Infra-, extra- et ordinaire de la vie politique

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Habitude et sens pratique dans la philosophie de Hegel

Ce qui nous parle, me semble-t-il, c’est toujours l’évènement, l’insolite, l’extra-ordinaire : cinq colonnes à la une, grosses manchettes. Les trains ne se mettent à exister que lorsqu’ils déraillent, et plus il y a de voyageurs morts, plus les trains existent ; les avions n’accèdent à l’existence que lorsqu’ils sont détournés ; les voitures ont pour unique destin de percuter les platanes.

[…]

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Georges PÉREC, L’Infra-ordinaire, Éditions du Seuil, Paris, 1989

Sommaire :

Infraordinaire – l’habitude constitutive

Ordinaire – Habitude et vie politique (2)

L’extraordinaire – Histoire, politique et limites de l’habitude (3)

Habitude et sens pratique dans la philosophie de Hegel

L’habitude fait l’objet, dans le champ politique, d’une suspicion et d’une déconsidération fréquemment partagées. Parce qu’elle est conçue comme accoutumance, adhésion silencieuse à l’ordre, elle se présente comme une forme ou un élément de la « servitude volontaire ». Par elle et en elle reposerait en effet en partie l’acceptation de l’intolérable, de l’inacceptable : elle serait ce par quoi, sans que la réflexion soit requise et comme mécaniquement, on approuverait et se plierait à un ordre même injuste. Mais, dès lors, on le voit, c’est bien aussi son rapport à l’ordre qui rend, d’un point de vue politique, l’habitude suspecte. Ainsi l’habitude serait-elle alliée de l’ordre, tissu de l’ordinaire, de l’injuste aussi parfois auquel, par elle, on consent presque malgré soi mais avec soi pourtant, sans y penser, “indépendamment” d’un soi pleinement présent, sans heurt. Plus encore : l’habitude comme telle se présenterait comme condition de l’ordre dans le corps même des sujets, sans même une approbation consciente et active : l’habitude sous-jacente à l’ordre et qui le soutient, infraordinaire.

L’habitude serait alors passivité et servitude : elle serait un des aspects par lequel le politique nous agit plus que nous n’agissons politiquement. Pire : dans sa connivence avec l’ordre, elle serait opposition, obstacle à la politique véritable, qui se situerait bien plutôt quant à elle du côté de l’extraordinaire, du désordre, de l’inattendu de la grande action et du bouleversement de l’ordre existant. Ainsi Jacques Rancière oppose-t-il la politique – essentiellement « anarchique », « rupture spécifique de la logique de l’arkhè »[1] – à la « police » comme principe d’ordre, d’organisation et de hiérarchie. Si la « police » est imposition d’ordre, processus de fixation des frontières (qui sont aussi celles du sens du politique), la politique est au contraire ce qui brouille, déstabilise, perturbe, “désordonne”.

Cependant, est-il tout à fait juste de placer ainsi la politique à proprement parler exclusivement du côté de l’extraordinaire ? La politique ne contient-elle pas aussi, de manière tout autant essentielle, cet aspect qui est pointé par le concept (ici pris généralement) d’institution en ce que lui est liée une certaine forme de permanence ? Corrélativement, c’est également la question de la temporalité et du mode d’être de la politique qui est ici soulevée : la politique se tient-elle tout entière du côté de l’instant de la lutte ou de la grande action, de l’évènement, de l’extraordinaire ou bien faut-il aussi faire sa part, dans la détermination de ce qu’est la politique, à la dimension de la durée, de la stabilité par laquelle aussi quelque chose comme une « vie politique » peut se déployer, une dimension donc aussi de l’ordinaire ? Mais, dès lors, l’habitude n’y aurait-elle pas sa place ?

Source : Stock. Xchng

Nous voudrions ici, en nous limitant à la considération de l’habitude dans le champ pratique, donner quelques éléments de la conception hégélienne de l’habitude telle que la structure de celle-ci, bien que l’habitude trouve son exposition détaillée dans la doctrine de l’« esprit subjectif », au seuil de la Philosophie de l’esprit, trouve encore à se jouer, à travers les notions de « coutume éthique » et de « disposition-d’esprit », dans le dernier moment de l’« esprit objectif », dans l’éthicité, comme pôle en quelque sorte subjectif de celle-ci. Ce faisant, l’enjeu que nous poursuivons est double : il s’agit, d’une part, de mesurer la part de l’ordinaire, de son assise désignée par le terme d’« infraordinaire » emprunté à G. Pérec, et de l’extraordinaire dans la détermination de la politique ; d’autre part, la question de l’habitude et sa détermination doivent pouvoir servir de fil conducteur pour la compréhension de la politique du point de vue de l’individu subjectif : elles doivent permettre d’éclairer en partie la question de la constitution du sujet politique, en tant aussi qu’il se distingue en ce qu’il doit être doué, selon la formule employée par Hegel dans la remarque du paragraphe 308 des Principes de la philosophie du droit, de « véritable sens pratique »[2].

Elodie Djordjevic


[1] J. RANCIÈRE, Aux Bords du politique, Gallimard, Paris, 2004, p. 113-114. Cf. aussi, J. RANCIÈRE, La Haine de la démocratie, La Fabrique, Paris, 2005.

[2] Principes de la philosophie du droit, trad. fr. J.-F. Kervégan, PUF, 2003 (désormais noté PPD), p. 406/Grundlinien der Philosophie des Rechts, Hegel-W Bd 7, Suhrkamp Verlag, 1979, p. 477 (nous noterons désormais de cette manière la pagination dans l’édition française suivie par celle dans l’édition allemande : p. xx/xx. De même pour les autres textes de Hegel.).

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