Les sources de la réflexion honnethienne sur la notion de réification (3)

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Autrui peuple l’univers de la conscience et la reconnaissance qui rend effective la connaissance. Cependant, cet aspect apparaît peut-être plus « facile » à démontrer que la priorité dite « conceptuelle » de la reconnaissance.

La troisième source : L’analyse systématique ou catégoriale de Cavell

Honneth se réfère à la critique du scepticisme (selon lequel il serait impossible de savoir avec certitude ce que pense autrui) en se référant à la fois à Jean-Paul Sartre et à Stanley Cavell pour affirmer une primauté catégoriale de la reconnaissance, conçue, par Cavell, comme « une mise en évidence (exhibiting) de l’objet du savoir »[1].

L’analyse de Cavell souligne l’empathie nécessaire pour accéder aux états mentaux étrangers. Cavell relie de la sorte la compréhension des états internes d’autrui à l’adoption d’une posture de reconnaissance, ce qui revient à dire qu’avant l’acte de connaissance, il y a obligatoirement l’acte de reconnaissance. Si, logiquement et pratiquement, un sujet peine à comprendre ses propres états internes, il ne peut en être autrement de ceux d’autrui. Et c’est ainsi que toute interaction humaine se doit d’être pensée selon « le modèle d’une affection réciproque »[2]. Les hommes perçoivent la présence d’autres hommes dans la mesure où ils sont touchés par leurs actions et, par le fait même, forcés d’y réagir.  » To acknowledge  » au sens de Cavell signifie cet aspect primordial de la prise en considération d’autrui, cette sympathie même, que celle-ci soit négative ou positive.

Le terme de Cavell pour désigner la reconnaissance, (acknowledgement) est issu d’une critique de l’idée d’une possible connaissance immédiate des états mentaux d’autrui car la volonté de penser l’accès à d’autres sujets en termes d’un rapport cognitif ne rend pas compte d’une « donnée très simple »[3] : celle qui pose que, dans toute relation ou toute interrelation, le sujet n’est en aucun cas « un objet à propos duquel il obtiendrait des informations sous la forme de faits »[4]. Il ne s’agit pas de penser les individus comme des sujets épistémiques, mais bien plutôt de les voir comme des sujets « existentiellement impliqué(s) et qui ne pren(nent) pas simplement connaissance des états intérieurs vécus par les autres personnes, mais qui se trouve(nt) affecté(s) par eux au sein du rapport »[5] qu’ils entretiennent avec eux-mêmes. Toujours selon Cavell, et Honneth le suit dans cette direction, c’est cette exigence qui va se trouver à la base de toute compréhension langagière et de toute communication interhumaine ; c’est encore elle qui va ouvrir sur une symbolique plus abstraite, mais aussi sur une valorisation tout à fait réelle et concrète de la personne d’autrui.

Cavell souligne qu’il est possible pour l’individu, dans l’adoption de la posture de reconnaissance, de réagir à et envers autrui de manière non « bienveillante ». Honneth considère que le concept de « participation » doit tenir compte de cette possibilité mais qu’il demeure positif dans le sens où la posture de reconnaissance est, selon Honneth, « ce que l’on nomme traditionnellement la « conscience morale » »[6].

Le lien social débute ainsi par une reconnaissance préalable à la connaissance

Cette analyse conduit à reformuler le concept de réification comme oubli de la reconnaissance, oubli qui rend incapable d’appréhender autrui comme sujet en altérant sa perception émotive, présupposition de toute pensée, et donc l’appréhension de son état mental. La réification ne procède donc pas d’une erreur épistémique, pas plus qu’elle ne relève d’une infraction à des principes moraux, mais elle se réfère à une forme de comportement figée, stéréotypée, dont l’adoption « fait perdre aux hommes l’aptitude à se rapporter aux personnes et aux événements du monde de manière participative ». Les sujets se transforment en observateurs passifs pour qui et l’environnement et le monde interne apparaissent comme « un ensemble d’entités chosales » : sentiment de vide et appréhension de soi comme objet neutre. Ces pathologies récurrentes se manifestent tantôt sous le mode dépressif, tantôt sous le mode « bordeline« , à savoir une incapacité à se gérer sur le plan émotionnel résultant de la perception aigue d’un vide existentiel.

Une des questions irrésolues est le mécanisme de la perte de cette aptitude à l’engagement émotivo-relationnelle si, en raison de son caractère premier, la reconnaissance est profondément enracinée dans la constitution du sujet. On perçoit en effet l’aporie : la socialisation n’est possible qu’à travers la reconnaissance, mais la perte de cette aptitude à reconnaître autrui serait la résultante d’un processus social (comme les rapports marchands dans le mode de production capitaliste), autrement dit, la reconnaissance apparaît comme condition de son propre oubli. Ni Lukács, ni Heidegger ne répondent de manière satisfaisante à l’aporie. La réification est certes un processus de neutralisation, exigée socialement, de la posture participante mais si nous considérons que l’objectivation du monde, ou sa connaissance objective, est conditionnée par la reconnaissance (développant l’aptitude cognitive), s’en maintenir à une position strictement lukacsienne est impossible.

La solution adoptée par Honneth est de discerner diverses formes de connaissances, dont certaines seulement résultent du processus de reconnaissance. En fait, engagement et neutralité sont inaccessibles l’une à l’autre si le sujet est inconscient, dans son processus cognitif, de sa dépendance par rapport à la reconnaissance préalable. Autrement dit, la réification apparaît comme oubli (plutôt que déni ?) de la reconnaissance primordiale sans qu’elle soit pour autant un caractère obligé de la connaissance objective du monde.

C’est pourquoi Honneth peut définir, en conformité avec les thèses qu’il a dégagées chez Dewey, Cavell et Adorno, la réification comme

« le processus par lequel, dans notre savoir sur les autres hommes et la connaissance que nous en avons, la conscience se perd de tout ce qui résulte de la participation engagée et de la reconnaissance »[7].

Aude Malkoun-Henrion


[1] Honneth, La réification, p. 79

[2] Ibid., p. 67

[3] Ibid., p. 63

[4] Ibid., p. 64

[5] Ibid., p. 65

[6] Ibid., p. 69

[7] Ibid., p. 78

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