorisme », proposée par M. Alliot-Marie, les valeurs nationales sont présentées comme la raison des attaques menées contre la France : « La première est que la France est une cible potentielle, car ses valeurs : liberté, tolérance, respect des femmes, laïcité, droits de l’homme, sont en opposition avec celles de l’intégrisme. »

En 2008, l’Islam n’est pas encore systématiquement appréhendé comme le terreau de la radicalisation[12], bien que s’amorce le glissement d’une idéologie (le communisme) à une religion (l’Islam)[13] qui finira par porter à elle seule le stigmate de tous les dangers et de la radicalisation. La translation du vocabulaire de la radicalisation de la sphère sociopolitique de l’extrême gauche et du communisme à celle de la religion s’amorce et s’accompagne d’une lecture des clivages sociaux, non plus en termes de classes, mais d’ethnicité et de divisions socioculturelles. Ce passage se double d’une torsion, par le discours politique, de ce que seraient les processus de radicalisation : non pas l’évolution de comportements individuels et l’adhésion à des convictions mais une « hostilité violente à l’égard de la société et de ses valeurs ». Le vocabulaire de la « radicalisation », sans même qu’il soit question d’actions, est présenté comme un danger pour la liberté et la démocratie[14]. Cette torsion a bien sûr une portée politique et idéologique.

Cette orientation normative constitue le cadre à partir duquel la ministre conclut que « Notre action contre le terrorisme doit relever le défi de la radicalisation » dans un contexte de forte récession économique, où la France n’a connu aucune attaque violente sur son sol mais dans lequel l’Union européenne s’engage dans une mobilisation collective face au « risque terroriste ». Alors qu’en 2008, la France, impliquée dans les politiques européennes de lutte contre le terrorisme, est présentée comme « cible potentielle », elle est décrite, à partir de 2012, comme étant effectivement ciblée du fait des valeurs qu’elle défendrait.

Sous cet aspect, la déclaration de M. Valls au Sénat le 16 octobre 2012, préparant le vote du projet de loi relatif à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme, est fondatrice. À partir de cette date, la notion de « radicalisation » est utilisée, dans le vocabulaire politique, comme une étiquette (voir Krieg-Planque, 2009) permettant de désigner l’ennemi, non pas seulement de l’État comme le faisait le terme « terroriste » (Wieviorka, 1988), mais de la société française et de ses valeurs. En effet, « la radicalité ne se définit pas de manière objective, elle n’est pas une substance, encore moins une essence, mais plutôt une entreprise de labellisation, visant à dénier toute légitimité, voire toute rationalité, aux groupes étiquetés comme “radicaux” ». (Barbut, 2012, p. 98) Cette entreprise de labellisation s’inscrit dans un paysage normatif dichotomiquement dressé, à travers des discours prononcés dans des lieux emblématiques et à des moments clefs de l’histoire du pays :

Nos démocraties portent en elles des valeurs universelles. Des valeurs qui ont contribué à élever l’humanité, à libérer les individus, à apaiser les sociétés, à permettre le progrès. Nos démocraties ont une ambition pour elles-mêmes et pour le monde. Cette ambition est critiquée ou contestée. Elle fait aussi, nous le savons depuis longtemps, l’objet d’attaques violentes et radicales. La France est particulièrement visée. Ce n’est pas la première fois. Elle doit donc logiquement, impérativement, se défendre. (Valls, 16/10/2012)[15]

Comme M. Alliot-Marie avant lui, M. Valls, premier ministre socialiste, ouvre son discours au Sénat par l’évocation de « valeurs universelles » (16/10/2012)[16]. Suite par exemple aux violences à Trappes en juillet 2013, il est question de « valeurs humanistes » (Valls, 1/08/2013). L’évocation de ce paradigme, dans le discours du premier ministre socialiste, y compris avant 2015, démontre la prégnance du thème à l’échelon politique. Visant à convaincre les Sénateurs d’approuver le projet de loi relatif à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme, la logique de la légitime défense[17], se déployant au nom de valeurs qui ne peuvent être remises en cause, ne peut qu’aller de soi[18].

Les valeurs françaises – plutôt que la politique étrangère ou les intérêts français – sont présentées comme les cibles des attaques perpétrées à Toulouse et Montauban :

Mohammed Merah a agi au nom d’une idéologie de violence, d’un islamisme radical qui en veut à la France, qui en veut à notre République, notamment pour son engagement en Afghanistan et pour son idéal de laïcité. Un islamisme radical qui porte en lui la haine des Juifs, de tous les Juifs, partout où ils se trouvent, parce qu’ils sont juifs…[19]

La promotion de la loi sur la sécurité et le terrorisme, sept mois après les meurtres commandités par M. Merah à Toulouse et Montauban, se déploie ainsi dans une logique comparable à celle endossée par Georges W. Bush, suite au 11 Septembre. Les connexions avec des réseaux étrangers apparaissent moins déterminantes que le fait de viser les « valeurs de nos démocraties ». La morale paraît avoir infiltré la stratégie de défense :

le premier objectif des terroristes, c’est de répandre la peur. C’est de frapper les consciences et la vie collective. C’est de s’en prendre aux valeurs de nos démocraties. (Valls, 3/10/2014)[20]

En France comme aux États-Unis, l’exécutif s’appuie sur un discours normatif pour justifier une politique de défense et de contre terrorisme[21]. Pourtant le journal Inspire, publié par Al-Qaïda présente d’autres motifs expliquant les attaques menées à l’encontre des États-Unis ou de la France. L’éditorial du n° 11 (2013) est explicite :

O Américains, vous devez comprendre cette équation simple : comme vous tuez vous serez tués. La guerre est loin d’être terminée, elle vient juste de commencer. Hier c’était Bagdad, aujourd’hui c’est Boston. […] L’acte de ces deux excellents frères, Tamerlan et Dzokhar, n’est autre que l’image reflétée par les actes sanglants perpétrés par vos mains, reflétée par les politiques oppressives de vos régimes.

La paix dont vous bénéficiez avant le 11 Septembre n’est simplement plus qu’une page de l’histoire. En d’autres mots, vous ne goûterez jamais à la sécurité tant que nous ne la vivons pas en Palestine et que toutes les armées infidèles aient quittés la Péninsule de Mohamed – Salla Llahu alayhi wa salam – et toutes les autres terres musulmanes.[22]

La rhétorique du ciblage des valeurs de la démocratie se trouve reprise après l’attaque de Charlie Hebdo le 11 janvier 2015[23]. Faisant écho à la tribune du Monde de M. Alliot-Marie (30/09/2008), Bernard Cazeneuve en propose une dans le Huffington Post, intitulée « Combattre le terrorisme, c’est défendre les libertés » (15/07/2014)[24]. La lutte militaire contre le terrorisme est convertie en un combat moral. Ses finalités sont également présentées comme morales. Le discours politique procède à un déplacement de la cible et des motifs de ceux qui frappent sur le sol français ou européen, pour dénoncer « l’ennemi ou l’adversaire ou ceux qui veulent abattre nos valeurs » (Valls, 30/06/2015)[25]. Cette opération est le fait du premier ministre, du ministre de l’intérieur[26] puis de celui de l’éducation nationale[27]. Si le contenu de ces valeurs reste fréquemment implicite, il se voit précisé par B. Cazeneuve, devenu ministre de l’intérieur, le 12 mai 2015 au Sénat :

Nous sommes aussi particulièrement visés – et c’était vraisemblablement le sens des attentats du mois de janvier dernier – parce que les peuples du monde ont appris à aimer un discours de la France qui défend des valeurs haïssables pour les terroristes, qu’il s’agisse de la liberté d’expression, qu’incarnent des journalistes libres parfois jusqu’à l’impertinence, ou de la laïcité, qui permet à chacun de croire ou de ne pas croire et, pour ceux qui ont fait le choix de croire, de pouvoir exercer librement leur culte dans le respect de la croyance de l’autre. Un tel discours est tout à fait incompatible avec toutes les formes de radicalité religieuse qui prétendent, par l’endoctrinement et le sectarisme, empêcher autrui de penser ce qu’il désire penser. […] Notre engagement international, les valeurs que nous incarnons, le discours que nous tenons, mais aussi une forme de liberté, de respect et de tolérance dans le fonctionnement de notre société, tous ces éléments sont incompatibles avec le discours des terroristes. Telles sont les raisons pour lesquelles notre pays est particulièrement visé ; telles sont les raisons pour lesquelles, aux yeux des terroristes djihadistes, il doit être touché parmi les premiers et est désigné comme cible privilégiée. (Cazeneuve, 12/05/2015)

Cette réinterprétation des conflits en termes moraux est porteuse d’injonctions à l’égard des citoyens français. On attend d’eux, d’une part, qu’ils répondent par une attention exacerbée aux signes de la radicalisation – selon la formule aujourd’hui bien connue « attentifs ensemble »[28] –, qu’ils se mobilisent face au danger omniprésent mais également autour de valeurs :

C’est toute la société qui doit se mobiliser pour imposer ce qu’est la France tout simplement. La République, l’amour de la nation et de la patrie, la fierté d’être français, la laïcité, le fait qu’on refuse le communautarisme, c’est-à-dire qu’on refuse qu’une religion impose sa vision aux autres.[29] (Valls, 16/02/2015)

D’autre part et face à la radicalisation islamiste, les musulmans, de France et d’ailleurs, doivent faire preuve de leur allégeance inconditionnelle aux valeurs libérales occidentales pour se distinguer des « jihadistes » auteurs des attentats, « à partir de la reconnaissance d’une incompatibilité structurelle ou historique de l’islam avec […] la France, ses valeurs, son histoire, la modernité, etc. » (Amiraux, 2015, p. 90)

Les pays occidentaux[30] procèdent ainsi à une traduction en arguments normatifs (i.e. d’attaques contre des valeurs) de revendications qui ne s’y réduisent pas, telles la récusation de la présence américaine sur les lieux saints, la situation en Palestine, l’engagement militaire français hors des frontières nationales, et instituent leurs valeurs en valeurs universelles (voir Valls, 3/06/2014)[31].

Ce discours, politiquement assumé en France, s’adosse à la théorie du « choc des civilisations » (Huntington, 1996), née aux États-Unis et convoqué par G. Bush après le 11 septembre. Elle suggère que les relations internationales prennent aujourd’hui sens à partir d’un nouveau paradigme articulé, non plus à partir de clivages politico-idéologiques, mais en fonction de clivages ethniques et intellectuels, de champs culturels, interprétés comme dessinant des oppositions culturelles, dites « civilisationnelles », au sein desquelles le substrat religieux joue un rôle cardinal[32]. Cette interprétation des rapports mondiaux repose toutefois sur une vision essentialiste et déterministe de l’histoire, expliquant les conflits par leur dimension culturelle (Kehailia, 2008). Il traduit « une mutation des structures de la haine s’appuyant sur une recomposition des figures de l’“ennemi intime” et de l’exclusion intérieure, souvent sous couvert d’universalisme » (Balibar, 2007), dont nous verrons que l’une des figures principales s’incarne dans la laïcité. D’un point de vue quantitatif, la fréquence des occurrences de la laïcité se trouve très marquée à partir de 2004-2005, comme le suggère le graphique 2.

Graphique 2 : Évolution des occurrences du terme « laïcité » dans les discours publics

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Au lendemain de l’assaut de Saint-Denis, conduisant notamment à la mort d’Abdelhamid Abaaoud, le président français déclare :

Aujourd’hui, c’est Daech qui nous fait la guerre parce que nous sommes la France, parce que nous sommes un pays de liberté, de démocratie, de culture, parce que nous avons été le premier peuple au monde à proclamer que les hommes naissent libres et égaux et que la libre circulation des idées, des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Daech fait la guerre à notre mode de vie, à notre art de vivre, à la vie, à la vie en France. (Hollande, 19/11/2015)

1.3 La reconfiguration du politique

La référence aux valeurs s’inscrit donc dans une stratégie politique visant à instituer le cadre moral et normatif en un facteur clef de la figure de la menace et l’ennemi de l’intérieur. Cette reconfiguration de l’ordre intérieur n’est pas seulement morale. Elle est également politique[33]. L’ordre intérieur se voit refondé sur un mode sécuritaire et autoritaire. Il s’articule à un remodelage de la société autour de valeurs définies comme fondamentales et de l’exclusion des revendications des minorités. Sur le plan politique, le premier ministre oppose deux « modèles de gouvernance mondiale » :

D’un côté : la mondialisation, qui pose comme préalable, la reconnaissance de la légitimité des systèmes de références politiques, juridiques, culturelles, incarnés généralement par les États. De l’autre : la globalisation, qui écrase et uniformise ces systèmes de références au profit d’un modèle dans lequel les relations sont fondées sur le seul calcul d’intérêt.

Alors que la mondialisation est associée à « la logique verticale de l’État », la globalisation est décrite comme reposant sur « la logique horizontale du réseau », pourvoyeuse d’une

remise en cause de l’autorité et de l’idée même de l’État provoqu[ant] l’émergence de nouvelles structures de pouvoir, fondées sur l’allégeance, où chacun recherche la protection du plus fort et l’adhésion des moins forts. (Valls, 29/04/2015)

Face à un ennemi décrit comme total, appréhendé comme mettant en question la structure même de l’État[34], l’enjeu porterait bien sur

la structure anthropologique du pouvoir et des sociétés, […] la transformation des modes d’exercice du pouvoir (Valls, 29/04/2015).

La dénonciation de la radicalisation, présentée comme ennemi de la société, sert à repenser les fondements de l’État, de l’autorité et du pouvoir[35] ainsi que l’identité nationale. Dans le cadre de son discours à La Rochelle, lors de l’Université d’été du PS, M. Valls s’appuie sur le levier de la radicalisation, incarnant tous les dangers, pour proposer de « Renforcer la France en retrouvant nos valeurs, en refaisant Nation » (31/08/2014). Contre le « prétendu “système de valeurs” » des radicalisés, contre ce « poison [qui] s’est répandu : celui d’un contre modèle de société, un modèle contre la République et ses valeurs » (Valls, 26/10/2015), il s’agit de réaffirmer un ordre politique, en l’occurrence défini comme républicain et fondé sur la référence à la laïcité.

La double opération de réaffirmation du politique dans le registre de l’autoritaire et du sécuritaire[36] ainsi que dans l’ordre moral ponctue l’année 2015. La tentative d’attentat par Ayoub El Khazzani dans le train Thalys Amsterdam-Paris, le 21 août 2015, est l’occasion de désigner le « jihadisme radical » comme un « ennemi protéiforme, intérieur et extérieur », associé à « un totalitarisme nouveau, mais tout aussi sanguinaire, sinon encore plus sanguinaire. Un totalitarisme qui veut abattre la civilisation »[37]. M. Valls tisse ainsi de concert les registres du moral et du politique, s’inscrivant alors dans la mythologie du « choc des civilisations » (Huntington, 1996). Le 8 septembre 2015, dans un discours portant sur l’enseignement des valeurs de la République à l’école, il évoque « cet ennemi qui vise notre démocratie et veut répandre la mort »[38]. Cette figure est scandée à intervalle mensuel jusqu’aux événements du 13 novembre 2015, conjuguant systématiquement la question du terrorisme à celles des valeurs (voir supra Valls, 26/10/2015 aux Mureaux).

Après les attaques du 13 novembre 2015, l’ennemi à la fois intérieur et extérieur est présenté comme incarnant une menace politicoculturelle qui viserait nos régimes et nos sociétés :

Je l’avais dit il y a quelques mois, on a trop cédé à cette puissance de ceux qui veulent nous imposer leurs lois, leur mode de vie. Le djihadisme c’est une pensée totalitaire, qui nie l’égalité entre les femmes et les hommes, notre culture, qui la détruit, en Syrie, en Irak ou en Afghanistan, ou hier au Mali, mais veut aussi détruire notre culture. C’est d’ailleurs l’objectif des attentats de vendredi, s’attaquer à notre jeunesse, à la culture, à ce Paris qui aime la fête, qui est vivant. (Valls, 17/11/2015)[39]

S’opère un glissement de la désignation d’un ennemi total mobilisant des individus, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, à celle d’une menace qui serait portée contre les institutions et les modes de vie (voir Valls, 26/10/2015). L’évocation finale du combat pour « défendre nos valeurs et la laïcité [qui] passe par l’école et [qui] passe par la culture » institue une cristallisation des oppositions en termes de modes de vie au sein du pays (renvoyant à l’opposition posée entre culture juive et culture musulmane (voir infra 2.1)), les différences étant appelées à se résorber dans un unanimisme laïco-culturel. Pourtant les revendications faites sur les lieux des crimes et au lendemain des attentats ne désignent pas exclusivement ces dimensions[40].

Ainsi la mise au premier plan des valeurs comme cibles des attaques de groupes « musulmans » participe d’une reconstruction politique visant à promouvoir une refondation politicomorale nationale, dont les enjeux ne sont pas que de politique internationale et qui s’adresse à la population française. La traduction en termes moraux des rapports de force et des conflits entre groupes sociaux, à l’intérieur du pays ou au plan international, a vocation à vider ces situations de leur substrat politique, à occulter le fait qu’il s’agirait notamment de ripostes contre l’intervention française à l’étranger[41] et à produire un unanimisme ne supportant aucune contestation[42]. La justification de la politique de défense passe ainsi, dans le discours politique par une inversion des normes, instituant une priorité du moral sur le politique, dont les exemples sont innombrables, aussi bien dans les discours nationaux qu’au niveau européen[43].

1.4 La version française du « choc des civilisations »

La partition dichotomique entre un référentiel axiologique ennemi (dévalorisé ou combattu) et « nos valeurs » (voir Désir, 17/02/2015) reproduit le vocabulaire de la guerre des civilisations assumée par G.W. Bush en 2001[44]. « Le “choc des civilisations” prend le sens d’une confrontation entre les principes éthiques et politiques de la modernité, pieusement préservés en Occident, et ceux de l’arriération ou “barbarie” ». (Kapustin, 2008, p. 100) Cependant la formule « choc des civilisations » a un caractère polémique. Elle est polyfonctionnelle, en ce sens qu’elle est utilisée pour annoncer et entraîner le caractère agonique des débats, mais aussi pour attaquer l’adversaire interactionnel (Hekmat, 2011). C’est précisément avec cette intentionnalité de mise en question d’un ennemi désigné qu’elle intervient dans les discours politiques français.

La référence à cette guerre axiologique est entrée dans le discours du gouvernement français sur le terrorisme et la radicalisation dès 2001, avec Ph. Douste-Blazy, faisant écho à la rhétorique états-unienne. Ce dernier évoque « une lutte sans merci entre la démocratie d’un côté et le terrorisme de l’autre. » (Douste-Blazy, 9/10/2001) La logique de la guerre des valeurs se met donc en place dès 2001, le gouvernement de droite français, s’engageant dans la brèche ouverte par G.W. Bush pour justifier l’intervention en Afghanistan. L’Occident est présenté comme le parti de la démocratie par opposition à celui de l’obscurantisme et l’arbitraire, engageant des interventions militaires au nom de valeurs comme la démocratie. La première occurrence, dans un discours évoquant la radicalisation, du « choc des civilisations » intervient dans une déclaration de J.-P. Chevènement le 13 février 2003[45]. Elle est reprise ensuite par Dominique de Villepin le 17 janvier 2004, Ph. Douste-Blazy le 6 février 2006 ainsi que le 19 octobre 2006. Le motif de la guerre des civilisations désigne, dans le discours politique français, à la fois les lieux de la tension[46] et les registres normatifs problématiques, articulant le pôle de l’altérité, de la différence et celui de l’identité. Le motif de la guerre des valeurs est ensuite régulièrement repris, des caricatures du prophète au Danemark jusqu’à nos jours. En 2008, Alliot-Marie affirme que :

Le terrorisme est l’ennemi commun des démocraties. L’islamisme radical n’est certes pas le seul en cause, il demeure toutefois une priorité. La troisième réalité est l’évolution idéologique du terrorisme. Al-Qaïda s’est d’abord identifiée à une radicalisation religieuse appelant à une guerre totale entre monde musulman et monde occidental. Cette motivation est encore mise en avant. Pourtant depuis trois ou quatre ans, l’idéologie l’emporte de plus en plus sur le religieux. […] (Alliot-Marie, 1/10/2008)

La position adoptée par F. Hollande et surtout M. Valls à partir de 2015 réactive cette rhétorique. Elle est également assumée à l’échelon européen[47], Sergio Mattarella, président de la République italienne, évoquant après le 11 janvier 2015 une « attaque contre la civilisation, la démocratie et la culture faite par les mouvements terroristes » (30/03/2015). La logique de la guerre des civilisations, définies par des valeurs spécifiques, constitue l’horizon des discours, tracé aussi bien par le gouvernement français (voir Valls, novembre 2015) que par les membres fondateurs de l’UE[48]. Citons à titre d’exemple le président italien, appelant à « un partenariat de civilisation au niveau de la communauté internationale » (Mattarella, 30/03/2015).

Le discours politique, dans cet espace, déplace l’attention des enjeux géopolitiques vers le champ moral, culturel, voire civilisationnel projetant « un combat contre les ennemis de nos valeurs fondamentales » (UE, 9/02/2016). La justification de la coopération européenne ne s’exprime donc pas simplement en termes sécuritaires mais également en termes moraux.

Les pays de l’Union européenne se seraient ainsi engagés dans une lutte contre un ennemi total et au nom de valeurs définies, à un degré maximum de généralité, comme « les valeurs démocratiques » et « la paix »[49]. La référence à ces valeurs scande les communiqués réaffirmant la coopération européenne, en matière de lutte contre le terrorisme, et culmine dans la déclaration de guerre de M. Valls contre « le djihadisme, l’islamisme radical et contre ceux qui s’attaquent aux valeurs fondamentales de notre pays ou d’autres » (13/04/2015). Se voit ainsi assumée la thèse de S. P. Huntington qui « estime que l’Occident doit s’efforcer et s’efforcera à l’avenir de maintenir sa position prééminente et de défendre ses intérêts en les présentant comme ceux de la « communauté mondiale ». (Boniface, 2004) Le communiqué conjoint des ministres des affaires étrangères du 9 février 2016 est explicite :

Les récents attentats terroristes ont pris pour cible les valeurs fondamentales et les principes des droits de l’Homme qui sont au cœur de l’Union européenne : la solidarité, la liberté, notamment la liberté d’expression, le pluralisme, la démocratie et la dignité humaine. Tout citoyen a le droit de vivre sans peur.

La lutte contre le terrorisme et l’islamo-conservatisme violent – décrit sous le vocable de la radicalisation – conduit à une redéfinition des valeurs structurantes des démocraties occidentales. La liberté s’entend avant tout comme liberté d’expression (cf. Lars Erslev, 2015). La sécurité est la norme qui prévaut sur d’autres formes de liberté. Le pluralisme – plutôt que la tolérance – est proposé comme le principe répondant adéquatement aux options religieuses prosélytes ou sectaires[50]. Les déclarations de guerre faites au nom de valeurs qui seraient celles des démocraties, ou de la République pour la France, conduisent à une reconfiguration normative des principes, engageant par exemple M. Valls à déclarer que « La sécurité est la première des libertés » (13/04/2015) ainsi qu’à une forclusion assumée du débat démocratique :

Nous avons déjà évoqué ces sujets-là, sur lesquels nous ne raisonnons pas différemment. Il n’y a donc aucun faux débat à nourrir entre nous. Je n’en doute pas un seul instant, nous pouvons nous retrouver aussi sur le lien entre sécurité et liberté, bien évidemment. […] Ne cherchons donc pas de faux débats où il n’y en a pas et où nous pouvons nous retrouver, ici même comme au Parlement européen ! (Valls, 13/04/2015 devant l’Assemblée).

L’UE se place ainsi dans la posture dans laquelle les États-Unis d’Amérique se sont inscrits après le 11-Septembre, s’engageant dans « un combat contre les ennemis de nos valeurs fondamentales ». Elle se présente comme l’incarnation de valeurs dont on proclame qu’elles sont attaquées par l’islamo-conservatisme violent[51]. Pourtant au-delà des valeurs, ce sont les États occidentaux qui sont attaqués, i.e. les structures du pouvoir, les institutions proches de l’exercice du gouvernement européen (voir les attaques au stade de France au moment du match amical franco-allemand et à la station de métro desservant les institutions européennes à Bruxelles) dans une logique de terreur frappant de façon indiscriminée les populations[52].


[1] Ce travail n’aurait pu être réalisé sans Pierre Brochard (CMH) qui a œuvré à la constitution du corpus, à la production des résultats quantitatifs (voir 2.3) et à la réalisation des graphiques. Nous remercions également les lecteurs de la revue Implications philosophiques qui nous ont permis d’apporter nuances et informations à ce texte.

[2] À titre d’exemple, 12 % des discours de M. Valls font référence à la question de la « radicalisation ».

[3] Dans ce qui suit et lorsque nous évoquons les « valeurs de la république », nous faisons référence à ce que les discours politiques désignent comme telles – sans nécessairement les définir – mais dont nous montrerons qu’il s’agit moins de la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité » que d’un ensemble de normes dont l’axe central s’organise autour de la laïcité et de la sécurité.

[4] http://www.vie-publique.fr/

[5] Concernant l’évolution de l’usage sémantique du vocabulaire de la radicalisation, nous renvoyons à nos travaux antérieurs (voir Guibet Lafaye et Brochard, 2016 ; Guibet Lafaye et Rapin, 2017).

[6] Cette base de données a été crée avec le concours de Pierre Brochard et Muriel Schilovitz.

[7] Voir aussi Valls, 24/09/2014, 29/01/2015, 25/06/2015 ; Cazeneuve, 30/06/2015.

[8] Voir Valls, 25/06/2015 ; Cazeneuve, 25/02/2015.

[9] Tony Blair, « The Prime minister responds », The Times, 12 septembre 2001.

[10] Cet argument, associé à celui de la lutte contre la radicalisation de certains peuples, est déjà employé par Philippe Douste-Blazy, alors ministre des affaires étrangères, pour légitimer l’engagement de la France au Liban (29/08/2006)

[11] « il s’agit d’une lutte sans merci entre la démocratie d’un côté et le terrorisme de l’autre. » (Douste-Blazy, 9/10/2016)

[12] La réduction des radicalités ou des formes de radicalisation à la singularité de « la radicalisation » qui finira par ne concerner, y compris dans le discours politique, que l’Islam s’amorce à partir de 2008 et s’accomplit en 2012. La ministre assume ici une interprétation de la radicalisation islamiste, « l’extrémisme et l’islamisme comme des perversions du message religieux initial » (voir Amiraux, 2015, p. 90). Voir aussi Valls, 1/08/2013.

[13] Sur l’évolution de la figure incarnant, dans les politiques publiques, le mal absolu, i.e. du communisme à l’islam, voir Kundnani (2014).

[14] Voir Girardin, 15/04/2015.

[15] Voir aussi Valls, 19/10/2012, 25 et 30/06/2015, 7/10/2015, 5/02/2016.

[16] Ou encore : « La France est visée [par Al-Qaïda] en raison dixit des pratiques « non-islamiques » qui la caractérisent. » (Valls, 16/10/2012) Avant eux G. Bush l’avait fait à l’époque du 11 Septembre. Voir aussi Valls, 3/10/2014.

[17] « À la violence aveugle et lâche, à la terreur, [la France] doit opposer la force. Une force pour arrêter, pour juger, pour punir : la force du droit. » (Valls, 16/10/2012)

[18] Une entreprise de légitimation est à l’œuvre : « Empêcher les départs, démanteler les filières, contrarier les processus d’auto-radicalisation, prévenir les attentats : personne ne peut de bonne foi contester la légitimité des buts que poursuit le Gouvernement, dans un contexte où les menaces terroristes sont d’une particulière gravité. » (15/07/2014)

[19] Rappelons que les attaques de Toulouse ont été revendiquées par le groupe Jund al-Khilafah (soldats du Califat), lié à Al-Qaïda.

[20] Voir aussi Valls, 8/09/2015, 2/10/2015. Bernard Cazeneuve remplace M. Valls aux fonctions de ministre de l’intérieur le 31 mars 2014 et le relaie pour défendre le projet de loi renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme, à l’Assemblée nationale. Le vocabulaire mobilisé est analogue.

[21] « Le terrorisme doit être combattu dans sa globalité. Combattu pour ce qu’il est : une attaque délibérée contre nos institutions et les valeurs qu’elles défendent. » (Valls, 14/11/2012)

[22] Des éléments comparables se trouve dans le n° 10 d’Inspire (2013) qui consacre un commentaire sur l’intervention française au Mali et évoque en conclusion M. Merah (p. 15). Le n° 14 (2015) propose une analyse militaire et politique de l’attaque de Charlie Hebdo.

[23] « Premier combat : pour les valeurs démocratiques. Le premier, c’est bien entendu la sauvegarde des valeurs démocratiques, et notamment des libertés. […] La liberté d’expression, au cœur de nos systèmes démocratiques, ne doit jamais être confondue avec le fait de diffuser des messages appelant au terrorisme ou en faisant l’apologie. La liberté d’expression, ce n’est pas celle de tout dire impunément. » (Valls, 29/04/2015)

[24] Voir aussi Désir, 12/01/2016.

[25] Voir aussi Valls, 29/04/2015, 16/11/2015.

[26] Désignant « ceux qui cherchent à dresser la religion contre la République et à faire prospérer la haine qu’ils ont de ses valeurs » (B. Cazeneuve, 1/07/2015).

[27] Voir Vallaud-Belkacem, 24/08/2015.

[28] Cette formule d’appel à la vigilance est emblématique de la préoccupation sécuritaire qui s’est imposée en France, depuis les années 1970 et surtout 2000, mais également dans le monde (voir Thorel, 2013). Son modus operandi consiste à nous impliquer en permanence dans la sécurisation de nos existences.

[29] Ou encore « quand on s’attaque à la République, quand on veut imposer son communautarisme ». (Valls, 16/02/2015)

[30] On pourrait dire la même chose pour le Danemark. « Nous devons collectivement faire en sorte que les valeurs de la République triomphent du discours des fanatiques » (Cazeneuve, 27/06/2014).

[31] « Il y a de la violence dans nos sociétés et nos sociétés démocratiques, au nom des valeurs qui ne sont pas que des valeurs occidentales, qui sont des valeurs universelles. » (Valls, 3/06/2014)

[32] S. Huntington distingue ainsi huit cultures : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindoue, slave orthodoxe, latino-américaine et – peut-être – africaine. L’hypothèse du « choc des civilisations » établit que si au XXe siècle, les guerres se sont déroulées entre idéologies antagonistes (fascisme, nazisme, communisme, démocraties), au XXIe siècle, elles adviennent entre les civilisations, i.e. principalement entre la civilisation occidentale, dominante, et la civilisation musulmane, en expansion et contestant cette domination.

[33] Voir infra Valls, 29/04/2015.

[34] Cf. déjà Valls, 17/06/2013.

[35] Le « combattant étranger » « combat sur un terrain bien réel, mais étranger à son propre État, auquel il dénie, par ailleurs, toute légitimité » (Valls, 29/04/2015). B. Cazeneuve évoque les « ennemis de la patrie » (1/07/2015).

[36] Voir Valls, 25/02/2013, 13/04/2015 ; Cazeneuve, 12/02/2016.

[37] M. Valls, 26/08/2015. Voir aussi Cazeneuve, 29/11/2015.

[38] La problématique se retrouve ultérieurement dans un discours sur la défense de la laïcité (Valls, 9/12/2015). La mise en question d’une religion en particulier est manifeste de la part de l’exécutif car ces diatribes sont répétées dans chaque lieu où le ministre intervient et à un intervalle très régulier.

[39] Voir aussi Valls, 16/11/2015.

[40] Voir le « Communiqué sur l’attaque bénie de Paris contre la France croisée » par l’État islamique, 14/11/2015. « A. Abaaoud, lapidaire, [déclare] dans une vidéo postée sur YouTube le 8 février 2014 : “Toute ma vie, j’ai vu le sang des musulmans couler. Je prie pour qu’Allah casse le dos de ceux qui s’opposent à lui, de ses soldats et de ses admirateurs, et qu’il les extermine.” » (Le Monde, 18/11/2015). « “Nous avons été dans vos pays, nous allons vous massacrer dans vos maisons.” “[…] Plus de septante pays combattent l’État islamique, ils n’y arriveront pas, vous n’y arriverez pas” (Abaaoud) » (Le Monde, 26/01/2016).

[41] Si l’on s’en réfère aux revendications.

[42] Voir Valls, 13/04/2015.

[43] « Regardons en face l’état de notre société. Il y a une forme de vide moral, de vide civique, sur fond de montée des égoïsmes, de peur, de perte du sentiment d’appartenance à une même Nation. Il y a la montée de l’entre soi, c’est-à-dire cette préférence pour ses semblables ; la montée alarmante des fondamentalismes, notamment islamistes, dont nous savons qu’ils sont un terreau pour le radicalisme, pour la radicalisation, une voie qui conduit tant de nos jeunes – pas quelques-uns, pas quelques centaines : des milliers ! » (Valls, 26/10/2015)

[44] Voir l’évocation de « croisade » et Bush, 11/09/2007.

[45] J.-C. Chevènement la formule déjà le 3 octobre 2001 en invoquant la nécessité « de combattre le terrorisme, et de le faire sur la base de valeurs universelles dans lesquelles tous les hommes, à quelque civilisation qu’ils appartiennent […]. Il ne s’agit donc pas d’opposer à l’intégrisme islamiste un intégrisme d’une autre nature, une sorte d’intégrisme de l’Occident, qui serait une défaite de la pensée et pour le coup une défaite de l’Occident. »

[46] Voir Guibet Lafaye, 2016 sur la territorialisation de la menace radicale.

[47] Voir le Communiqué conjoint des ministres des affaires étrangères, 9/02/2016 ; les résultats du Conseil européen exposés en Conseil des ministres du 18 février 2015.

[48] Voir le Conseil européen de février 2015 qui institue le volet normatif, à travers le couple « prévention de la radicalisation et la sauvegarde des valeurs », comme l’un des dispositifs contre la violence déployée au nom de l’Islam (la prise de position advient après les fusillades de Copenhague du 14 et 15 février 2015). Voir aussi le communiqué conjoint des ministres des affaires étrangères des membres fondateurs de l’UE, 9/02/2016.

[49] Valls, 29/04/2015.

[50] Alors que la tolérance consiste à s’abstenir d’intervenir dans l’action ou l’opinion d’autrui – quoiqu’on ait le pouvoir de le faire et bien que l’on désapprouve l’action ou l’opinion en question – et relève d’un registre moral, le pluralisme désigne, à un premier niveau, la pluralité de fait des valeurs et des « conceptions de la vie bonne » qui caractérise nos sociétés. Le « fait du pluralisme », c’est-à-dire la diversité de doctrines générales et compréhensives, la pluralité de conceptions opposées et véritablement impossibles à évaluer, touchant au sens, à la valeur et à la finalité de la vie humaine (i.e. aux « conceptions du bien »), défendues par les citoyens des sociétés démocratiques, n’est pas une simple condition historique appelée à disparaître mais une caractéristique permanente de la culture publique des démocraties modernes (voir Rawls, 1971, p. 250).

[51] Dès avant 2003, les attentats suicides sont présentés comme des actes « fanatiques » moralement condamnables, fruits de l’intolérance et de la déraison, donc radicalement opposés aux principes fondateurs de l’identité européenne, à savoir l’humanisme, la raison et la tolérance (Tsoukala, 2011).

[52] Comme ce fut le cas le 13 novembre 2015 à Paris.

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