Honneth – Du concept de réification à la théorie de la reconnaissance

Avec l'aimable autorisation de Ania Wysocka

Avec l'aimable autorisation de Ania Wysocka

A la différence des théories de la justice sociale qui ont dominé depuis la Théorie de la justice de John Rawls (1971) et qui privilégient le juste sur le bien, Axel Honneth, dans le prolongement de la Théorie critique, réfléchit à une société assurant à ses membres les conditions d’une « vie bonne ». A l’heure de la mondialisation, où l’évolution des sociétés modernes s’oriente dans une direction où les conditions du respect et de l’estime de soi risquent d’être considérablement compromises, le philosophe allemand insiste sur l’importance de la reconnaissance sociale.

« Quiconque a suivi de manière attentive l’évolution de la philosophie politique lors de ces dernières années a été témoin de processus théoriques par lesquels l’évolution de concepts centraux s’est accompagnée d’une transformation des orientations normatives »

écrit Honneth dans un article intitulé « Reconnaissance et Justice » [1]. En effet, il est établi que, en ce qui concerne la recherche d’un principe directeur d’une théorie de l’ordre politique, la prédominance du marxisme perdura en Europe jusque dans les années quatre-vingt, tandis qu’aux Etats-Unis, l’influence de Rawls était considérable. Cependant, l’idée que les injustices sociales ou économiques ne pouvaient avoir de fondements raisonnés et l’urgence de la nécessité de les combattre étaient reconnues par tous. Dans ce contexte, émergea une idée neuve, et selon Honneth, « beaucoup moins facile à appréhender de façon univoque », il s’agit, plus précisément, de l’apparition d’un paradigme de nature différente, plus complexe que celle de l’éradication des inégalités. A cette dernière et à celle de « répartition équitable des biens », en tant qu’objectif normatif des théories politiques et sociales, se sont substitués la notion « d’atteinte à la dignité » et son corollaire, la « prévention » ou la « correction » de cette atteinte, de « l’irrespect ». Ce changement paradigmatique fut qualifié par Nancy Fraser de passage à l’idée de « redistribution » à celle de « reconnaissance » [2]. Ce passage est en fait une mutation importante dans la réflexion sur la nature même de l’ordre sociopolitique : le premier concept tend à l’établissement d’une justice sociale fondée sur la répartition matérielle et possède un caractère pragmatique indubitable ; le second cherche plutôt à repenser les conditions d’existence et de permanence d’une société juste et ce, en posant comme finalité, la reconnaissance de la dignité de chaque individu.

Ce qui nous intéresse ici c’est d’établir un lien entre le fait social et moral de la nécessité de la reconnaissance sociale posé en principe normatif d’une théorie sociale par Honneth et la notion de réification auquel il a consacré son ouvrage. Honneth s’attache dans ses œuvres et plus particulièrement dans celle-ci à identifier les mécanismes qui, dans le capitalisme contemporain, empêchent les êtres humains d’accéder à la réalisation de soi.

Quels sont les rapports qu’entretiennent les notions de réification et de reconnaissance dans la pensée de Honneth et au sein d’une théorie sociale ? En quoi une réflexion renouvelée de la notion marxiste de réification peut-elle nous aider à définir et comprendre, voire retrouver, une relation vraie avec autrui, à soi-même et au monde ? Quelles limites est-il possible de dégager, à partir de l’interprétation de la réification par Honneth, de cette théorie de la reconnaissance ?

Le concept de réification et théorie de la reconnaissance

La réification est un texte plus court que les précédents et qui s’efforce de développer une piste ouverte dans l’entretien extrêmement clair qu’Honneth donne à O. Voirol (son traducteur) dans La Société du mépris. Il s’agit d’élargir la reconnaissance à un rapport au monde et pas seulement à un rapport à autrui et à soi. L’enjeu en est de donner à la reconnaissance une dimension épistémologique et pas seulement éthique.

Le concept de « réification » développé par Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe pour décrire la situation faite aux individus en régime capitaliste laissait ouvert un certain nombre de problèmes. Le terme désigne la transformation de la condition humaine sous le règne de la marchandise : l’homme n’est plus qu’un rouage dans un univers entièrement rationalisé en vue d’une maximalisation du profit. La monétarisation des rapports, la division du travail, l’idéologie de la consommation, la loi de la rentabilité, l’amènent à ne plus voir les autres individus, le monde environnant et lui-même, que comme des choses parmi les choses, inertes et interchangeables comme elles. Mais peut-on vraiment rassembler toutes ces tendances sous un même chapeau ? S’agit-il essentiellement d’une évolution réelle ou d’un fait de conscience ? En quoi ce phénomène est-il spécifique au capitalisme et comment se rapporte-t-il à d’autres formes d’asservissement de l’homme ? Et surtout : qu’est-ce au juste qui est perdu dans ce processus ? Quel est le critère qui permettrait de jauger la réification ?

La théorie de la reconnaissance permet à Axel Honneth de proposer un cadre normatif d’interprétation des phénomènes englobés sous le terme de réification. Ce sont les mécanismes intersubjectifs de socialisation et de constitution de la personnalité qui définissent le besoin d’humanité de l’homme et la gravité des blessures que lui inflige le mode de vie moderne. Le primat de l’Autre, tel qu’il a été mis en évidence sur le plan de la psychologie sociale donne toute sa portée à la réification : si l’Autre ne me regarde pas comme une personne digne de considération, je ne suis pas seulement frustré de la reconnaissance à laquelle j’ai droit, je suis aussi empêché de me constituer comme personne à mes propres yeux, je n’existe pas comme Sujet.

La réification est seconde et Honneth semble vouloir préserver un espace de liberté où il serait toujours possible de revenir à une conscience « dé-réifiée » au travers une anamnèse de la reconnaissance primordiale. La démarche de Honneth s’inscrit dans une reformulation de la théorie critique, où l’analyse des processus d’aliénation et de réification résultant du fétichisme de la marchandise fait place à une théorie critique de rapports intersubjectifs altérés par la non-reconnaissance d’autrui. A cet égard, Honneth ré-analyse les conflits sociaux, tout comme les conduites individuelles transgressives, comme l’expression d’un désir inassouvi de reconnaissance, voire d’une lutte pour la reconnaissance qui trouverait, naturellement, son expression philosophique dans la fameuse dialectique hégélienne du maitre et de l’esclave. La théorie critique devient ici la critique de la société du mépris, forme postindustrielle d’un capitalisme transgressant quotidiennement le réquisit kantien de l’appréhension de l’homme comme fin.

De la critique intra-mondaine des pathologies sociales

Le concept même de réification a pour but d’offrir à la fois un soubassement théorique et un « critère plausible » [3] pour analyser diverses pathologies sociales. Ce travail d’élaboration conceptuelle, une fois fait, devrait aider au développement d’une théorie critique renouvelée et qui, selon Honneth, pourrait aussi venir modérer, voire concurrencer, certaines théories plus axées sur le concept de justice depuis trente ans. Ce paradigme qu’est la reconnaissance permet de remplacer une norme quantitative, matérielle et extérieure, comme la distribution, par un fondement qualitatif, à la fois objectif et subjectif, intérieur et extérieur au sujet.

Ainsi, le principe directeur établi par Honneth semble à la fois plus pertinent théoriquement et plus efficace au niveau de la pratique dans la mesure où il permet à la fois d’originer le phénomène politique, de mettre à jour les structures fondamentales de l’ordre social des sociétés actuelles, mais également, d’élaborer un diagnostic des phénomènes psychologiques individuels et collectifs.

C’est parce que la position critique doit descendre du ciel de l’Histoire, de la Raison et de la Communication « pure » vers la réalisation de soi et la réalité de la socialisation et des relations sociales, qu’Honneth se fonde tant sur le travail des sociologues et parle tant aux sociologues. Dès lors, la critique doit être fondée sur les « pathologies sociales » qui sont autant de manifestations de l’irrespect dissolvant la reconnaissance, la confiance en soi, l’estime de soi, le rapport harmonieux à soi et aux autres. Le point de vue normatif ne surplombe plus la critique, il est issu des pathologies sociales elles-mêmes. C’est une critique « intramondaine », équidistante de la géométrie morale des philosophes rawlsiens et de l’ancienne Ecole de Francfort.

Cependant, Honneth reste philosophe dans la mesure où il considère que le point de vue normatif commandant l’analyse doit être inlassablement fondé. Cette conception de la « vie bonne », plus que de la justice, le distingue aussi des pensées sociales critiques comme celles de Bourdieu et de Foucault, dont il partage la plupart des descriptions des pathologies du social, tout en leur reprochant de ne pas exposer explicitement les fondements de leur critique, les manifestant plus dans leurs engagements politiques et sociaux que dans leurs travaux eux-mêmes. Souvent proche de ceux qu’on appelle les « communautariens », Taylor et Walzer notamment, Honneth s’en sépare cependant par son désir de ne pas réduire la norme critique à une simple norme sociale, relative et fatalement flottante.

Une « anthropologie atténuée et formelle »

Or la reconnaissance, ou la « réalisation de soi » comme norme, suppose ce qu’Honneth appelle justement une « anthropologie atténuée et formelle », une conception de la nature sociale fondée sur l’impératif d’individualisation. C’est évidemment du côté de Mead et d’une psychanalyse plus soucieuse des dispositifs relationnels que de la constitution d’un Moi fort et autarcique que se tourne inlassablement Honneth. Il relit donc les sociologues, Durkheim, Simmel et Weber notamment, et les psychologues comme Erikson afin de mettre à jour toutes les formes d’irrespect et de méconnaissance, de « faux adressage », qui constituent le flux de toutes les figures de la réification et de la lutte pour la reconnaissance. Sur ce plan aussi, Honneth s’éloigne sensiblement de la tradition de la Théorie critique car jamais il ne réduit le mépris à une simple conséquence du capitalisme ; il suffit de lire les pages consacrées à la socialisation des enfants dans La Lutte pour la reconnaissance aussi bien que dans La Réification, pour s’en convaincre. Penseur « à la mode », Honneth ne cède pas pour autant aux facilités d’un air du temps « anti-libéral » réduisant la lutte pour la reconnaissance à une simple extension du marché.

Autant la lutte pour la reconnaissance comme cœur du social peut être convaincante et séduisante, autant nous résistons quelque peu à l’élargissement de cette notion aux dimensions épistémologiques et ontologiques d’un rapport au monde tel qu’il est proposé dans La réification. Le risque n’est-il pas de faire de la reconnaissance une sorte de concept universel, d’autant plus vague d’ailleurs qu’il est universel, et de finir par le vider de contenu parce qu’il embrasse trop ? Alors, la reconnaissance pourrait connaître les mésaventures du concept d’aliénation qui résultent du moment où il est devenu si total qu’il désignait tout et ne retenait rien.

Il nous semblerait plus cohérent de poser la reconnaissance non comme un acquis ou un dû social, mais plus profondément comme la quête infinie de soi qu’aucune théorie sociale ne peut faciliter, protéger ou assurer.

Cependant, même en posant ces questions, comment ne pas suivre Honneth, comment ne pas adhérer à l’obligation de fonder les normes de nos critiques sociales ? Et comment ne pas inscrire ces normes dans les pathologies de l’expérience sociale quand l’horizon de l’histoire et de la raison semble si obscur ?

Aude Malkoun-Henrion

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[1] Honneth Axel, « Reconnaissance et Justice », in Le passant ordinaire, n° 38

[2] Fraser Nancy , Qu’est-ce que la justice sociale? Reconnaissance et redistribution, p. 15

[3] Honneth Axel, La réification, p. 122

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