Histoire d’agencement (2/2)

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Histoire d’agencement

 

Bruno Meziane, docteur en philosophie rattaché au LLCP (Paris 8).
Résumé

Cet article porte sur l’agencement d’énonciation Deleuze-Guattari. Mais en quel sens ? Ce concept ne sera pas étudié ici comme une entrée possible dans les méandres du « matérialisme machinique » de Deleuze et Guattari, ainsi que l’a fait par exemple Guillaume Sibertin-Blanc avec sa thèse, ni dans une visée comparatiste avec des concepts foucaldiens voisins tel celui de « dispositif ». Autre piste exclue, et non des moindres, l’analyse des enjeux cliniques et politiques de ce concept, enjeux qu’on devine en pointillés dans l’exigence de ré-invention de la relation clinique et de la symptomatologie portée par L’Anti-Œdipe. En revenant d’abord sur les conditions institutionnelles qui ont rendu possible la collaboration du psychanalyste et du philosophe et sur les dispositions partagées par l’un et l’autre, on tentera de redonner à l’agencement d’énonciation Deleuze-Guattari une histoire évitant l’écueil de la rencontre miraculeuse ou improbable à quoi sa genèse est souvent réduite. En tentant de pénétrer ensuite dans l’atelier de travail deleuzo-guattarien, nous chercherons cette fois à comprendre cet agencement comme processus d’ajustement et de remaniement d’habitus. Peut-être plus directement encore qu’en recourant à la thématisation des problèmes théoriques partagés par les deux auteurs, cette dernière voie serait apte à éclairer, au moins partiellement, le mode opératoire de l’agencement deleuzo-guattarien.

Mots-clés : Agencement, dispositions, remaniement, institution, processus.

Abstract

This article deals with the assemblage of enunciation developed by Deleuze and Guattari. But in what sense ? This concept will be neither studied here as a possible introduction into the intricacies of « mechanistic materialism » by Deleuze and Guattari – as previoulsy done for example by Guillaume Sibertin-Blanc in his theses – nor in a comparatist purpose with similar foucauldian concepts such as the « dispositif ». Another line of inquiry – not the least though – but that we will not explore here is the analysis of the clinical and political issues of this concept, that can be implicitely understood in the requirement of a re-invention of the clinical relationship as well as the symptomatology addressed in Anti-Oedipius. By coming back first to the institutional conditions that made the collaboration between the psychoanalyst and the philosopher possible as well as underlining their mutual dispositions, we shall try to give a background to the assemblage of enunciation by Deleuze and Guattari, avoiding the pitfall that often consists in simplifying their meeting to something accidental or improbable. Trying then to understand the way Deleuze and Guattari worked together, we will seek this time to understand this assemblage as an adjustment process and as a reorganisation of habitus. This latter may be even more useful to help us understand – at least partially – the mode of operation of the Deleuze-Guattari assemblage and may be more straightforward than if we had used the objectivation of the theoretical problems shared by both authors.

Keywords : Assemblage, disposition, reorganization, institution, process

Cet article est la deuxième partie d’une publication en deux temps. Vous pourrez trouver la première partie en cliquant ici.

 

III. Un processus de remaniement et d’altération des habitus

 

Une hétérogénéité fonctionnelle

Si l’on peut rapporter la rencontre de Deleuze et de Guattari à une histoire sociale faisant droit à la fois à des stratégies de positionnement dans le champ intellectuel et à des dispositions partagées, la spécificité d’un agencement d’énonciation qui rend indiscernables les voix de ses producteurs doit être compris comme le produit d’un processus lui-même spécifique, et comme un processus irréductible à la seule mise en commun de savoirs ou de problématiques. Stéphane Nadaud fait bien voir quelques-unes des modalités pratiques engagées dans le dispositif d’écriture à deux (versions successives, relectures et corrections, etc.). Il enrichit encore la description de cet agencement en revenant sur ce mélange d’intimité et de distance formelle qui caractérise les interactions de Deleuze et de Guattari ou en évoquant au passage les rapports de forces symboliques jouant dans l’association (sentiment de dépendance de Guattari aux échanges épistolaires qui marquent la première phase de travail). Il faudrait ajouter à cette description les « grincements » et « discordances » de la machine d’écriture collective. Deleuze y fait allusion une fois au moins :

On n’a jamais été sur le même rythme, toujours en décalage : ce que Félix me disait, je le comprenais et je pouvais m’en servir six mois plus tard; ce que je lui disais, il le comprenait tout de suite, trop vite à mon goût, il était déjà ailleurs. Parfois on a écrit sur la même notion, et l’on s’est aperçu ensuite qu’on ne la saisissait pas du tout de la même manière : ainsi « corps sans organes »[1].

En fait, à s’appuyer comme nous l’avons fait jusqu’à présent sur la seule affinité des dispositions données, on risque de réduire l’agencement deleuzo-guattarien à la somme abstraite de deux habitus, chacun d’eux parfaitement homogènes en eux-mêmes et l’un à l’autre. Les formes de décalages, de désajustements ou de désynchronisations mentionnées par Deleuze servent ici d’avertissements. Elles indiquent bien des écarts au niveau des dispositions particulières de l’un et l’autre face aux activités d’écriture, d’explication, de conceptualisation (etc.). Mais ces écarts ne sont pas nécessairement des limites de fonctionnement de l’association. A suivre Deleuze, l’instabilité sémantique d’un concept aussi central que celui de « corps sans organes » révélerait moins un manque de consistance logique du concept que le fait que l’agencement exige aussi l’hétérogénéité comme condition de fonctionnement. Autrement dit qu’il fonctionne en mettant en relation des dispositions hétérogènes et qui restent partiellement telles. C’est sans doute parce que l’agencement tolère et même requiert une telle hétérogénéité fonctionnelle que les auteurs se sont bien gardés de constituer un lexique qui ne fixerait le sens constant de leurs concepts qu’au prix de perdre la référence plus ou moins tacite que ces concepts maintiennent à la pluralité des usages pertinents dont ils peuvent faire l’objet, pluralité d’usages derrière laquelle interviennent des habitus professionnels spécifiques.

Il reste que si l’agencement Deleuze-Guattari est irréductible à la fusion de deux habitus partiellement hétérogènes appelés à « s’oublier » dans une cause commune, il est aussi le produit d’ajustements et de « négociations »[2] dont la description ne se résume pas au recensement des seuls compromis expressifs que donnent à voir les échanges épistolaires. « Ce fut une folie de travail que je n’avais jamais connue jusque-là. Ce fut une entreprise savante et prudente, mais aussi radicale et systématique, de démolition du lacanisme et de toutes mes références antérieures[3]. » Une entreprise de démolition. Prise dans le texte d’un entretien assez tardif, l’expression très suggestive de Guattari radicalise, en les condensant, les effets d’un processus dont les enchaînements et les conséquences ne peuvent sans doute apparaître aussi clairement que pour un regard rétrospectif. Mais cette radicalité a aussi valeur d’indice. Elle donne à penser que l’agencement a quelque chose à voir avec un double processus de ré-arrangement de dispositions antérieures et d’acquisition de nouvelles dispositions, un peu à la manière dont l’insertion dans un champ étranger commande la formation de nouveaux automatismes et d’une nouvelle réceptivité. De notre point de vue, c’est donc en cherchant des traces de remaniement, d’altération ou d’inflexion des habitus des deux intéressés qu’on a quelques chances de ressaisir le processus de constitution de cet agencement d’énonciation à l’œuvre. 

Remaniements de l’habitus guattarien

On le voit dès les premiers échanges de lettres faisant suite à une série de textes que  Guattari lui a fait parvenir et à propos desquels il émet les plus grandes réserves, Deleuze fait du remaniement de l’habitus écrivain du psychanalyste un enjeu central. Deux caractéristiques de l’habitus écrivain de Guattari doivent être mentionnées pour saisir l’importance des remaniements engendrés par l’association avec Deleuze. Premièrement, cet habitus s’est construit suivant un rapport « ustensilaire » à l’écriture et aux concepts qui contrarie les longues élaborations théoriques : « (…) les concepts sont des concepts ustensiles, des trucs[4]. » Deuxièmement, le sentiment d’évidence et de proximité à l’« objet » de ses recherches a longtemps permis à Guattari de repousser les perspectives de systématisation : « Mon intention n’est pas de chercher à fonder théoriquement l’articulation intrinsèque de processus historiques, avec les instances de l’inconscient. C’est pour moi quelque chose qui est trop proche, trop évident ![5]» Imposant à Guattari un processus de reprise et de versions successives de ses textes jusqu’à épuisement du thème, Deleuze soumet l’habitus écrivain du psychanalyste de La Borde à une extraordinaire discipline de travail qu’on peut, à la limite, concevoir comme un « dressage » visant à inculquer une nouvelle disposition. En mettant en avant, de façon plus ou moins explicite, l’opposition de l’écrivain « professionnel » habité par l’exigence de l’œuvre à accomplir et de l’« autodidacte » voué au « bricolage » et à la « rêverie incessante », le journal de Guattari transcrit une part de la violence spécifique que ce processus de remaniement fait subir à ses dispositions. Soumis à des exigences de mise en forme complètement inédites pour lui, Guattari est en outre porté à vivre la reconnaissance que Deleuze accorde à son rapport original à l’écriture comme une reconnaissance partielle et mutilée :

On n’est pas vraiment dans la même dimension ! Je suis une sorte d’autodidacte invétéré, un bricoleur (…) Les idées, oui. Mais ce tracé, ce flux de textes continu-discontinu qui garantit ma persistance, manifestement il n’en saisit pas la fonction. Ou s’il la saisit, ça ne l’intéresse pas. Toujours il a l’œuvre en vue. Et pour lui tout ça ne saurait être que des notes, une matière première qui disparaît dans l’agencement final[6].

A cela s’ajoutera encore, avec la parution de L’Anti-Œdipe, la découverte un peu amère des contraintes et des attentes liées à ce nouveau statut d’auteur publié, vécu en partie comme aliénation à un marché, statut impliquant à la fois un nouveau rythme de production et l’objectivation d’un public de lecteurs professionnels médiatisant les censures inscrites dans le champ de production intellectuelle auquel accède Guattari avec la publication de L’Anti-Œdipe : « Rendre des comptes. Rendre raison. Ce qui me plairait c’est de déconner. Publier ce journal par exemple », « Ecrire pour personne ? Impossible », « Je me dis que je ne puis me jeter à l’eau et donner ce genre de truc à la publication parce que ça gênerait Gilles[7]. » 

L’enjeu de remaniement de l’habitus guattarien touche aussi au mode d’inscription du psychanalyste dans des univers sociaux (militantisme, psychothérapie institutionnelle à La Borde, enseignement de Lacan) et aux dispositions appelées par ces univers. Outre la « démolition du lacanisme », le travail avec Deleuze entraîne ainsi une mise entre parenthèses de la pratique analytique de Guattari durant une année au moins, vers 1969-1970. Non moins remarquable, l’incidence de l’association avec le philosophe sur l’ancrage, jusqu’alors très fort, à la clinique La Borde et sur la relation avec Jean Oury qui a non seulement vécu le nouvel investissement de Guattari comme un abandon mais qui manifestera très clairement dans ses propres écrits une distance critique avec L’Anti-Œdipe[8]. A cela s’ajoute encore le remaniement des dispositions militantes de Guattari. Pour ce dernier, la période d’échanges qui s’ouvre à partir de l’été 1969 correspond en effet à un certain décrochage par rapport aux impératifs de l’activisme politique. Les premières lettres échangées avec Deleuze montrent que le projet d’un travail commun est gagné en dépit de la volonté guattarienne d’intervenir à tout prix dans la conjoncture critique de « l’après Mai 1968 ». Inséparablement, c’est l’inscription de Guattari dans un travail collectif agençant les plans  analytiques, théoriques et militants qui est affecté par le dispositif d’écriture que Deleuze négocie avec lui. Si dans un premier temps, Guattari semble avoir cherché à intégrer à sa collaboration avec le philosophe certains des membres de la revue Recherches, Deleuze a rapidement court-circuité les collectifs guattarien, imposant ses propres intercesseurs : Jean-Pierre Muyard qui suit provisoirement les premières discussions, Fanny Deleuze qui reçoit et corrige les textes de Guattari et incite également ce dernier à tenir un journal. C’est donc tout le groupe des militants politiques rescapés de l’Union des Etudiants Communistes (UEC) et celui des jeunes sociologues de la revue Recherches (Liane Mozère, Anne Querrien, François Fourquet, Jean Médam) qui est écarté de la collaboration. Tout en louant régulièrement la dimension groupale de l’itinéraire guattarien, Deleuze vient en fait bouleverser l’économie d’un agencement collectif longtemps indispensable à l’activisme guattarien et à sa pratique des sciences humaines.

On ne saurait donc minimiser l’importance des coûts symboliques, affectifs et sociaux auxquels l’association avec Deleuze expose Guattari. Outre le remaniement de dispositions profondément ancrées, le nouvel agencement reconfigure en partie les relations du psychanalyste aux univers sociaux qui sont les siens depuis le milieu des années 1950. Univers dont le raccordement détermine autant la singularité de ce psychanalyste-militant, que son « particularisme », c’est-à-dire aussi son « idiotie » si l’on comprend ce dernier terme à partir de son étymologique grecque : l’idios étant le « particulier », celui qui, sans autre autorité que celle qu’il s’accorde, risque de rester enfermé dans une solitude absolue et une idiosyncrasie. Autrement dit, la reconfiguration des intérêts expressifs guattarien et de son habitus d’écrivain implique une sorte de transfiguration, celle de son statut d’« idiot du village » comme le dit à mots à peine couverts l’intéressé :

L’étayage philosophique et surtout le travail à long terme avec Deleuze donnaient une efficacité toute nouvelle à mes premières amorces de théorisation. Si tu veux, c’est la différence entre J.-J Rousseau qui écrit les petites mélodies du Devin de village et J.-S Bach qui, à partir de quelques ritournelles, écrit Le Clavecin bien Tempéré[9].

Remaniements de l’habitus deleuzien

Au printemps 1969, date de ses premiers échanges avec Guattari, Deleuze vient de soutenir un doctorat qui aura duré une quinzaine d’années environ. Avec la fin de ce parcours de thèse, il consomme définitivement sa rupture (en fait déjà largement entamée) avec certains de ses maîtres académiques, comme Ferdinand Alquié ou Jean Hyppolite décédé un an plus tôt, tout en affirmant un peu plus ce statut de producteur philosophique original (il publie alors Logique du sens) qui vient doubler celui d’historien de la philosophie. Convalescent, il s’apprête également à quitter l’université de Lyon pour intégrer le centre expérimental de Vincennes créé en toute urgence à la suite des événements de Mai 1968. Certaines déclarations du philosophe témoignent alors de son état de disponibilité et de sa situation provisoire de liberté par rapport aux contraintes institutionnelles au moment de sa rencontre avec Guattari, déclarations auxquelles s’ajoutent celles dans lesquelles Deleuze insiste sur son rapport heureux à la préparation de L’Anti-Œdipe. Cependant, une transformation sensible de son habitus d’écrivain et de théoricien demeure  objectivable, transformation qu’il faut à la fois rapporter aux effets produits par l’association avec Guattari ainsi qu’aux investissements de nouveaux espaces sociaux et intellectuels opérés par le philosophe simultanément à la préparation de L’Anti-Œdipe.

Ainsi, le moment du travail autour de L’Anti-Œdipe correspond pour ce dernier à la remise en question agressive d’un rapport purement lettré à la culture, et par là-même, d’un certain nombre de dispositions littéraires enracinées dans sa propre formation intellectuelle. Toute une conception renouvelée de la lecture et de la compréhension des textes philosophiques affirmée par Deleuze au début des années 1970 ˗ de la revendication d’un droit aux contre-sens à l’affirmation d’une « lecture en intensité » ˗, s’appuie ainsi implicitement sur les dispositions et les rapports à la culture des publics hétérogènes (composés d’artistes, de musiciens, d’architectes, de militants) auquel il est confronté à Vincennes en tant qu’enseignant. Cette valorisation de pratiques d’appropriation, hétérodoxes du point de vue des normes de la lecture académique, entre en conjonction avec la réélaboration de l’analyse des œuvres littéraires dans laquelle Deleuze s’engage avec la seconde version de Proust et les signes en 1970 et qui porte l’empreinte évidente des concepts guattarien (« machine » et  transversalité »). L’invitation, récurrente alors chez Deleuze, à traiter les œuvres comme autant d’ « instruments », d’ « appareils » voire de « boîtes à outils », correspond à la valorisation d’un rapport « intéressé » qui rappelle le rapport « ustensilaire » de Guattari aux productions théoriques. Plus globalement, elle signale qu’une réévaluation critique des présupposés inscrits dans le point de vue scolastique ˗ c’est à dire du point de vue de ceux qui font profession d’interpréter le monde ˗, est engagée dans les déclarations et textes du philosophe à l’époque de la préparation de L’Anti-Œdipe. Depuis l’opposition expérimentation-interprétation qui commence à scander sa pensée, jusqu’au projet d’une écriture instaurant un rapport au plus ordinaire et au plus vulgaire, une écriture qui vise alors à faire sentir les urgences de la pratique et à capter quelquechose des rapports de forces socio-politiques dont la situation scolastique est à la fois coupée et captive :

Un livre, c’est un petit rouage dans une machinerie beaucoup plus complexe extérieure. Écrire, c’est un flux parmi d’autres, et qui n’a aucun privilège par rapport aux autres, et qui entre dans des rapports de courant, de contre-courant, de remous avec d’autres flux, flux de merde, de sperme, de parole, d’action, d’érotisme, de monnaie, de politique, etc.[10].

Pareille réévaluation du fait littérairetémoigne d’un ajustement de Deleuze aux dispositions de Guattari et de son propre rapport à l’écriture : « Travailler dans le feed-back ; écrire à même le réel. (…) Le réel proche et hostile. Les gens autour. Foutre la merde. L’enjeu dépasse l’œuvre ou plutôt elle ne l’atteint pas[11]. »  Elle signale aussi l’acquisition de nouvelles dispositions permise par le processus de politisation dans lequel le philosophe s’inscrit parallèlement à son travail avec Guattari. L’activisme au sein du Groupe Information Prison (GIP) et sur des terrains de mobilisation connexes (crimes racistes et violences policières, mal logement, mobilisations de travailleurs immigrés) confrontant le philosophe à un type de rapports à l’écrit inédits pour lui (tracts, brochures collectives, appels dans la presse), le plaçant parfois dans des situations d’écrivain public et l’engageant surtout dans une expérience d’élaboration de parole collective avec ceux (détenus, anciens détenus et familles de détenus) qui se trouvent ordinairement exclus de l’ordre du discours et des significations politiques. C’est d’ailleurs à partir d’une homologie implicite avec les expérimentations sociales et politiques de l’après mai 1968 visant à court-circuiter les formes diverses de délégation et de représentation au profit d’autres modes de médiation et de co-élaboration de la parole des dominés que Deleuze décrit le type  d’individuation et d’énonciation théorique auquel il parvient en travaillant avec Guattari : « Dire quelque chose en son propre nom, c’est très curieux; car ce n’est pas du tout au moment où l’on se prend pour un moi, une personne ou un sujet, qu’on parle en son nom[12]. » Il y aurait beaucoup plus à dire sur les implications théoriques de ce « parler en son nom ». Mais cette déclaration, contre-intuitive puisque Deleuze n’est alors jamais autant impliqué dans des collectifs d’action et/ou de travail qu’à ce moment-là, désigne du même coup une inflexion dans la manière dont il vit et conçoit son activité intellectuelle. Inflexion qui implique une rupture partielle avec le caractère traditionnellement solitaire de la pratique de la philosophie. De fait, tous les ouvrages publiés par Deleuze durant la décennie 1970 seront co-signés, avec Guattari bien sûr, mais aussi Claire Parnet ou Carmelo Bene.

L’orientation de cet article relève sans doute d’une action déflationniste sur le plan théorique puisqu’elle met entre parenthèses l’analyse des principaux concepts partagés par Deleuze et Guuattari. Mais, à notre connaissance du moins, la description du processus de remaniement des habitus que nous avons esquissée n’avait pas encore été tentée dans les études consacrées à ces deux auteurs. Notre perspective pourrait évidemment être enrichie. Outre une analyse plus poussée des transformations de l’habitus philosophique de Deleuze à Vincennes, l’hétérogénéité fonctionnelle de l’agencement Deleuze-Guattari pourrait être étudiée avec davantage d’exhaustivité en la problématisant par exemple à partir des intérêts pratiques et symboliques très différents des deux auteurs vis-à-vis du champ clinique, ou, à partir des multiples « politiques » (parfois concurrentes) au croisement desquelles le discours critique de L’Anti-Œdipe se constitue[13].


[1]Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Paris, Champs essais, 1996, p. 24.

[2]Pour citer Deleuze : « On ne travaille pas, on négocie », Ibid., p. 24.

[3] Félix Guattari, Les années d’hiver, Prairies Ordinaires, Paris, 2009, p. 102.

[4] François Dosse., Gilles Deleuze et Félix Guattari, biographie croisée, op. cit., p. 16.

[5]Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, op. cit., p. 154.

[6]Félix Guattari, Ecrits pour L’Anti-Oedipe, Paris, Léo Scheer, 2005, p.  490.

[7]Pour les trois citations qui précèdent, voir Félix Guattari, Ecrits pour L’Anti-Oedipe, op. cit., p. 492.

[8] Voir Jean Oury, Onze heures du soir à La Borde, Paris, Editions Galilée, 1980.

[9]Félix Guattari, Les années d’hiver, op. cit., p. 101.

[10]Gilles Deleuze, Pourparlers, op. cit., p. 17.

[11]Félix Guattari, Ecrits pour L’Anti-Oedipe, op. cit., p. 491.

[12]Gilles Deleuze, Pourparlers, op. cit., p. 15.

[13] Groupuscules d’extrême-gauche où s’est formé Guattari dans les années 1950-1960, mouvements féministes et homosexuels de l’après mai 1968 ou luttes autour des prisons avec le GIP.

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