Les sources de la réflexion honnethienne sur la justification de l’évolution nécessaire de la notion de réification

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Les détours successifs par des œuvres du début du XXe siècle n’ont d’autre but que de

montrer que la reconnaissance possède, par rapport à la connaissance, une priorité qui est aussi bien génétique que conceptuelle[1].

C’est là toute la thèse de ce petit livre, à la fois complexe et simple qu’est La réification d’A. Honneth.

Lecture d’Histoire et Conscience de classe et la pensée d’Être et Temps

Source : Stock.Xchng

L’accent est mis sur la « primauté de l’intérêt existentiel pour le monde et pour les valorisations qui lui sont liées »[2], à ceci près que les termes centraux et la perspective changent quelque peu du chapitre II aux chapitres III et IV.

Honneth s’interroge sur la pertinence, aujourd’hui, du concept de réification. Retournant à Lukács, il met en lumière une erreur de perspective que l’auteur d’Histoire et Conscience de classe aurait commise. Considérant la réification comme « une erreur épistémique de catégorie » (le fameux quiproquo marxien) résultant de la confusion entre des relations intersubjectives (entre personnes) et un rapport objectif (entre choses). Au terme de cette confusion « un être qui ne possède aucune propriété particulière des choses, par exemple un être humain, est néanmoins perçu comme une chose »[3]. Selon Lukács, qui suit Marx, la cause sociale de la généralisation de cette erreur de catégorie est « l’extension de l’échange marchand » devenu « le mode dominant de l’activité intersubjective ». Il s’agit d’une contrainte psychologique dictée par la nature particulière de cette relation : chacun ne perçoit les objets qu’en fonction de la maximisation du profit dont il peut en tirer, ce qui induit des rapports faussés entre les personnes. La réification peut s’expliquer de manière fonctionnaliste par l’investissement du modèle du rapport marchand dans toutes les sphères de la vie, mais Lukács suggère aussi une rationalisation volontaire des sphères sociales dominées par les conduites traditionnelles.

Honneth se questionne sur la possibilité du passage d’une interprétation à l’autre, autrement dit, de l’extension de la réification en dehors du champ propre des relations marchandes au point de devenir une « seconde nature »[4] des rapports humains. Lukács pense trouver la solution dans le constat d’un dédoublement de la conscience, où l’individu devient indifférent à ses actes, adoptant une attitude « contemplative »[5]. Il s’agit en fait d’une attitude de rationalisation a posteriori où le monde est considéré dans son extériorité : la réification est donc l’aptitude du sujet à considérer le monde, son rapport au monde, la vie sociale et ses rapports à autrui de manière « neutre », désintéressée et objective. C’est là l’indice d’une double objectivation : et du monde et de soi. Plus qu’une simple erreur de catégorie, la réification devient dès lors une praxis faussée s’opposant à une pratique authentique, vraie qui serait, dans le monde capitaliste, « atrophiée » et « distordue »[6].

Ainsi Lukács fait implicitement référence à un modèle idéal de rapport au monde, d’une participation immédiate, organique, et collective du sujet dans la production de l’objet, mais aussi à une attitude intersubjective. Honneth y voit une influence fichtéenne dans sa conception de « l’agir spontané de l’esprit »[7] et il y voit une difficulté conceptuelle dans la réactualisation du concept comme « signe de l’atrophie et de la distorsion d’une pratique originaire dans laquelle l’homme entretient une relation engagée par rapport à soi et par rapport au monde »[8]. Problématique est aussi la thèse selon laquelle l’extension du domaine marchand, et elle seule, cause la transformation des conduites intersubjectives. Pour Honneth, Lukács sous-estime la portée positive et légitime de l’objectivation des rapports humains dans les sociétés hautement différenciées : les sujets y doivent être capables d’analyser, de façon distanciée, les stratégies relationnelles adoptées en vue de la réalisation d’une fin pratique.

On trouve une convergence entre Heidegger et Lukács dans le projet d’une

subversion ou d’une destruction de la représentation traditionnelle qui oppose un sujet neutre et un monde[9].

Cette convergence est apparemment paradoxale : peut-être la critique radicale de la réification conduit à la tentation, dans l’espoir d’une intégration totale du sujet de l’objet, de s’immerger aveuglément dans le destin collectif d’une société où l’individu se trouve oblitéré. Dans la thématisation du « on » et dans sa critique de l’inauthenticité, Heidegger formule à sa manière – totalement dénuée de perspective de critique sociale – une critique de la réification induite par la modernité.

Chez Heidegger, le rapport au monde est marqué par le souci, relation où le monde est perçu, et reconstruit, en fonction d’intérêts existentiels. Les choses acquièrent en conséquence une signification pratique comme objets susceptibles d’être utilisés. Cette mise à disposition du monde entraîne une relation distanciée, que la pensée métaphysique aristotélicienne et post-aristotélicienne décrit et fonde, et, en conséquence, un oubli fondamental de l’être. Etre et temps met en place une phénoménologie anthropologique d’un être humain présent au monde, jeté au monde, traversé par le souci, vivant sous l’emprise du « on » et conscient de sa finitude, mais on sait que Heidegger ne trouve, au terme d’une déconstruction patiente et méthodique de la métaphysique, d’autre issue que le silence ou l’attitude contemplative du poète : autrement dit, une impasse politique puisqu’elle rend l’homme – immergé destinalement dans le collectif totalement vulnérable aux pires tumultes de l’Histoire.

De la convergence implicite entre Lukács et Heidegger, Honneth conclut que Lukács mésinterprète la réification comme une praxis altérée devenue « seconde nature » alors que la réification est au contraire une mésinterprétation d’une pragmatique tout à fait légitime. Au terme d’une analyse fine d’une « frontière difficile à discerner mais pourtant décisive »[10] entre les conceptions respectives de Lukács et de Heidegger, Honneth se demande si reste pertinente la définition de la réification comme « habitude de pensée »[11] faisant obstacle à une participation intéressée au monde.

La thèse centrale de Honneth est que la première expérience existentielle, qui précède même la connaissance objectivante du monde, est la « re-connaissance », autrement dit une relation d’intersubjectivité où le sujet est reconnu comme tel par autrui. Cette reconnaissance est une attitude participante, engagée et est indispensable à une connaissance objectivante du monde.

Dès lors, le propos de Honneth  dans la Réification est d’élaborer un concept de réification qui tienne compte de ce fait, tout en préservant les intuitions de Lukács, dont l’erreur est le déni de la reconnaissance première. Autrement dit, l’aptitude à endosser rationnellement la perspective d’autrui, loin d’être le propre de la réification, s’enracine dans une interaction antérieure qui possède les traits d’une sorte de préoccupation existentielle ».

Aude Malkoun-Henrion


[1] Honneth, La réification, p. 51

[2] Ibid., P. 48

[3] Ibid., p. 21

[4] Ibid., p. 24

[5] Ibid., p. 25

[6] Ibid., p. 33

[7] Ibid., p. 30

[8] Ibid., p. 31

[9] Ibid., p. 35

[10] Ibid., p. 43

[11] Ibid., p. 72

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