La différence des genres dans le monde du travail

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Par Claire Abrieux

Source : stock.xchng

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Si l’on souhaite réellement mettre un terme aux inégalités de fait, il est essentiel de comprendre en quoi la différence des genres est à l’oeuvre dans le monde professionnel. Quelles sont les caractéristiques généralement attribuées aux femmes ? Nous nous trouvons ici dans un système identitaire à double versant dont chacun est opposé : si dans les discours[1] les deux groupes se définissent comme égaux, d’un point de vue pratique il y a une nette infériorité du groupe féminin.

Les femmes peuvent être identifiées notamment par les traits suivants : « bavardage, gentillesse, sensibilité envers autrui, discrétion, stabilité, effacement, tendresse, capacité à exprimer leurs émotions » ; alors que les hommes seront identifiés comme suit : « conduites agressives, logiques, directs, aventureux, leaders, assurance, ambition »[2]. La possibilité d’attribuer clairement des caractéristiques selon le genre ne laisse aucun doute sur l’existence de différences dans les faits, dans les comportements. On notera surtout que les traits de comportement et les prestations dites masculines font généralement l’objet d’une meilleure appréciation sociale que ceux reconnus aux femmes. Ce qui ressort de ce fait est la coexistence d’un système libéral de valeurs et d’un système de représentations que l’on peut qualifier de patriarcal[3].

La discussion de cette caractérisation genrée, dont nous soulignons par ailleurs la réalité effective, peut être faite selon l’argument que l’on trouve notamment chez J.Butler[4] et qui consiste à souligner les disparités à l’intérieur même du genre. Par exemple, certains hommes seront incontestablement plus tendres que certaines femmes, donc l’attribution généralisée d’une caractéristique selon le sexe est hautement discutable. L’entreprise de réduction des inégalités dans les faits et dans les comportements commence par une modification profonde des représentations.

Mais les exemples de différences sur le marché du travail nous renseignent sur la pertinence de la lecture des discriminations selon le genre. Il est essentiel de comprendre à quel point le statut des femmes diffère surtout en terme d’égalité des chances. Partons de l’origine de la vie professionnelle : la formation scolaire. Bien que l’on constate un meilleur succès scolaire des filles, elles restent pourtant absentes des formations les plus prestigieuses (filières scientifiques). Les fillettes sont moins encadrées dans leur travail personnel[5].

Prenons des données encore plus marquantes : le chômage pour les femmes est prégnant. En effet, la précarité de l’emploi est très marquée : les mi-temps sont occupés à 85% par des femmes. Il s’agit de voir ici que l’organisation et la gestion du temps de travail est central. Lorsque le temps partiel est choisi, c’est qu’il correspond à une obligation d’organisation pour les femmes. On pourrait penser à mettre en place d’autres mode d’organisation du temps de travail (une partie du travail effectuée à la maison) ou une autre gestion des ressources humaines par une politique de l’égalité professionnelle effective (sanction en cas de disparité de salaires à poste et qualifications égaux). On retrouve la polarisation des représentations dans celle des filières : les professions dites de « soins aux personnes » sont essentiellement féminines comme les soins paramédicaux (infirmière, assistantes maternelles). On note au passage que cette polarisation dessert les professions qu’elles soient féminisées ou masculinisées pour le fait suivant : les groupes de travail hétérogènes sont plus productifs que ceux homogènes[6].

L’inégalité avec laquelle nous avons commencé, en tant qu’originelle, doit arrêter notre attention. Une des causes centrales de la discrimination des femmes sur le marché de travail tient au manque de reconnaissance de la qualification de cette partie de la population active. À qualification égale, il existe des inégalités criantes[7]. L’ensemble des professions est désormais ouvert à la candidature des femmes. La qualification différenciée selon le genre repose uniquement sur des reliquats de pensée patriarcale : le fait que les femmes soient soi disant plus faibles physiquement n’a pas empêché des générations entières de femmes d’être ouvrières dans les mines ou dans les champs. Et que dire des métiers dits intellectuels ? L’accès à ces professions étant uniquement -en tout cas dans un système libéral- déterminé par le niveau de formation, on peine à comprendre en quoi une embauche selon le sexe serait pertinente, et a fortiori une différenciation des qualifications selon ce même critère.

Le genre ne peut être une source de détermination de la qualification à moins de tomber dans les déboires d’une société composée d’individus dotés de traits de caractères innées et surtout déterminants dans la vie professionnelle.  Un ou une animatrice B.A.F.A n’est pas recrutée pour sa tendresse envers les enfants mais plutôt pour son sens de la responsabilité, pour son projet d’activités ou encore pour sa connaissance des procédures de limitation des risques physiques et psychologiques pour les enfants. Voilà pourquoi il semble essentiel de promouvoir la qualification des femmes en tant qu’égale à celle des hommes et uniquement dépendante de leur formation.

Cependant il existe un autre fait central dans les inégalités qui nous occupent et qui est bien plus essentiel parce que trop souvent négligé et surtout catalyseur des différences. Ce fait relève de la perception sociale du groupe féminin. Une lecture des relations entre individus nous semble particulièrement intéressante sur cette question : dans la Théorie des sentiments Moraux Adam Smith[8] expose le jeu des relations entre individus selon la modalité du miroir. L’individu est incapable de ressentir les sentiments que l’autre ressent (du fait de leur irréductibilité) mais cet autre est essentiel dans la construction de l’identité individuelle car il sert de point de repère : l’individu agit en fonction de l’image que ses actes vont produire de lui auprès des autres. L’intérêt pour notre propos est que cette impossibilité à ressentir les sentiments de l’autre semble accentuée dans le cas où l’autre est celui de l’autre genre.

L’assignation de caractéristiques caduques au groupe féminin pousse ce groupe à agir en fonction de ces représentations erronées et installe ainsi ce groupe dans un cercle vicieux. A cause du manque d’investissement professionnel supposé par les employeurs, les femmes ne se voient pas attribuer davantage de responsabilité et sont vouées à se tourner vers la sphère privée, domaine de réelle reconnaissance pour elles[9]. On peut identifier ce processus à celui des anticipations rationnelles : l’agent adapte son comportement de demain en fonction de données d’aujourd’hui, si ces données sont correctes l’anticipation sera parfaite et donc autoréalisatrice : « en agissant su la base de leur croyance, les individus engendrent ce à quoi ils s’attendaient au moment de prendre leur décision »[10]. Le cercle vicieux est donc quelque part instauré par les femmes elles-mêmes dans leur façon de prendre des décisions.


[1] Geneviève Vinsonneau, L’identité des Françaises face au sexe masculin : perspectives cognitives et expérimentales, Paris, Montréal, l’Harmattan, 1997.

[2] Ibid, p 40 sqq.

[3] Ou de machiste.

[4] Judith Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion (Gender Trouble), trad. C. Krauss, Paris, La Découverte, 2005

[5] On notera au passage que les femmes consacrent 6 heures à l’aide aux devoirs (contre 3 par mois pour les hommes). Ce qui nous permet d’ores et déjà de souligner la différence d’investissement dans le ménage. Source Femmes, Hommes : différences inégalités, INSEE.

[6] Geneviève Vinsonneau, Op. Cit.

[7] L’écart à poste et qualification égale est en moyenne de 7%. Source : Femmes, Hommes : différences inégalités, INSEE, Economie et Statistiques n°398-399, 2006

[8] Adam Smith, Théorie des Sentiments Moraux, Oxford, 1759, édition révisée par M.Biziou, trad Gautier Pradeau, Paris, PUF, 2003.

[9] Femmes, Hommes : différences inégalités, INSEE, Economie et Statistiques n°398-399, 2006

[10] Dictionnaire des Sciences humaines, dir S.Mesure, P.Savidan, Paris, 2006.

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