Numérique et mutations politiques

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Depuis que la politique s’est professionnalisée, le décalage entre représentants et représentés s’est fortement accru. On en revient à Rousseau, selon lequel un peuple n’est plus souverain lorsqu’il donne ses pouvoirs à des représentants. Aujourd’hui, une majorité d’élus syndicaux et politiques se donnent comme objectif principal de leur mandat d’assurer leur réélection ou le passage à une fonction supérieure. De fait, certains représentants syndicats et politiques se retrouvent sans alternative une fois leur mandat achevé, n’ayant pas de métier par ailleurs. L’image du « politicien » est connotée très négativement, et pour cause, puisque ce dernier peut aller jusqu’à contracter des alliances contraires à ses (anciennes) convictions et à celles de ses électeurs pour assurer sa place.

Source : stock.Xchng

Il s’agirait de revoir dans ses fondements même la manière dont s’exercent les fonctions politiques et syndicales, mais ce n’est pas le sujet principal ici, bien que ce ne soit pas sans rapport avec l’exercice de la démocratie numérique. En effet, si la démocratie numérique se décline sur un mode direct, alors ce type de problème n’a plus lieu d’être.

Bref, on peut donc se demander si une nouvelle rencontre entre citoyens et élus est rendue possible dans la société numérique telle qu’elle se dessine à l’heure actuelle.

Les NTC, du côté des candidats

Les électeurs indécis au moment de voter sont de plus en plus nombreux, le Web est alors devenu un lieu privilégié pour les hommes et les femmes politiques d’entrer directement en communication avec chacun d’entre eux. De l’avis de Philippe Testard-Vaillant 1], le Web est avant tout un moyen d’atteindre le citoyen qui ne s’est pas encore prononcé sur son choix. C’est une voie royale pour tenter de le convaincre et de le rallier à sa cause.

L’exemple de Barack Obama tend à appuyer cet aspect. Le nouveau Président américain est considéré par beaucoup comme celui qui a su convertir l’usage d’Internet au service de sa campagne : 13 millions d’américains se seraient associés à sa cause via son site Internet, 13 millions de citoyens qui recevaient les informations de la campagne en exclusivité par SMS ou mail avant qu’elles ne soient récupérées par les médias et les opposants.

Plus le réseau créé sur la toile par un candidat s’élargit et plus il existe sur la scène publique. Se faire connaître, c’est se rendre accessible à un plus grand nombre.

En France, l’UMP, lors des Présidentielles de 2006, a de son côté utilisé les adhésions express par électronique, ou encore, l’achat de mots afin que le site de la campagne apparaisse en tête de liste des recherches lancées sur Google.

Quant à Ségolène Royal sa tactique a reposé principalement sur les forums participatifs sur lesquels pouvaient débattre ses adeptes et les indécis. Par ailleurs, les forums de ses adversaires étaient soigneusement surveillés afin que des militants socialistes y participent en publiant des arguments contraires aux idées pouvant être exprimées. On peut encore citer son site Désirs d’avenir (www.desirsdavenir.com), récemment refondu, qui se présente comme un forum participatif et un lieu d’échange entre les militants et Ségolène Royal, afin de maintenir autour d’elle des soutiens pour ses prochaines campagnes.

Les NTC, du côté des citoyens

Le Web correspond avant tout à une libéralisation de la parole et de l’information. Dans sa forme la plus politisée, il représente pour le citoyen un moyen de ne pas laisser seuls les experts et l’État débattre de grands problèmes qui engagent chacun, tels que l’écologie.

C’est l’objectif, par exemple, de l’association Vivagora (www.vivagora.org). Celle-ci fait de la vulgarisation scientifique car elle considère que les questions soulevées par la science et ses applications ne doivent pas être débattues exclusivement entre experts. Le but visé est de permettre aux citoyens d’acquérir une connaissance minimale du sujet en question et leur donner les outils nécessaires pour dialoguer et aboutir ensemble à des décisions. Par exemple : comment le citoyen s’empare-t-il de l’importance de la question sur la biologie synthétique ? La biologie synthétique est une discipline combinant ingénierie, chimie, informatique, et biologie moléculaire, et prétendant rassembler les outils nécessaires pour redessiner le monde vivant : il s’agit, à terme, de parvenir à construire des gènes, et de nouvelles formes de vie, en partant de rien [2]

Cependant, derrière toutes les possibilités qu’offrent les NTC, blogs, forums, sites etc… ces outils ne sont pourtant pas à même de régler tous les problèmes qui hantent notre démocratie. Après tout, ils restent des outils.

Ainsi, on peut citer par exemple le site www.webcitoyen.com, qui est un site venant en aide aux bloggeurs confrontés à d’éventuelles menaces. Il affirme que le nombre de bloggeurs menacés de procès ne fait que croître. Cependant le nombre de bloggeurs augmentant lui aussi…

Ce qui est certain, c’est que la liberté d’expression n’est pas devenue chose acquise avec le Web : elle est facilitée mais demeure sujet à la censure. En Chine, l’espace numérique est surveillé de près et beaucoup de contenus sont interdits. Ceci met en évidence le fait que loin de régler tous les problèmes techniques de notre démocratie, en facilitant la publication et la diffusion d’informations, la démocratie numérique ajoute de nouvelles problématiques.

Les NTC, un pont entre élus et citoyens ? Un exemple concret

L’exemple d’Issy-les-Moulineaux, commune de plus de 60 000 habitants des Hauts-de-Seine, est susceptible de nous apporter un début de réponse.

Pour commencer, la ville se définit elle-même en utilisant le terme de cyber-cité [3]. Et pour cause, puisqu’elle a mis en place un certain nombre d’outils pour favoriser la concertation entre les citoyens, comme des réunions publiques, des conseils de quartier, mais surtout, un conseil municipal interactif. Elle expérimente depuis plusieurs années maintenant les NTC en les appliquant à l’échelle locale comme outils de démocratie participative. En effet, les citoyens ont la possibilité d’intervenir sur la politique locale ainsi que de regarder en direct les séances du conseil municipal.

Depuis septembre 2001, la Ville fait appel à un institut spécialisé dans les études d’opinion, pour animer un panel représentatif d’habitants d’Issy-les-Moulineaux. Ce panel donne aux Isséens le moyen d’exprimer leur position sur des sujets d’intérêt local via le Web. Tous les trois mois environ, chaque membre du panel est sollicité par un e-mail avec un lien vers le site dédié à un questionnaire qui porte sur leurs attentes. Eux seuls peuvent y répondre. Le questionnaire se compose d’une vingtaine de questions comportant des indicateurs stables pour mesurer leur évolution. Les informations communiquées à cet institut par les internautes ainsi que les réponses aux questionnaires sont entièrement anonymes et confidentielles.

Par ailleurs, la ville d’Issy-les-Moulineaux diffuse déjà cinq conseils municipaux par an sur la chaîne locale depuis 1997 et sur le Web depuis 1998 : l’émission passe en direct et la dernière séance reste disponible en ligne (sauf en période électorale). Néanmoins, on me signale qu’en réalité les conseils municipaux ne sont plus retransmis depuis près de 3 ans sur décision du maire, qui, d’après cette source, juge ces retransmissions dévalorisantes pour son image à cause de certains propos de sa majorité qui y sont tenus. De fait, l’enseignement que l’on peut retenir, auquel je reviens plus tard, est que sans volonté politique l’appropriation par le citoyen des NTC ne suffit pas : ces techniques permettent d’ouvrir un nouvel espace pour l’expression démocratique mais ne se suffisent pas à elles-mêmes.

À Paris aussi, le conseil municipal du 18ème arrondissement est diffusé sur le Web depuis septembre 2005, en direct pendant la séance. L’émission est ensuite retransmise sur un site dédié http://18eme.com qui archive les trois dernières séances.

Les NTC associés à une véritable volonté politique sont des outils formidables qui permettent d’engager les citoyens dans les décisions politiques. En effet, ce n’est pas parce qu’on met en œuvre des outils participatifs que le pouvoir décisionnel des citoyens augmente. Les élus doivent être des passeurs de pouvoir : les NTC ne font pas tout mais peuvent y contribuer en donnant un droit de regard sur les actions menées par les élus.

Eve Suzanne


[1] Le journal du CNRS, N°231 avril 2009

[2] www.slate.fr/story/10613/quand-la-biologie-synthetique-changera-le-monde

[3] www.issy.com/index.php/fr/cyber_cite

  1. Vous enoncez :
    « Par ailleurs, la ville d’Issy-les-Moulineaux diffuse déjà cinq conseils municipaux par an sur la chaîne locale depuis 1997 et sur le Web depuis 1998 : l’émission passe en direct et la dernière séance reste disponible en ligne (sauf en période électorale) »

    Sachez que les conseils municipaux ne sont plus retransmis depuis au moins 3 ans!! Le maire refuse absolument leur retransmission, jugeant à juste titre que l’ambiance délétère et les propos insultants que la majorité tient à l’encontre de l’opposition n’avaient rien de bon pour sa cote de popularité

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