Mauss, modernité, mondialité (2/2)

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Mauss, modernité, mondialité

François Athané est agrégé et docteur en philosophie. Il a soutenu à l’université Paris Ouest Nanterre, sous la direction de Didier Deleule, une thèse sur les théorisations des échanges et du don dans les sciences sociales. Elle est à l’origine de son livre Pour une histoire naturelle du don (Puf, 2011).

Un mot de l'auteur

Le contenu du présent article a été initialement exposé le 28 mars 2014 lors d’un séminaire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, à l’invitation de Pierre Charbonnier, Florence Hulak et Gildas Salmon, auxquels j’adresse mes remerciements.

Note de la rédaction

Il s’agit de la deuxième partie de l’article, dont la première partie peut être trouvée ici.

 

L’évolutionnisme de Mauss

Cette critique du bolchevisme a pour principe une thèse sur l’évolution des sociétés modernes. Selon Mauss, il est nécessaire qu’un empire se fasse nation avant d’accéder au socialisme ; en d’autres termes, un tel empire doit au préalable se doter d’un régime de citoyenneté et d’institutions démocratiques, suscitant l’adhésion consciente des populations : « à notre avis, toutes les sociétés qui ne sont pas encore des nations auront à le devenir avant de pouvoir se muer en républiques sociales » (p. 286).

Cette proposition énonce une thèse évolutionniste, à moins que le mot « évolutionniste » soit vide de sens. La nation n’est pas un texte anti-évolutionniste. Cyril Lemieux, dans son article déjà cité, commente un écrit de Louis Dumont (1972), selon lequel Mauss aurait atteint le stade expérimental de la sociologie. Cette remarque s’applique très bien aux textes de Mauss sur la révolution russe, qu’il décrit dans les termes suivants, en 1925 :

C’est d’abord un phénomène social gigantesque, et surtout actuel, dont l’observation constante peut donc procurer aux savants des joies du genre de celles que seuls les astronomes et physiciens connaissent pleinement : celles de l’expérience vérifiant la théorie et la prévision. (« Socialisme et bolchevisme », in Mauss 1997 : 706).

Mais Dumont, qui rejette l’évolutionnisme, ne voit pas que cette dimension expérimentale de la sociologie, du moins lorsque Mauss examine la révolution russe, concerne précisément une thèse évolutionniste, laquelle, de surcroît, a été tenue par lui comme confirmée par l’observation. S’opposant à Dumont, Cyril Lemieux soutient que nous avons besoin d’un évolutionnisme renouvelé pour comprendre l’émergence des sociétés modernes. Nous voudrions montrer que Mauss peut nous y aider.

On peut formuler de la façon suivante le schéma évolutionniste de Mauss :

SP → E → NRPC → NRS.

SP : sociétés polysegmentaires, avec cohésion conflictuelle de segments isomorphes.

E : Empires,  imperium s’exerçant extrinsèquement sur diverses ethnè.

NRPC : nation avec régime parlementaire et citoyenneté (scrutins électifs, institution des droits de l’homme, conscience et souci de la collectivité nationale).

NRS : nation avec république sociale : direction démocratique de la vie économique (nationalisations et socialisme).

Cette conception implique les deux opérateurs théoriques fondamentaux de toute pensée de l’évolution sociale.

  • un acte de catégorisation. Telle et telle société – disons, la France de Louis XIV et la Russie de Pierre le Grand – ont un certain nombre de traits en commun importants, qui, quelles que soient par ailleurs leurs nombreuses différences, autorisent à les regrouper dans un même type ou taxon – que Mauss appelle dans ce cas Empire.
  • un geste ordinal. L’idée est que le type SP est chronologiquement apparu avant le type E, qui est apparu avant le type NRPC, qui est apparu avant le type NRS.

Il faut maintenant préciser en quel sens nous disons que La nation développe une forme d’évolutionnisme, car celui-ci est aujourd’hui largement discrédité aux yeux des chercheurs en sciences sociales[1]. L’évolutionnisme en sciences sociales – c’est là une différence cruciale avec l’évolutionnisme biologique – ne s’oppose pas au fixisme. Personne, semble-t-il, n’a jamais été fixiste dans ce domaine, en lequel la pensée évolutionniste s’oppose, bien plutôt, à l’historicisme, entendu de la façon suivante :

– L’historicisme récuse la légitimité de l’acte de catégorisation. Il n’y a que des singularités, des différences, des tokens tellement divers qu’il n’est pas possible de rattacher ceux-ci à des types (nous reprenons ici l’opposition classique, dans la philosophie pragmatiste, entre token et type, le mot « token » étant parfois traduit par « occurrence »). Il y a l’Assemblée genevoise, la Chambre des communes, l’Assemblée Nationale française ; mais il est impossible de dire quoi que ce soit d’exact avec un énoncé dont l’un des termes serait une locution telle que « les régimes parlementaires ».

– L’historicisme admet le changement, il n’est évidemment pas fixiste ; mais dans sa version la plus forte il postule que le devenir peut aller en tous sens : il n’y a pas de changement complètement impossible entre l’instant t et l’instant t+1.

Il est plausible que personne ne soit complètement historiciste en ce sens-là. D’abord, le simple fait de produire des énoncés sur les sociétés dont les termes ne sont pas seulement des noms propres (« les monnaies » et non pas « la livre » ou « le rouble » ; « les parlements » et non pas « la Chambre des communes » ou « l’Assemblée Nationale ») suppose que l’on reconnaisse, au moins tacitement, une légitimité minimale à ce que le discours passe du niveau des tokens à celui des types. Or, la possibilité même de tenir un discours sur les faits sociaux implique probablement de produire de tels énoncés. Le géographe le plus particularisant, l’historien le plus attaché aux singularités de son objet ont certainement besoin d’un groupe nominal tel que « les villages de Savoie », et pas seulement de la liste des noms propres des villages savoyards. Ensuite, il est probable que personne n’admette complètement que le changement social puisse aller de n’importe quel point à n’importe quel autre en n’importe quelle séquence de temps. Il ne semble pas possible, par exemple, de croire que les actuels San du Botswana constitueront un État mondial impérialiste dans l’horizon des dix ou même des cinquante prochaines années. Ou encore, personne de bonne foi ne peut croire que les sociétés industrielles ont précédé les sociétés de chasseurs cueilleurs – non seulement nous savons que tel n’a pas été le cas, mais en un sens important nous savons aussi qu’il était impossible que tel soit le cas.

Si ce qui précède est exact, alors nous ne pouvons pas penser le changement social sans mettre en œuvre, au moins implicitement, les deux opérations fondamentales de la pensée évolutionniste : la catégorisation (par laquelle on passe des tokens au type) et le geste ordinal (par lequel nous présupposons que tel type est apparu avant tel autre). Deux remarques importantes sont à formuler ici.

  • Dire qu’un type A est apparu avant un autre, B, ce n’est pas encore dire quelque chose sur les causalités qui ont fait apparaître B à partir de A. On peut reconnaître le fait qu’il y a de l’évolution, sans pour autant avoir une idée des régimes causaux qui font l’évolution.
  • Dire qu’un type A est apparu avant un autre, B, n’implique pas qu’il soit exclu qu’une occurrence de A apparaisse à partir d’une occurrence de B. Une pensée évolutionniste n’enveloppe pas nécessairement de telles thèses d’irréversibilité. Il en découle a fortiori qu’admettre qu’il y a de l’évolution n’implique pas nécessairement que celle-ci produit quelque chose comme du progrès.

Revenons au texte de Mauss, et remarquons que son argumentation en faveur de la séquence évolutionniste ci-dessus exposée ne dépend pas du fait qu’il pense que l’instauration de la république sociale est une bonne chose. On trouve dans La nation  quelques passages d’exaltation pour le progrès technique et social. Mais, nous tenterons de le montrer, ses idées sur les mécanismes de l’évolution sont logiquement indépendantes des appréciations normatives – au demeurant non dénuées d’ambivalence – qu’il porte sur les résultats de cette évolution. Mauss n’est pas prisonnier d’une idéologie du progrès. Il ne dit nulle part qu’une société ne peut pas évoluer d’un type récent vers un type apparu plus anciennement : il n’exclut pas la possibilité d’un changement tel que NRPCE, ou tel que ESP. Ainsi Mauss pose non pas des théorèmes d’irréversibilité, mais d’impossibilité. Il n’est pas possible de constituer une authentique république sociale tant que l’on ne dispose pas des droits de vote, d’expression et d’association :

Le socialisme ne pouvait apparaître avant que fussent proclamés les droits de l’homme et du citoyen, observation que négligent en général les écoles socialistes qui, même non matérialistes, négligent surtout hors de France ce point de vue […] (p. 285).

Notre auteur est donc sceptique quant au fait qu’on puisse instituer en même temps le socialisme et la citoyenneté, et que l’on puisse ainsi  « faire l’économie d’une révolution » en Russie, en menant simultanément la révolution politique et la socialisation de l’économie (p. 283).

En tout cela Mauss expose un ordre de l’évolution. Mais nous n’avons encore rien dit de ce que sont à ses yeux les mécanismes de celle-ci. Nous en repérons principalement deux, que nous nommerons, respectivement : la mimesis et la trouvaille. Nous le montrerons, tous deux tendent, directement ou indirectement, à un devenir mondialité de la modernité. Mais c’est alors une certaine uniformisation du monde qui doit être envisagée, de sorte que la possibilité même de la différenciation entre nations paraît compromise.

La mimesis  

Nous relevons dans le livre de Mauss quatre formes d’un mécanisme par lequel les sociétés tendent à s’imiter les unes les autres, et à se ressembler.

1) La mimesis de guerre. Les sociétés sont amenées à faire certains emprunts techniques ou institutionnels si elles veulent se conserver, ce qui conduit chacune à ressembler à celles auxquelles elle s’oppose. Mauss note que dès les âges paléolithiques, la guerre contraint chaque société à faire « tous ses efforts pour adopter et faire siennes les techniques dont elle constate la supériorité […] les supériorités d’armement donnant aux sociétés un pouvoir de vie et de mort sur leurs voisins » (p. 129). Et la même causalité est observable à l’époque moderne, par exemple avec l’adoption du système de la conscription par la Prusse, l’Autriche-Hongrie, la Russie. C’est la France révolutionnaire « qui inventa l’armée nationale […] Mais les excès du militarisme français, napoléonien, forcèrent les autres nations à imiter pour pouvoir vivre » (p. 172-173 ; cf. aussi p. 143). Les ennemis, parce qu’ils sont ennemis, s’imitent et par là se ressemblent de plus en plus. Ils adoptent les mêmes techniques et instaurent les mêmes institutions, celles qui paraissent efficaces pour vaincre[2]. Ce point est présenté par Mauss comme une forme de causalité transhistorique, effective du paléolithique jusqu’à nos jours.

2) La mimesis de peur. Nous désignons par cette locution une dynamique de changement social telle que la classe possédante fait des concessions aux dominés de peur que ceux-ci ne s’identifient à une nation ou une idéologie ennemies. Ainsi est analysée la conquête de la journée de huit heures, « accordée pour ainsi dire de force […] par les législatures affolées de crainte du bolchevisme en France, en Angleterre, en Allemagne » (p. 355). Il en va de même pour la cogestion entre patronat et syndicats de salariés, ces Betriebstate allemands « institués plutôt par peur du Soviétisme et au fond pour dissoudre les conseils d’ouvriers qui avaient joué ou essayé de jouer un rôle dans les premiers jours de le République [de Weimar] » (p. 359-360). A travers concessions et compromis, une forme d’imitation est à l’œuvre : en l’occurrence, imitation des institutions socialistes des bolcheviques, par crainte des bolcheviques. Mais la guerre et la peur ne sont pas les seules motivations des phénomènes d’emprunts, d’imitation et de convergence entre les nations, comme le montrent les deux points suivants.

3) La mimesis du droit. Ce sont non seulement les idées qui se propagent à l’âge moderne, mais également les institutions : « de nos jours nous voyons se propager les institutions parlementaires même chez les peuples qui en ont le moins le goût » (p. 139). L’auteur prend aussi l’exemple des conventions internationales, comme celle de Berne, sur la propriété littéraire et industrielle.

En fait les institutions juridiques peuvent maintenant être considérées comme tendant extraordinairement à s’unifier, s’uniformiser, non pas du tout qu’il y ait là mode, mais en tant qu’il y a nécessité, pour les nations arrivées à un certain niveau de vie esthétique, économique et politique, d’accorder leur morale et leur droit les uns avec les autres. […] Nous sommes en fait dans une période de législation fort active, où tous les groupes cherchent les solutions de problèmes à peu près identiquement posés partout, et où ils sont tous disposés à profiter les uns des expériences juridiques et économiques des autres. (p. 139-140).

Ce contexte d’un internationalisme de facto oblige « divers États à adopter tous au fond les mêmes principes de droit » ; de sorte que la circulation mondiale des œuvres et des inventions tend à « précipiter l’unification des codes » (p. 140). Par la force endogène de cette argumentation, Mauss parvient donc à une conclusion inverse à sa thèse du devenir-nation comme divergence accrue entre les peuples : « si les nations tendent à des oppositions et des individualisations de plus en plus fortes, c’est plutôt moralement et mentalement que juridiquement et politiquement. » (p. 140). Les oppositions entre nations s’accroissent précisément parce que leurs institutions se ressemblent de plus en plus. La différence est empêchée de se doter d’une réalisation  institutionnelle concrète ; elle se fait mentale, morale, voire imaginaire ; par là elle tend à devenir fable nationale – voire nationaliste. Le risque est donc que la volonté de différence ne puisse plus se traduire autrement que par le forçage de l’opposition de soi aux autres, et par l’inimitié guerrière. Alors se dessine un cercle vicieux qui reconduit à l’effacement de la différence, puisque l’inimité entre les sociétés, nous l’avons vu, est par elle-même matrice de l’uniformisation des ennemis.

4) La mimesis d’argent. Contrairement à Bruno Karsenti (2010 : 287) et à Marcel Fournier et Jean Terrier (2013 : 16, 19), nous ne pensons pas que les mots « cosmopolite, cosmopolitisme » réfèrent seulement chez Mauss aux mouvements idéalistes pour la paix et la citoyenneté mondiale (auxquels il reproche, nous l’avons relevé, leur manque d’ancrage dans des groupes naturels d’intérêt). Ces courants d’opinion sont certes qualifiés par notre auteur de cosmopolitiques (p. 394-395) ; mais ce mot qualifie aussi, dans La nation, d’autres groupes sociaux : ceux qui travaillent aux relations intersociales, à toutes les époques. Ainsi les prosélytes des religions universalistes : Mauss parle en ce sens du cosmopolitisme religieux de Paul, qui transforme Jésus en Messie de tous et non seulement d’Israël (p. 137). Ce sont également les peuples commerçants, par lesquels « la notion de citoyen du monde est en train de se faire jour » : Grecs, Juifs, Tziganes,

[…] ont été le levain de la terre, l’ont découverte, l’ont exploitée, et la sauraient peut-être accaparer si les nations ne savaient se défendre d’eux, et s’entendre entre elles. Ces peuples commerçants, ces nations [sic] à forte activité colonisatrice, commerciale et surtout maritime, ont constitué de vrais milieux sociaux, pour ainsi dire cosmopolites, où les gens sont citoyens de partout et de chez eux. (p. 163, nous soulignons)

Ce passage très ambivalent surprend, entre autres parce que le terme de « nation » y est appliqué à des peuples qui ne sont pas des nations au sens où l’auteur emploie ce terme dans le reste de l’ouvrage. Ailleurs, Mauss oppose l’internationale financière au cosmopolitisme financier : comprenons que l’entraide financière d’État à État s’oppose au voyage à travers le globe de fonds privés en fonction d’intérêts privés (p. 246). Les grandes organisations capitalistes sont décrites comme suit :

[…] elles ne sont pas nationales mais bien cosmopolites. […] Le capital est chose essentiellement cosmopolite. D’abord, par la facilité de son déplacement, il lui suffit de domicilier autrement ses titres, ou de déplacer des sièges de sociétés et de filiales, pour perdre ou acquérir la nationalité qui est lui est convenable. (p. 320)

Nous voilà très près de l’idée que le capital met de facto les États en concurrence entre eux sur le plan fiscal : indifférent au lieu, il est originellement délocalisé, se posant là où sa rentabilité est garantie. Mauss est alors amené à écrire, a contrario de ce qu’il a dit par ailleurs sur l’inexistence de groupes naturels intéressés au cosmopolitisme, qu’il existe des « petits groupes de financiers, naturellement cosmopolites » (p. 399). Nous concluons à une polysémie manifeste du terme « cosmopolite » dans le livre de Mauss. Elle nous semble corrélative d’un impensé. L’auteur n’est pas complètement parvenu à thématiser l’idée qu’il y a bel et bien une entité ayant intérêt au cosmopolitisme, à l’abolition des spécificités nationales et à l’uniformisation du monde. Cette entité, c’est l’argent.

Tels sont les mécanismes évolutifs que nous pouvons regrouper sous la catégorie de mimesis. Ils tendent, implicitement mais logiquement, à contredire la thèse explicite du creusement des différences entre les nations.

La plaine de choux

L’hypothèse d’une uniformisation du monde apparaît dans le livre de Mauss comme un mauvais rêve qu’il faut conjurer : c’est « la plaine de choux ». La contrainte économique née du développement des communications, les transferts de capitaux qui influent sur le cours des monnaies, en somme la constitution d’un marché mondial ont des effets contraignants sur les divers pays. Il a fallu « qu’une nation se mette au pas, au niveau technique des autres ». Et par là, « le rêve de la plaine de choux que ridiculisait Musset était réalisé largement » (p. 129-130). Fournier et Terrier écrivent en note qu’il s’agit probablement d’une allusion à un poème de Musset :

Rien n’appartient à rien, tout appartient à tous.

Il faut être ignorant comme un maître d’école

Pour se flatter de dire une seule parole

Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous.

C’est imiter quelqu’un que de planter des choux.

L’image de la plaine de choux est reprise plus loin (p. 149), à nouveau pour railler Musset méprisant la modernité d’avoir indifférencié le monde. Mais à bien des égards, c’est tout de même le tableau global qui se dessine à travers le livre. Celui-ci décrit les diverses formes d’une mimesis mondiale moderne, qui tend à l’uniformisation des sociétés, de sorte que « leur structure, leurs constitutions deviennent pratiquement chaque jour plus semblables » (p. 140). Mais il faut maintenant nous pencher sur le second mécanisme de l’évolution sociale décelable dans le texte de Mauss.

La trouvaille

Le mot « trouvaille » est présent dans le texte à deux reprises (p. 367 et p. 374). Il s’agit dans les deux occurrences du monde des syndicats et des coopératives. L’idée centrale est que, étant donnée une certaine configuration sociale, les intérêts de certains acteurs seront objectivement convergents dans telle ou telle direction. Alors il se peut qu’en cherchant à servir leur intérêt, divers groupes prennent séparément des initiatives : créer une institution, association ou syndicat, en procédant souvent sans communication entre eux. Les échecs se succèdent, jusqu’à ce qu’une combinaison institutionnelle s’avère durable. Alors elle peut à son tour être empruntée. Tel est le modèle général par lequel Mauss pense la créativité institutionnelle du  mouvement socialiste.

Notre auteur écrit que « la coopération est comme le syndicat une idée réalisée, mais c’est une idée de la masse » (p. 364). Lorsqu’il retrace la genèse de cette idée, il appert toutefois que cette genèse n’est pas elle-même de l’ordre de l’idée : elle s’enracine dans une strate qui n’est pas de l’ordre de la conscience, ni du concept, ni de la volonté ; autrement dit, l’inventivité socialiste moderne renvoie à une dimension de l’humain qui n’est pas moderne.

Presque partout ce sont de petits groupes d’individus qui se sont aperçus qu’ils avaient les mêmes tendances, les mêmes « perceptions » obscures. Dans les milieux profonds de la société, de petites associations se sont formées, ont procédé à tâtons, aveuglément, empiriquement, partant de principes parfois déraisonnables, les corrigeant ensuite, quand ils pouvaient durer, se dissolvant quand ils avaient heurté des difficultés pratiques trop grandes. Et cependant l’idée durait, se perpétuait, arrivait ici, là, suivant l’ambiance sociale, à se réaliser plus ou moins puissamment ; ou, malgré l’échec, les vieux entêtés, non découragés de ce que le profane appelait l’Utopie, reprenaient l’ouvrage. (p. 364).

Cette dynamique du changement social procède par essai, erreur et rectification de l’erreur : ce que Mauss appelle la « période héroïque » de la coopération. Dans toute l’Europe, de petits groupes d’ouvriers « tentent par tous les moyens de réaliser un bout de la société future dans la société présente » (p. 365), cherchant les moyens de vivre à moindre coût et mieux. Le problème est de trouver une forme institutionnelle telle qu’en achetant un bien, on n’ait pas à payer pour le profit des capitalistes insérés dans la chaîne de production et de commercialisation. Un même tâtonnement a lieu du côté des mutuelles.

Mauss essaie donc de penser la créativité institutionnelle du socialisme. Elle vient de « perceptions obscures », dit Mauss, de l’hic et nunc d’un vécu de détresse ou d’injustice, d’indignation et d’intérêt à la fois. Au départ, il ne s’agit donc pas d’un concept conscient, d’une idée-force – mais plutôt d’un pressentiment du possible, joint au désir d’améliorer sa condition. Le ressort de cette créativité est donc largement inconscient. Cela tâtonne, dans ce qui n’est pas encore une utopie consciente, mais seulement une espérance obstinée. Si Mauss parle d’héroïsme, c’est parce qu’il y a sacrifice : le militant est héroïque, parce que ce tâtonnement organisationnel l’expose à la ruine.

Les ressorts de la créativité institutionnelle des modernes, ce sont donc les dynamiques méconnues de l’indignation et du désir, inscrites dans un sentiment hic et nunc qui n’est pas le concept, qui n’est pas la conscience, mais qui au contraire les précède. La « période héroïque » est cette inconscience de soi, avant la « trouvaille » – c’est-à-dire avant la découverte de principes de coopération viables, reproductibles, susceptibles d’être empruntés et imités. Cela a eu lieu, selon Mauss, autour de 1860, quand un groupe écossais, les Équitables Pionniers de Rochdale, a trouvé la formule institutionnelle viable de la coopérative, dont les principes centraux sont les suivants : vente directe, publique, sur le marché ; conseils d’administration élus ; un sociétaire, un vote ; pas d’actionnariat : le capital fourni donne droit à un intérêt, non à un partage des bénéfices ; le profit est réparti entre les acheteurs ; une part du profit est attribuée à l’éducation (p. 374).

[…] ce qui fait la rareté de la trouvaille, c’est qu’il fallait en même temps trouver les principes pratiques, et même les trouver tous à la fois parce que le manque de l’un pouvait entraîner la ruine de l’entreprise. (p. 374).

Alors la nouveauté peut à son tour entrer dans la grande sphère de diffusion de la mimesis mondiale. Mauss ne se limite donc pas à penser la contagion des idées[3] : conscient que le social n’est pas qu’un système de diffusion des représentations, il s’efforce de poser les bases d’une épidémiologie des institutions.

Bien que cette formule ait gardé le nom de Rochdale, elle a pourtant été trouvée en plusieurs endroits, sans communication entre eux : la créativité institutionnelle peut tomber sur la même trouvaille, la même combinaison institutionnelle durable, sans l’intervention d’aucune mimesis entre les acteurs. Diverses associations de consommateurs « en Alsace, à Paris, à Lyon avaient trouvé déjà les principes Rochdaliens avant qu’ils soient connus en France » (p. 366). L’homogénéité des cadres socio-économiques et politiques induit donc une facilitation sociale qui rend probable les trouvailles institutionnelles identiques mais causalement indépendantes, sans emprunt ni imitation, par des communautés différentes : Mauss décrit un phénomène de convergence évolutive. Ces analyses du mouvement socialiste conduisent aux trois observations suivantes.

  • Cette créativité institutionnelle, cette « démocratie profonde » (p. 367), n’est possible qu’au sein d’une société où les gens jouissent du droit de s’associer : elle suppose nécessairement un contexte de respect minimal des droits civiques et politiques. Ce qui est cohérent avec la séquence évolutionniste déjà mentionnée, NRPC→NRS, aussi bien qu’avec le rejet maussien de toute forme de socialisme autoritaire.
  • La convergence évolutive ainsi que l’emprunt d’une institution ont pour condition nécessaire une uniformité minimale des cadres sociaux de l’existence.
  • Avec ce rôle essentiel de la trouvaille, Mauss accorde une place à la contingence. Il y a à la fois évolution et aléa, nécessité et imprévisibilité.

Mais il faut nous attarder sur un péril : la dynamique institutionnelle expose l’inventivité à devenir son contraire, et cette créativité du « mouvement économique d’en bas » (titre du dernier chapitre) ne permet pas, comme telle, d’espérer une re-différenciation du monde. Selon Mauss, par le fait qu’ils deviennent viables et imitables, par leur insertion réussie dans les cadres sociaux existants, les projets coopératifs, mutualistes et même syndicaux sont conduits à une probable dénaturation. Le coopérateur devient soucieux de comptabilité et de rentabilité, de sorte que « la coopérative de production transforme l’ouvrier associé en capitaliste ordinaire » (p. 369) ; il faut constamment rectifier les statuts pour empêcher cette dérive de la coopérative vers la société anonyme. Cette remarque s’applique spécialement aux coopératives d’agriculture, « association de petits capitalistes » (p. 371), et de crédit : « institution de pur capitalisme » (p. 370). Quant à la coopérative de consommation, elle vise le bas prix de revient, qui « est encore un profit » (p. 375). Ces réserves font contrepoids aux énoncés où Mauss affirme le caractère révolutionnaire du mutualisme et de la coopération : les institutions socialistes sont menacées à moyen terme d’être intégrées et dévoyées par le capitalisme. L’ouvrage s’achève sur cette tension non résolue.

Trois remarques finales

  • Nous pensons avoir montré que La nation est elle-même une œuvre tâtonnante, tissée de ratures et de tensions, de contradictions parfois.
  • La modernité que décrit Mauss est intrinsèquement mondialité. D’une façon essentielle, celle-ci est caractérisée par la prédominance du concept et de la volonté ; par là s’expliquent ses crises spécifiques, comme la révolution russe. Mais concept et volonté ne peuvent à peu près rien contre la dynamique d’une mimesis mondiale telle que l’inimitié comme le commerce, la guerre comme la paix tendent à l’homogénéisation et à l’isomorphisme entre les nations. Le segmentaire remonte sans s’abolir : les acteurs veulent la différence, et parce qu’ils la veulent, ils agissent de telle sorte qu’il en résulte l’empêchement de celle-ci.
  • Cependant, si l’on suit jusqu’au bout les analyses de Mauss, il appert que la mimesis n’est pas seule à l’œuvre dans l’évolution des sociétés modernes. Il y a aussi la créativité institutionnelle, dont les résultats sont exposés aux logiques d’indifférenciation que nous recouvrons sous le terme de « mondialisation », mais dont les ressorts s’enracinent en une strate non moderne de l’être. Strate non consciente, préconsciente ; non pas concept et volonté, mais désir et espérance. En cela c’est par son autre, son en-deçà, que la modernité est toujours jetée au-delà d’elle-même dans l’imprévisible devenir humain.

Références

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Mauss, Marcel. 1997. Ecrits politiques, réunis et présentés par Marcel Fournier, Paris, Fayard.

Mauss, Marcel. 2013. La nation, présentation et notes de Marcel Fournier et Jean Terrier, Paris, PUF.

Schelling, Thomas C. 1986 [1960]. Stratégie du conflit, tr. fr. R. Manicacci, Paris, PUF (éd. or. The Strategy of Conflict, Cambridge, Harvard University Press).

Sperber, Dan. 1996. La contagion des idées, Paris, Odile Jacob.

Testart, Alain. 2012. Avant l’histoire. L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac, Paris, Gallimard.


[1] Les considérations suivantes doivent beaucoup aux analyses d’Alain Testart relatives à l’évolutionnisme (Testart 2012 : 79-115).

[2] On retrouve de telles idées, sous une forme systématique et formalisée, dans la polémologie de la guerre froide (cf. notamment Schelling 1986 [1960]).

[3] Sperber, Dan. La contagion des idées, Paris, Odile Jacob, 1996.

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