Habermas, l’Etat-Nation européen.

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La croyance d’Habermas en un patriotisme constitutionnel repose sur l’observation du cas allemand, qui d’après lui illustre la possibilité de sa mise en pratique. La seconde guerre mondiale a mis hors jeu le ressort du nationalisme, tout en privant l’état d’une part de sa souveraineté et donc de sa capacité à mobiliser les citoyens -via le patriotisme- pour une volonté expansionniste. Le social a pu alors devenir un problème central, détaché de la thématique nationaliste/ethnique. Chacun est un citoyen auquel est concédé un ensemble de droit, dans le domaine privé et publique, chacun possédant les mêmes droits en vertu de la constitution. Et cette autonomie des citoyens  ne peut se passer de l’amélioration de leurs conditions de vie réelle. Chacun peut alors se rendre compte des liens qui les unissent socialement via cette participation et ces droits qu’ils reçoivent en retour. Le lien social est préservé sans « nettoyage ethnique » et sans assimilation.

Cependant Habermas reconnaît les circonstances particulières qui ont permis l’avènement de cette compréhension postnationale du patriotisme, puisque l’action des Etats sur le social était rendu possible grâce à une croissance économique stable. Est-ce à dire que la stabilité du vivre-ensemble au sein d’un Etat multiculturel est conditionnée par la bonne santé économique ? Sans doute instaurer une corrélation de cause à effet est excessif, mais il semble que cette interprétation du patriotisme constitutionnel nécessite de l’Etat une implication au niveau économique, rôle que, selon Habermas, l’Etat-nation traditionnel est incapable de tenir à notre époque.

L’état-nation se trouve dépassé par le processus de mondialisation. Il se découvre dessaisi d’une part de sa souveraineté car l’économie lui échappe. Il n’a plus la possibilité d’agir en retour sur la redistribution des richesses et donc sur le social. En résultent une paupérisation nouvelle, une dégradation généralisée du lien social, qui met en péril la pérennité de la communauté républicaine. Car, rappelons-le, le patriotisme constitutionnel (seule possibilité de préserver la cohésion d’une société diversifiée) ne peut être efficace que si les droits civiques se doublent d’une attention à l’égalité réelle, et à l’amélioration des conditions de vie de chacun. Si l’état-nation se trouve dans l’impossibilité matérielle de le faire, il faut trouver une autre forme de politique, capable d’exister au niveau international. Voilà pourquoi il faut dépasser l’Etat-nation pour Habermas, et voilà pourquoi il peut valoriser la construction européenne, comme une tentative de créer un nouvel acteur capable de répondre à ces exigences nouvelles au niveau international.

Cette globalisation des mécanismes économiques ne se double pas -encore ?- d’une généralisation des relations intersubjectives. Il n’y a donc pas de mondialisation « politique », cette mondialisation se faisant sans les citoyens. Ceux-ci semblent ne plus avoir leur mot à dire, les citoyens sont devenus incapables de s’exprimer pour agir sur la société, leur organe de résonnance et d’action, l’Etat-nation, étant devenu impuissant si pas obsolète. En effet, quelle pourrait être la place de l’organisation étatique au sein de ce nouvel ensemble de systèmes autonomes et autorégulés ? L’Etat n’a aucun moyen de dicter des normes sur ces systèmes. Le citoyen se trouve par là-même privé de son autodétermination au niveau civique, et se trouve forcé et contraint de se replier sur sa liberté privée.

La construction de l’Europe, pour Habermas est une illustration de cette évolution, à laquelle les Etats-nations s’opposent parce qu’s y voient leur propre désintégration. Mais comment préserver le vivre-ensemble dans ces conditions ? Encore une fois cette mondialisation n’implique pas actuellement la création d’un espace commun à tous les citoyens humains, ni même un espace commun à tous les citoyens européens. Cet espace commun nécessiterait un langage commun pour qu’il y ait communauté. Les citoyens disposent alors de leur seule autonomie privée, privés de l’exercice de la souveraineté du peuple, la norme n’étant plus édictée par l’Etat. Les seules normes étant dorénavant « un moyen de baisser les frais généraux en améliorant la transparence » et la « main invisible » de mécanismes d’autorégulation, non plus la décision d’un état ayant la légitimité donnée par la volonté des citoyens. Les états sont dépassés, ils ne peuvent individuellement édicter aucune règle, norme, valable et contraignantes au niveau supranational. Et la création de la « Société des Nations » ou des « Nations Unies » reste insuffisante car ne pouvant se passer des Etats. Habermas suggère la donation de capacités d’actions aux organisations internationales en vue de créer un nouvel ordre mondial. Il théorise alors au fond pour dépasser l’Etat-nation, la création d’un Etat-mondial. On peut s’interroger sur la pertinence de cette idée. D’une part, en reconduisant cette version élargie de l’Etat-nation, Habermas se trouve confronté à d’autres difficultés tout aussi problématiques, liés à la question de la gouvernance mondiale. Questions toujours d’actualité même si cette gouvernance était de type fédérale. D’autre part, Habermas le reconnaît lui-même, elle ne fait que reconduire les problèmes de l’Etat-nation : Habermas se demande si le principe de patriotisme constitutionnel possède un niveau affectif assez fort pour être contraignant au-delà du cadre de l’Etat-nation. On peut même s’interroger plus en détail et se demander comment l’on peut se sentir intégré dans cette communauté mondiale de droits et donc engagés à respecter les lois ? L’appartenance au genre humain est-il un principe de distinction et de similitude suffisant pour définir une communauté politique ?

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