Le rôle de la presse dans les sociétés démocratiques

Depuis plusieurs années, la presse écrite est déclarée en crise. Que ce soit avec l’apparition d’Internet ou des journaux gratuits, le vieillissement du lectorat ou la hausse des coûts de production, les justifications ne manquent pas. Et pourtant elles semblent toujours manquer l’essentiel. A la fois très critiquée mais jugée nécessaire à la société, la presse renferme en son sein de nombreuses contradictions. Ces difficultés viennent d’un manque de définition de ce qu’est la presse ou d’un décalage entre ce qu’elle est dans la réalité et ce que les individus voudraient qu’elle soit, même si c’est un idéal utopique.

La première fonction attribuée à la presse, la plus évidente, est celle d’informer. Mais dès lors apparaît une première difficulté pour savoir ce qui doit faire l’objet d’une information et au-delà de savoir qui peut en décider. Selon la façon dont le rôle de la presse est conçu, ces questions vont être traitées différemment. Une seconde fonction existe : celle du divertissement. La presse, dans son sens le plus large, regroupe des magazines ou des revues spécialisées. Perçu comme une fonction apparue avec la presse moderne, le divertissement a pourtant toujours été une des deux dimensions de la presse. L’apport de la modernité est peut-être d’avoir brouillé la frontière entre informer et divertir, ce qui est l’objet d’une partie des critiques envers la presse.

La façon de concevoir la mise en place de l’information et du divertissement varie selon les époques et même selon les rédactions des différents journaux. Cette multiplicité de points de vue contribue à la difficulté de définir un rôle précis pour la presse. Ces désaccords portent sur la pratique journalistique mais ne remettent pas en cause la nécessité de la presse, son existence. Il n’y a pas de retour sur ce qui a été à l’origine de la création de la presse et qui pourrait expliquer ses difficultés actuelles.

Les Etats généraux de la presse écrite ouverts en France en septembre 2008 ont trois principaux objectifs. Le premier est d’élaborer un diagnostic de la crise pour savoir si elle est la même pour tous les pays occidentaux, tous les supports et si les solutions déjà mises en place sont efficaces. Ensuite leur but est de préciser ce que la profession et le lectorat veulent pour la presse. Et enfin trouver un consensus le plus large possible sur des solutions. Principalement orientés vers la pratique, ces Etats généraux ont pour défaut de ne pas revenir aux principes fondamentaux de la presse.

La liste des thèmes abordés dans le groupe « Presse et société » de ces Etats généraux est révélatrice de ce qui est manqué : baisse du lectorat ; attente des publics ; lecture par les jeunes ; pluralisme et diversité ; émergence et développement de groupes de presse française, en France et à l’international. Le lien direct entre la presse et la société n’est pas abordé. Des questions fondamentales restent en suspens : à quoi sert la presse ? Pourquoi a-t-elle été mise en place ? Quel est son rôle dans la société d’aujourd’hui ? Ce rôle est-il le même que celui d’il y a 50 ans ? La crise de la presse vient-elle du fait que la presse est restée la même ? L’évolution de la société inclut-elle la disparition de la presse ?

La question de savoir ce que nous voulons pour la presse est différente de celle qui revient à se demander quel est le lien actuellement entre la presse et la société dans une démocratie telle que celle que nous connaissons en France. Ce qui est interrogé ici, ce n’est pas que l’évolution de la presse mais plutôt celle du lien entre la presse et la société. Pour cela il va falloir définir ce qui est compris par le terme de presse et de société. Or les deux ont chacune changé au cours du temps, entraînant une modification du lien entre elles.

Osons une première définition de ce qui est entendu par les termes de presse et de société démocratique. Une société démocratique est une « société libre et égalitaire où le peuple a une influence déterminante dans l’invention et l’exécution de la loi »[1]. Plus précisément, il sera sujet ici des démocraties modernes et non de démocratie telle qu’elle existait à Athènes. Par presse, il s’agit avant tout de la presse écrite mais afin de comprendre la complexité du phénomène, des références à d’autres médias, comme la radio, la télévision ou Internet, ne sont pas écartées. Globalement le terme de presse désigne l’ensemble des moyens de diffusion de l’information (quelle qu’elle soit), ce qui inclut les supports en eux-mêmes (journaux, magazines) ainsi que les organismes professionnels liés à la diffusion.

Une des caractéristiques de la France est de catégoriser, de définir des domaines de compétences qui ne doivent pas être confondus. La philosophie et le journalisme n’échappent pas à cette règle. Ce qui rend complexe une étude philosophique de la presse. De nombreux philosophes la critiquent en raison de son caractère d’immédiateté, de son manque de recul par rapport aux évènements. Heureusement ce n’est pas le cas de tous. Ainsi au lieu de percevoir la presse comme un adversaire, la philosophie peut la voir comme une contribution nécessaire.

Du fait de cette complémentarité, la philosophie vient au secours des problèmes de la presse. Il ne faut pas le percevoir comme un preux chevalier venant sauver la princesse en détresse mais plutôt comme un compagnon fidèle qui aide son ami lorsqu’il est en difficulté. La philosophie n’est pas supérieure ou inférieure à la presse. Les deux sont différentes même si elles ont pour but d’apporter des explications. La presse est en lien avec l’actualité tandis que la philosophie est perçue comme s’intéressant à des sujets intemporels.

Mon but dans les articles qui accompagneront cette rubrique est de comprendre ce qui a conduit à la crise de la presse actuelle. Pour cela il faut revenir à ses origines pour comprendre son rôle dans les sociétés démocratiques. C’est l’édification de ce rôle qui permet de mieux appréhender la presse d’aujourd’hui. Pour autant, il est difficile d’affirmer qu’il est possible de sauver la presse simplement en la faisant retourner à ce qui était sa fonction d’origine. Les évolutions dont elles résultent ainsi que celles qu’ont connues les sociétés démocratiques rendent problématique un simple retour en arrière. Au contraire, il est reproché à la presse de ne pas avoir su évoluer en même temps que la société.

Pourtant il y a une sorte d’acharnement de la part des sociétés démocratiques pour sauver la presse. Les Etats apportent des subventions conséquentes aux journaux pour essayer de les maintenir à flot. Pourquoi ? Le manque d’intérêt des jeunes pour la presse semblait sonner la mort des journaux mais l’apparition des gratuits a modifié les choses. Les jeunes lisent les gratuits et ils ne sont pas les seuls. Qu’est-ce qui différencie la presse payante des gratuits ? Est-ce juste une question de coût ? Il est évident que la réponse n’est pas aussi simple. Les gratuits sont-ils l’illustration qu’il est possible de sauver la presse payante ou au contraire sont-ils synonymes de sa disparition ?

En fin de compte, la question principale est de savoir si nous pouvons sauver la presse payante. Les différents changements qu’elle a connus ainsi que ceux de la société ne signent-ils pas sa mort ? A-t-elle encore une raison d’être ? Le rôle qu’elle jouait dans les sociétés démocratiques était-il essentiel ? Si oui, doit-il et peut-il être repris par un autre média ? Si ce n’est pas le cas, quelles en seront les conséquences pour les sociétés démocratiques ? La disparition de la presse n’est-elle qu’une conséquence de l’évolution des sociétés démocratiques ou bien l’illustration d’un mal plus profond ?

Les acteurs de la presse ne sont pas indifférents à la crise qui les touchent directement et écrivent également sur le sujet. Appartenant à la fois à la société et à la presse, ils occupent une position particulière pour penser le lien entre les deux. Leur connaissance pratique est un support pour la réflexion philosophique. Ainsi il y aura également des références à différents articles parus dans la presse française ou étrangère.

Pour appréhender au mieux ce sujet, il faut revenir à l’origine des démocraties modernes. Les processus historiques qui ont mené les sociétés à devenir démocratiques diffèrent. Le but n’est pas de tous les étudier mais d’essayer de comprendre comment s’est fait le lien entre la presse et la société. Le processus d’apparition de la presse s’est-il fait en même temps que le passage aux sociétés démocratiques ? Est-il possible de trouver une presse libre dans une société qui ne soit pas démocratique ? Inversement, une société démocratique peut-elle exister sans liberté de la presse ?

Nolwenn Picoche


[1] Baraquin Noëlla, « Démocratie », dans Russ Jacqueline (dir.), Dictionnaire de philosophie, Paris, Armand Colin, 2000, p.74.

Les commentaires sont clos.

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2013 Implications philosophiques CopyrightFrance.com