Habermas et l’avenir de l’Etat-nation

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Thibaud Zuppinger

Avec l'aimable autorisation de Victor Carbajo
Avec l’aimable autorisation de Victor Carbajo

Dans  « l’État-nation a-t-il un avenir ?« [1] tiré de L’intégration républicaine, Habermas expose ses interrogations quant à l’avenir de cette forme politique spécifique, en particulier face aux limites que rencontre aujourd’hui sa capacité d’intégration. La thèse qu’il développe est la suivante : dans sa structure actuelle l’État-nation ne peut plus remplir son rôle notamment intégrateur. L’aspect prescriptif de sa thèse « il faut que l’État-nation se débarrasse du potentiel ambivalent qui jadis a été une force motrice »[2] repose sur le constat de la situation actuelle, notamment en Europe : la découverte de ses limites dans sa capacité d’agir. Pour comprendre l’inadaptation contemporaine de cette forme politique Habermas entreprend une double description. D’une part la structure propre de l’État-nation et d’autre part les causes qui ont amené à cette modification radicale dans la compréhension de la situation. Habermas propose une approche descriptive qui fonde le prescriptif. Il ne s’agit absolument pas pour lui de confronter les formes politiques existantes à un idéal transcendant de perfection vers lequel nous devrions tendre de toutes nos forces.

Historiquement, l’espace de communication politique que l’État-nation a pu établir a eu pour rôle d’atténuer le « mouvement d’abstraction »[3]qui est et demeure un effet négatif de la modernisation pouvant nuire au but premier de l’Etat-nation:   l’intégration des individus. A cet égard l’État-nation pouvait également s’appuyer sur le sentiment de conscience nationale qui occupait alors la place laissée désespérément vacante par les traditions pour y substituer « un monde vécu élargi »[4] davantage adossé à l’idéal des Lumières, remanié certes, qu’est la Raison. Le succès de cette forme d’organisation pouvait s’expliquer par sa réponse adaptée au problème, historique, d’intégration sociale. « En créant un nouveau mode de légitimation, (L’état-nation) a rendu possible un nouveau type, plus abstrait, d’intégration sociale »[5], qui répond au défi par une mobilisation proprement politique des citoyens. Cependant, ce qu’observe Habermas, c’est que cette solution historique n’est plus aussi efficace. On s’éloigne en effet du modèle de l’État-nation constitué d’une population homogène, de sorte que ce concept politique est aujourd’hui rendu inopérant par la tension entre « l’universalisme d’une communauté juridique égalitaire, et le particularisme d’une communauté de destin historique »[6]. La mutation de la situation amène à un changement de paradigme dans l’organisation politique.

A la lumière de ces moyens utilisés par l’État-nation, Habermas entreprend alors d’expliquer le succès de la capacité intégratrice de cette forme politique. Il souligne ainsi l’importance cruciale qu’a pu jouer la complémentarité de l’appartenance culturelle avec le statut juridique. L’argumentation d’Habermas tente d’isoler ce « potentiel ambivalent » car, comme il précise tout au long de ce texte, cette complémentarité n’est pas analytiquement nécessaire. L’État-nation est une sorte d’alliage entre le cadre juridique de l’État et le substrat culturel et ethnique que représente la nation. L’État-nation est une construction historique qui, pour s’être imposée comme idéal politique, n’en demeure pas moins sensible aux changements de contexte. Ce à quoi nous assistons ce n’est pas tant à un changement de paradigme politique, qu’à une évolution de la situation à laquelle l’État-nation avait proposé une réponse relativement adaptée. Le triomphe de l’État moderne s’explique par l’efficacité de son appareil administratif pour maintenir la paix sociale, notamment par l’intégration.

Habermas pointe principalement deux causes qui expliquent ce changement : le multiculturalisme et la mondialisation. Chacune s’attaque à une forme de la souveraineté établit par l’État-nation : la mondialisation ronge inexorablement la souveraineté externe, tandis que le multiculturalisme s’emploie à saper la souveraineté interne. « Aujourd’hui, où l’État-nation connaît un double défi avec à l’intérieur, la force explosive du multiculturalisme, et à l’extérieur la pression qu’exercent les problèmes de la mondialisation[7]. » Le multiculturalisme entreprend de faire droit au respect et, surtout, à la reconnaissance des différences. Ce faisant, il accentue le mouvement de déliaison des concepts d’État et de nation : se servant du premier pour lutter contre l’idéal d’homogénéité que représente le second. La mondialisation représente un défi symétriquement inverse au multiculturalisme, portant la souveraineté extérieure et contribuant à limiter l’action de l’État. En effet, ce dernier s’est séparé de la société civile, et se retrouve ainsi à appuyer son action sociale de répartitions des richesses sur un système économique qu’il n’est plus en mesure de réguler comme autrefois. L’État se concentre désormais sur les tâches administratives, et il se sépare de la production de la société civile. La situation est alors devenue la suivante : il ponctionne et dépend d’un système qu’il ne maîtrise plus.

Devant ces  deux facteurs qui viennent miner la construction historique que représente l’État-nation dans le paysage des concepts politiques, Habermas demeure dubitatif devant les capacités actuelles d’intégration, d’où la nécessité qu’il se « débarrasse du potentiel ambivalent » qui fut « une force motrice ». A noter qu’il s’agit là d’une thèse prescriptive et non pas normative. Habermas, dans ce texte du moins, ne porte pas de jugement de valeurs sur les facteurs d’évolution. Il se borne à constater qu’il s’imposent et de là il formule sa thèse, thèse reposant sur le postulat implicite suivant : si l’on souhaite poursuivre le mouvement d’intégration que remplissait l’État-nation, alors « il faut » abandonner la liaison État/Nation qui reliait le substrat juridique au substrat culturel.

Cependant Habermas exprime ses doutes quant à l’efficacité de cette nouvelle forme politique qui émergerait, car elle ne disposerait pas, selon lui, du capital d’affectivité que possède la nation. La solution du patriotisme constitutionnel substitue l’efficacité de la « nation du peuple » à la « nation des citoyens ». Or ce concept politique n’est pas une identité culturelle mais une identité civique, adoptée, qui permet avant tout de vivre ensemble. La difficulté principale qu’il faudra surmonter, en empruntant le « chemin incertain qui conduit aux sociétés post-nationales »[8] concerne la conservation du contenu normatif. « La formation démocratique de l’opinion et de la volonté peut-elle engager quiconque à un niveau d’intégration qui excède celui de l’État-nation ?  » [9]

L’avenir de l’État-nation dépend donc de sa capacité à relever le défi de l’altérité.


[1] Jürgen Habermas, « l’Etat-nation a-t-il un avenir ? » in L’intégration républicaine (1996), trad. de l’allemand par R. Rochlitz, Paris, Fayard, 1998.

[2] Ibid., p. 107.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 101

[6] Ibid. p. 108.

[7] Ibid. p. 107.

[8] Ibid., p. 97.

[9] Ibid., p. 109.

  1. Cette réflexion qui trouve son objet dans environnement politico-culturel de notre quotidien,qui s’articule principalement autour de la problématique de l’avenir de l’Etat-nation est sans doute une des plus urgentes précisément en raison des tensions contraires qu’entretiennent le multiculturalisme, la mondialisation et ce nœud gordien qu’est l’intégration. L’intégration en effet, est au cœur de tout débat politique aujourd’hui et c’est sur ce point que je situerais mon intervention.
    la notion de peuple suivant article implique une identité communautaire voire culturelle, celle de citoyen en revanche suppose une quelconque homogénéité juridique au sein d’une hétérogénéité culturelle. Ma question en tant que jeune chercheur en philosophie politique travaillant sur le projet de l’unité africaine est la suivante : l’avenir de l’état-nation se solde t-il inexorablement par la perte du nationalisme original (qui a pour base le peuple) au profit du nationalisme constitutionnel (sous-tendu par le citoyen) ? N’est-il pas possible de transcender le cadre culturelle en se situant juste sur le principe de l’identité humaine pour instituée une cosmo-citoyenneté reposant sur une base juridique égalitaire? Quel risque aurait une telle décision politique eu égard au fait que la culture n’est pas génétiquement inhérent à l’homme?
    Yves, Etudiant chercheur

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