Le concept de réification comme absence et oubli

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La réification nécessite une transformation du sentiment originel. La réification est sous la plume d’Honneth « le processus par lequel, dans notre savoir sur les autres hommes et la connaissance que nous en avons, la conscience se perd de tout ce qui résulte de la participation engagée et de la reconnaissance »[1].

Ce qu’il faut ici absolument noter c’est la non-concordance systématique entre « une forme d’observation détachée » et un « processus de réification » : toute attitude non participante ne s’oppose pas, dans cette mesure, à une reconnaissance préalable. Ce dont il faut tenir compte c’est la modalité du rapport existant entre les deux attitudes. C’est ici qu’Honneth distingue « deux pôles » qu’il substitue à « l’opposition sur laquelle Lukács fonde son raisonnement »[2] : des formes de connaissances entretenant une relation « transparente » à la reconnaissance et celles dont le rapport est qualifié d’ « opaque »[3] ou de « brouillé ». Cette formulation, en termes à connotation heideggérienne, permet d’établir un critère de distinction entre les différentes modalités des rapports liant connaissance et reconnaissance. Seules les secondes sont des attitudes réifiées et réifiantes. En effet, dans le premier cas, les deux attitudes, celle de la reconnaissance comme celle de la connaissance sont « accessibles l’une à l’autre » ; dans le second, elles s’excluent, s’ignorent. Ce qui conduit à la réification, c’est le fait que la connaissance, dans ce cas, est totalement coupée de toute dépendance de la reconnaissance et surtout s’illusionne sur cette « indépendance », « s’imagine à tort qu’elle s’est affranchie de toute présupposition non épistémique »[4], c’est-à-dire de son fondement ou « l’expérience originaire d’une participation engagée »[5].

Source : Flickr - Kevin Lallier -Creative Common

Ce qui amène conséquemment Honneth à définir la réification comme transformation[6], modification, altération, que Honneth surnomme « oubli ». Il est possible d’établir une série de distinctions conceptuelles, ou plutôt de relatifs, définissant l’opposition complémentaire de ces deux attitudes : en effet, il y a quelque chose de l’ordre de la restriction, du défaut, de l’absence, de « l’amnésie »[7] et du refoulement au cœur de cette redéfinition de la réification par Honneth. Cette dernière peut s’entendre comme oubli (vs attention), comme passion (vs « tension vers », autre définition de la conscience même), comme exclusion (vs inclusion) de l’expérience originaire. Toute réification est réification « de » -comme toute conscience est intentionnelle- et engendre, inévitablement, une perte « de » sens : en obstruant l’accès à l’expérience originaire, en la masquant ou la niant, la réification devient en fait une perte d’accès au sens même, de nos actions, de notre existence, voire de notre être. Par le procès de réification nous perdons simultanément notre capacité à se remémorer et à fonder notre existence sur « la signification existentielle qui présidait en leur commencement même »[8] de nos actions et interactions ; notre aptitude à la sym-pathie et donc à la compréhension des autres hommes ; et, de fait, toute possibilité même de connaissance. La conception honnethienne de la réification a des accents tout autant psychanalytiques que communicationnels, non pas seulement parce que la pensée de l’auteur s’enracine dans les travaux de psychologie sociale et de Théorie critique, mais aussi et, surtout, parce que le lexique définitionnel usité par Honneth rappelle certaines acceptions de l’inconscient et du processus de refoulement : d’ailleurs, Honneth désigne explicitement la réification comme une « pathologie »[9], un défaut ou une absence totale d’ « accessibilité », de « possibilité de rapports », un « dépouillement »[10]. L’exemple à valeur explicative et comparative de l’autisme rend non seulement la complexité et la radicalité du phénomène de réification mais traduit, plus durement encore, toute la douleur, la souffrance, que ce processus crée tant en soi qu’en dehors de soi, dans l’intériorité même de nos alter-ego.

La particularité de l’apport de Honneth concernant la notion est la suivante : la réification est une « certaine relation entre la reconnaissance et la connaissance », les deux ne s’excluant ni en principe ni de fait mais bien plutôt s’exigeant l’une l’autre. Il serait plus exact et plus direct de poser la réification comme une non-relation ou une « a-relation » à l’expérience principielle qui nous fait advenir au monde et à l’humanité et du même coup, à soi, aux autres et au monde.

Ce que, nous semble-t-il, cherche par là Honneth, c’est une souplesse conceptuelle accrue qui devrait lui permettre de couvrir un large spectre de possibilités : la réification dans la pratique quotidienne et les relations à autrui déjà établie par la tradition hégéliano-marxiste, mais également une certaine réification dans notre rapport à la nature, à la suite, cette fois, de Theodore Adorno et de Max Horkheimer.

En général, dans nos efforts visant la connaissance, nous adoptons une attitude réifiante en oubliant que celle-ci provient d’un acte de reconnaissance préalable. Certains auteurs, tel Adorno, ont défendu ces idées auparavant, ils ont cependant analysé, selon Honneth, la posture de reconnaissance dans le seul domaine des interactions humaines. Ce livre propose d’éclairer un nouveau domaine de recherche tout aussi pertinent : la reconnaissance des mondes non humains, que ce soit le monde objectif des phénomènes naturels ou le monde subjectif des états mentaux. Ainsi, dans un troisième temps, l’auteur différencie la réification intersubjective (ou oubli de la reconnaissance) de la réification objective et de l’« autoréification »[11].

Honneth constate que, comme dans le cas de la réification de l’être humain, le sujet observe souvent les animaux, les plantes et même les choses en les identifiant d’une façon objective et en oubliant les significations existentielles et subjectives des personnes qui l’entourent. La reconnaissance de l’individualité de chacun, le respect des personnes, passe également par la connaissance, et donc, reconnaissance, des perspectives signifiantes qu’ils ont dans leur rapport au monde non-humain ou chosal. De même, l’auto-réification se traduit par une attitude objectivante par rapport à sa propre subjectivité. Autrement dit, c’est fixer ses propres désirs et sentiments comme des choses objectives, définissables et par conséquent modulables à la demande. L’oubli de la reconnaissance de soi-même est en fait une pathologie car cela prouve que le sujet ne considère pas son vécu psychique comme envisageable et formulable alors que celui-ci est en réalité un moteur primordial de la motivation et par conséquent des actions humaines.

L’un des aspects les plus troublants de ces multiples réifications par rapport à autrui et à la nature est, donc, qu’elles finissent par s’attaquer au soi, à la subjectivité. S’explique ainsi la formation de la notion d’ « autoréification ». Le sujet perd de vue ce qui devrait lui appartenir en propre, à savoir une certaine reconnaissance de soi par soi et comme valeur. Par exemple, les thématiques du « souci de soi », chères à Martin Heidegger et Michel Foucault, ou du « rapport positif à soi » et de l’« estime de soi » décrites par le Honneth de La lutte pour la reconnaissance, ne sont que trop concrètement oubliées dans les sociétés contemporaines. En lieu et place se remarque de plus en plus la volonté d’un rapport cognitiviste à soi dans lequel le sujet aurait directement accès à ses émotions ou, à l’opposé, d’un rapport constructiviste à soi qui, lui, dicterait que le sujet crée chaque fois ses émotions par la grâce de son libre arbitre. Or, ces deux attitudes sont aussi trompeuses l’une que l’autre ; et c’est ce que se doit de démontrer une perspective critique qui se placerait du « point de vue de l’ontologie sociale »[12]. Le cognitivisme et le constructivisme sont des types sociaux de rapport à soi réifié qui trouvent leurs sources dans des défaillances sociales.

C’est cela qu’il faut étudier et comprendre in fine : toutes ces pratiques, ces idéologies et ces évolutions sociales qui transforment la réification en institution. Du coaching au dating en passant par l’entretien d’embauche mué en cession « d’auto-marketing », le racisme ou le sexisme, les formes de renforcement systématique de l’oubli de la reconnaissance sont absolument multiples et relèvent, cependant, toutes, des défaillances que Honneth subsume sous le concept de « pathologies sociales »[13].

Ainsi, dans nos sociétés contemporaines, à l’heure de la mondialisation réalisée, si « la perspective marxiste qui dominait cette approche [celle de la Théorie critique] me paraît en partie dépassée, sa visée éthique n’a, elle, rien perdu de sa charge explosive en ce début du XXIe siècle » car « l’évolution prise par le capitalisme s’oriente de fait dans une direction où les conditions du respect et de l’estime de soi risquent d’être considérablement meurtries, que ce soit à travers les tendances à la marchandisation, à la destruction des relations privées ou à travers les exigences de performance qui pèsent sur chacun »[14] conclut Honneth. Et de poser, a contrario, une définition précise d’une société qui fonctionnerait « bien » : « C’est une société dont l’environnement social, culturel ou politique permet aux individus de développer une identité autonome ou une relation positive à soi-même. C’est une société dans laquelle chacun devrait pouvoir devenir ce qu’il souhaite être sans avoir à en passer par l’expérience douloureuse du mépris ou du déni de reconnaissance »[15]. Et puisqu’il est question d’ « auto-réification », il semble nécessaire que la reconnaissance se continue, se poursuive en auto-reconnaissance : c’est non seulement la reconnaissance que la réification détruit ou altère, mais également, l’auto-reconnaissance qui est perturbée voire rendue impossible par l’autoréification. Honneth le formule ainsi : « Si les possibilités d’épanouissement individuel se sont élargies (avec l’éducation, les voyages, le temps libre, la consommation, etc.), elles se trouvent désormais détournées au profit de l’idéologie managériale de la performance économique. On peut à cet égard parler de régression morale. Le principe de réalisation de soi ainsi instrumentalisé donne naissance à de nouvelles pathologies – sentiment de vide intérieur, d’inutilité, d’anxiété, etc. L’énorme pression néolibérale contraint les individus à se penser eux-mêmes comme des produits et à se vendre en permanence : il faut sans cesse se présenter comme étant hyper-motivé, flexible, adaptable, etc. Ce n’est donc plus l’aptitude au dialogue intérieur et à la solidarité qui se trouve privilégiée, mais ce qui contribue au contraire à ruiner cette aptitude : l’extension d’un rapport de plus en plus marchand et stratégique à soi-même et aux autres. En ce sens, la reconnaissance, qui conduit à reconnaître en autrui une commune appartenance à l’humanité, doit être prolongée par une auto-reconnaissance, soit l’assomption par chacun de son unicité, laquelle transcende tout traitement comme un objet »[16].

Alors, en partant du constat qu’il existe dans nos sociétés des déficiences découlant moins d’une violation des principes de justice que d’une atteinte concrète aux conditions de l’autoréalisation individuelle, Honneth aboutit à la conviction de l’existence d’une « forme originaire de rapport au monde » qu’il cherche à retraduire dans ses propres catégories conceptuelles et plus particulièrement dans la catégorie de « reconnaissance ». Cette transcription ne peut se faire qu’au moyen d’un renouvellement de la notion de réification. La réponse de Honneth est surtout de poser que reconnaissance et connaissance ne s’opposent pas purement et simplement et c’est là que sa thèse s’éloigne –et de facto, se complexifie- de celle de Lukács chez qui, selon lui, toute objectivation est déjà une réification. D’après Honneth, il convient d’insister sur la relation entre les termes, ce qui permet en outre de distinguer les connaissances dépendantes et sensibles à la reconnaissance (transparence) de celles qui en seraient faussement affranchies (opacité). La réification serait alors l’apanage de cette opacité ou, pour le dire autrement, le fruit abîmé et pourri d’un « oubli de la reconnaissance »[17].

Bien qu’elles ne s’excluent pas par principe, Honneth pose tout de même « l’attitude de reconnaissance » comme précisément le contraire, le négatif tout autant que la négation, de cette attitude réifiante : il montre que l’attitude objectivante, propre à la connaissance, présuppose, toujours en deçà d’elle, une attitude de reconnaissance, faite d’implication, d’engagement actif, d’intéressement et de préoccupation envers les choses, les autres et soi-même. En ce sens, « la connaissance présuppose la reconnaissance », thèse qui ne se comprend vraiment que si l’on entend le sens du « An » d’An-erkennung (absent du « re- » de « reconnaissance ») comme le souligne F. Fischbach. Le préfixe « An » exprime l’acte de prendre sur soi, de prendre en charge, à savoir, cet intéressement aux choses, aux autres et à soi, absent de la posture désengagée propre au point de vue théorique d’une connaissance dont la modalité d’élaboration et d’existence est la passivité. Toute réification (du monde, des autres et de soi) provient donc d’un « oubli de reconnaissance », de l’occultation de notre attitude première de préoccupation pour le monde, les autres et nous-mêmes. Toute perspective d’émancipation passe alors par la lutte contre les dispositifs sociaux, politiques et idéologiques qui engendrent un tel oubli de reconnaissance.

Mais l’oubli, insiste Honneth, n’est pas le fait de désapprendre, il correspond plutôt à une attitude qui refoule, recouvre, relègue, pose à distance d’elle-même, rend opaque, voile, ce qui, logiquement aussi bien que chronologiquement la précède et la détermine. La réification nous semble être ici purement et simplement un refus de soi, un refus d’être, involontaire, certes, mais non pas inévitable, dangereux car potentiellement destructeur de la condition humaine elle-même, mais non pas irréversible. Ici, commence à poindre, implicitement, en contrepoint, l’idée qu’il existe une norme, prédéterminée et prédéterminante de ce qu’est, et doit être, la condition véritablement humaine, de ce que se doit d’être une personne digne de ce statut. Cela implique en filigrane l’idée d’une nature humaine toujours déjà là et dont il s’agit de corriger les déviances, de soigner les pathologies, de rétablir l’honneur.

Aude Malkoun-Henrion


[1] HONNETH Axel, La Réification. Petit traité de théorie critique, traduit de l’allemand par Stéphane Haber, Paris, Gallimard, 2007, p. 78

[2] Ibid., p. 77

[3] Ibid., p. 78

[4] Ibid., p. 78

[5] Ibid., p. 79

[6] Ibid., p 27 : « […] la réification […] ne s’identifie pas à une simple erreur de catégorie. Non pas parce qu’il s’agit d’un syndrome comportemental à la fois polymorphe et stable, mais parce que ce changement d’attitude pénètre si profondément dans nos habitudes et nos conduites qu’il ne suffit pas d’une simple correction pour le surmonter […] ».

[7] Ibid., p. 80

[8] Ibid., pp. 78-79

[9] Ibid., p. 78

[10] Ibid., p. 80

[11] Ibid., p. 90

[12] Ibid., p. 93

[13] Ibid., p. 122

[14] Honneth, Entretien avec Alexandra Laignel-Lavastine, Philosophie Magazine n°5

[15] Ibid.

[16] Ibid. Nous soulignons.

[17] Honneth, La réification, p. 78

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