Désigner l’ennemi

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Etienne Besse

Désigner l’ennemi, de Carl Schmitt à Michel Foucault : de sa discrimination à sa gouvernementalisation

 

 

 

Introduction :

Dans un contexte où les actes de terrorisme éclatent dans le monde,  la formule indiquant la « nécessité de nommer l’ennemi » a été reprise avec insistance. Cette réclamation indique qu’un problème d’identification est apparu avec plusieurs changements dans les types de guerres rendant cette nomination de l’ennemi complexe ou moins évidente du fait des modes opératoires terroristes – mais également, de par l’horizon plus ou moins pacifiste de l’ONU[1]. En-deçà de l’identification possible du terrorisme et du nom que l’on donne au terroriste, nous voudrions analyser ce qui sous-tend cette détermination et constitue conceptuellement la désignation de l’ennemi, ceci afin de comprendre selon la situation actuelle la singularité des modes de désignations possibles de l’ennemi et ce que cela entraîne comme réaction ou type d’action. Qu’est-ce que signifie et comment un pouvoir politique peut-il désigner l’ennemi ? Comment caractériser l’ennemi dans le contexte actuel déclaré de « guerre » contre le « terrorisme » ? Dans quelle mesure est-ce pertinent ?

Nous proposons pour cela de penser cette désignation de l’ennemi, d’abord à partir des concepts du politique selon Carl Schmitt, puis de retravailler ce problème à partir des analyses de Michel Foucault, afin de comprendre comment fonctionne une forme du pouvoir quand elle désigne ce qui la met en cause ou la fait agir dans ses pratiques de gouvernance, la « gouvernementalité ».

Nous ne souhaitons pas traiter directement des thèmes revendiqués par les terroristes, mais voulons comprendre comment le phénomène du terrorisme se place sur le référentiel des jeux de pouvoirs et comment il est officiellement déterminé par le pouvoir politique. Nous voulons surtout penser ce geste ou ce mouvement même de désignation, c’est pourquoi nous nous concentrerons donc sur la relation entre ce qu’attaque et menace le terrorisme d’une part, et d’autre part les stratégies de désignation que porte le pouvoir. La question n’est pas de savoir ce que sont les terroristes eux-mêmes, mais quelle forme de pouvoir entre en jeu quand ils sont désignés comme des ennemis ? que nous apprend du pouvoir la manière dont il désigne l’ennemi ?

Avec Carl Schmitt on accède d’emblée au fonctionnement même du Politique qui se réalise à travers cette désignation, désignation de l’ennemi qui va de pair avec celle de l’ami, des alliances. En effet, selon Carl Schmitt, « l’opposition politique est l’opposition la plus intense, extrême, et toute situation d’opposition concrète est d’autant plus politique qu’elle se rapproche du point extrême qu’est le regroupement ami-ennemi », <le politique étant principalement le> « degré d’intensité[2] » dans une unité regroupant et désignant l’ami et l’ennemi. Il emprunte largement – et cela de façon plus ou moins heureuse, comme l’a montré Jean-François Kervégan[3] – aux philosophes comme Hobbes ou Hegel[4] sur ces conceptions. Mais Schmitt développe une description originale du Politique qui ne se confond directement pas avec l’Etat ou la Nation : le Politique donne et prend forme simultanément à partir de la désignation ami-ennemi, le plus haut degré d’intensité dans un regroupement. Cependant, la forme de la guerre classique reconfigure le politique en des types d’opposition dont le référentiel est malgré tout essentiellement étatique – nous verrons dans quelle mesure Schmitt l’admet conceptuellement.

Schmitt distingue entre l’ennemi réel et l’ennemi absolu, et c’est dans ce dernier cas qu’émerge une désignation qui utilise des critères qui ne sont plus strictement politique. Le fait même que Schmitt distingue entre type d’ennemi fissure son concept du politique qui ne saisit alors plus politiquement son ennemi par regroupement en opposition mais simple modes d’exclusion. Certes, Schmitt inscrit ceux-ci comme « prise de terre », maîtrise locale, mais sans en déterminer les pratiques et modes de définition propre au pouvoir autrement que selon l’Etat européen classique issu des traités de Westphalie ; de son point de vue de juriste international, Schmitt en constate par ailleurs les irrémédiables insuffisances face à l’entrée en jeu des « nouveaux espaces » où les limites et frontières ne sont plus distinctes.

C’est sur ce fond mouvant ou en décomposition de l’Etat que Schmitt tente d’expliciter le « Partisan » : son statut est difficile à cerner pour Schmitt parce qu’il s’inscrit à la couture entre le type ennemi réel et absolu. Ainsi, le partisan témoigne à plusieurs niveaux du délitement des termes juridiques selon la forme du politique schmittien où la guerre civile équivaut à la fin de l’Etat – c’est pourquoi, nous essayerons de penser ensuite, avec Michel Foucault, une forme de guerre civile constitutive qui puisse faire apparaître une désignation possible de l’ennemi terroriste par le pouvoir et ses modes de gouvernances. Le caractère daté et difficilement réutilisable des concepts se renforce quand le partisan selon Schmit est encore inscrit territorialement, avec une détermination nationale revendiquée. Or, aujourd’hui, le terrorisme n’est pas reconductible aux partisans espagnols des guerres napoléoniennes, leurs places ne sont pas directement liées à un territoire ou même une culture, classe ou nation clairement caractérisées.

Est-ce que le politique effectue réellement un « regroupement » si la manière dont il désigne et caractérise l’ennemi constate également qu’il n’a pas de limites territoriales, pas de définitions dans ses modes opératoires pour soutenir ses actions ?

Il y a une demande du politique qu’implique cette « menace terroriste » qui nécessite de nommer un ennemi pour donner des repères au conflit et caractériser la forme à son opposition, mais en même temps, on constate une défaillance dans la manière de le désigner parce que l’ennemi terroriste n’est plus reconductible au politique schmittien, pas même au partisan : ainsi la nature même du conflit que développe le phénomène terroriste ne semble plus reposer sur des oppositions aussi consistantes que celle de deux Etats en guerre, ou d’un Etat en guerre civile contre des partisans identifiables. Faut-il donc retraduire ou dépasser les concepts schmittiens pour penser le phénomène terrorisme ? Dans quelle mesure ce phénomène est encore sujet à désignation politiquement parlant pour un pouvoir ?

Comment un Etat peut-il désigner et considérer comme son ennemi des organisations terroristes qui ne s’assimilent pas à une guerre inter-étatique classique? Est-ce que c’est cette désignation étatique de l’ennemi qui dénie à ces organisations un statut étatique, ou bien est-ce que le terrorisme implique une redéfinition des structures politiques à partir de la forme de la guerre civile et non plus de la guerre inter-étatique? La figure ou la caractérisation du terroriste rend le politique moins consistant dans ses regroupements ami-ennemi, et cela nécessite de poser le problème de la désignation de l’ennemi, non plus à partir des structures étatiques en guerre comme chez Schmitt, mais à partir de la remise en cause de ces structures et modes de gouvernance comme nous tenterons de le proposer à partir des analyses de Michel Foucault. Les difficultés de la désignation de l’ennemi à partir des concepts de Schmitt proviennent peut-être aussi du fait que cette désignation signale le politique, politique que l’on ne peut cependant peut plus considérer uniquement selon une constitution « décisionniste » comme nous allons le voir chez Carl Schmitt. La situation actuelle indiquerait alors un « ennemi sans politique », dans la mesure où le « politique sans ennemi » inspirée par l’ONU se révèle de moins en moins crédible.

I. Carl Schmitt : le politique :

De Jacques Derrida en 2004 jusqu’à Jean-Luc Nancy en 2015[5], on veut bien constater que la désignation de l’ennemi semble être un geste nécessaire officiellement, et qu’ainsi le recours à Carl Schmitt se justifie pour réfléchir sur les implications de ce geste ; mais en même temps, tous deux sont d’accord pour dire que ces concepts sont à reconsidérer dans le contexte actuel terroriste et qu’alors, ils ne semblent plus opérer ou être suffisants pour interpréter et penser la situation : le « partisan » et le terrain sur lequel il émerge ne semblent pas reconductible au phénomène terroriste, et l’on arrive vite à une impasse quand il s’agit de désigner l’ennemi alors que c’est pourtant le cœur du politique. Est-ce que l’ennemi terroriste n’est plus politiquement pensable ou déterminable ? Ou bien est-ce que la forme de guerre que le terrorisme déclenche rend par-là même sa désignation comme ennemi significativement en dehors du champ politique au sens de Schmitt? Derrida exposait ce problème ainsi :

Une lecture critique de Carl Schmitt, par exemple, serait fort utile. D’une part, pour prendre en compte, aussi loin qu’il est possible, la différence entre la guerre classique (confrontation directe et déclarée entre deux Etats ennemis, dans la grande tradition du droit européen), la « guerre civile » et la « guerre des partisans » (dans ses formes modernes, encore qu’elle apparaisse, Schmitt le reconnaît, dès le début du XIXe siècle). Mais, d’autre part, il nous faut aussi reconnaître, contre Schmitt, que la violence qui se déchaîne maintenant ne relève pas de la guerre (l’expression « guerre contre le terrorisme » est des plus confuses, et il faut analyser la confusion et les intérêts que cet abus rhétorique prétend servir). Bush parle de « guerre », mais il est bien incapable de déterminer l’ennemi auquel il déclare qu’il a déclaré la guerre. (…) Si cette violence n’est pas une « guerre » interétatique, elle ne relève pas non plus de la « guerre civile » ou de la « guerre des partisans », au sens défini par Schmitt, dans la mesure où elle ne consiste pas, comme la plupart des « guerres de partisans », en une insurrection nationale, voire en un mouvement de libération destiné à prendre le pouvoir sur le sol d’un Etat-nation  [6]

La forme politique de regroupement ami-ennemi n’est plus du tout évidente avec le phénomène terroriste, celui-ci empêche même en reflet, une réelle discrimination de l’ami, des alliances qui deviennent « ambiguës » selon Derrida, dans la mesure où la localisation, les influences ne sont plus nationalement liées.  La guerre est une relation d’opposition explosive qui désigne l’ennemi mais selon le référentiel étatique, or le terrorisme n’est pas seulement inscrit ou à rapporter à un Etat défini, bien qu’il puisse en même temps être lui-même exercé par un Etat. C’est un mode d’action qui utilise une forme de conflit de déstabilisation qui n’est pas réductible à une guerre nationale de partisan. Le terrorisme attaque et remet en cause les modes mêmes de gouvernance des Etats qu’il menace à une échelle mondiale, qui dépasse donc les limites locales d’un Etat.

Avant de nous pencher sur ces problèmes, exposons tout d’abord plus précisément ce qu’implique dans la désignation de l’ennemi le concept du politique selon Carl Schmitt.

Qu’est-ce que la désignation de l’ennemi rend lisible dans l’organisation d’un pouvoir politique ? C’est à travers sa capacité à déterminer l’ennemi et l’ami que le pouvoir révèle à la fois ce à quoi il tient dans les principes de son organisation, et à la fois indique sa capacité à réagir pour répondre aux attaques. L’ambivalence de la manière de désigner l’ennemi réside dans cette expression du pouvoir qui fixe une limite ou un seuil qu’il constate avoir été franchi ou menacé par l’ennemi : c’est donc l’identité ou la définition d’une entité, la force d’influence d’un pays qui est cartographiée par une attaque ennemie, et ainsi, découvre en même temps le caractère fini de l’entité mise en cause, sa faiblesse définitive. Carl Schmitt commente ainsi : « l’ennemi est notre propre remise en question personnifiée[7] ». D’où le risque que prend cette désignation de l’ennemi par une entité car celle-ci expose à l’autre son caractère propre et singulier – ce qui le dé-finit -, mais également ce qui le conditionne et relativise cette position définie vis-à-vis d’une menace.

Carl Schmitt y voit le style politique par excellence mais en le liant à l’ami également, comme degré dans l’opposition formatrice d’unité : c’est le paradoxe du politique qui n’est substantiellement rien mais continuellement réalisé par l’opposition qui simultanément forme des unités en rapport de force plus ou moins intense. Le politique n’est pas cette identification même, ni même une structure institutionnelle et administrative, mais il se révèle à travers cette désignation qui fonde principiellement l’Etat. A ce stade, l’unité politique n’est donc pas expliquée par Schmitt mais constatée seulement comme un symptôme du politique ou de l’intervention de type politique quand apparaît la désignation ami-ennemi. On voit bien le caractère précaire et relatif de l’unité politique qui n’existe ou n’apparaît que sous le rapport d’une opposition qui la conditionne et la rend possible. Et dans la mesure où, selon Schmitt, «  La guerre est une lutte armée entre unités politiques organisées, la guerre civile est une lutte armée au sein d’une unité politique (remise en question de ce fait)….  La guerre naît de l’hostilité, celle-ci étant la négation existentielle d’un autre être. La guerre n’est que l’actualisation ultime de l’hostilité[8]» On doit se poser la question : Qu’est-ce que l’existence même d’une entité politique ? Qu’est-ce qui constitue son « exister » s’il se révèle seulement de façon relative à travers la désignation de l’ami-ennemi ?

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Dans la mesure où l’existence d’un Etat est mise en jeu, Schmitt considère que la guerre est toujours prise en compte comme éventualité par le politique : comme possibilité, la guerre circonscrit la légitimité car, en tant qu’état exceptionnel, la guerre se tient à la frontière de l’état normal que garantit le politique qui se forme de part et d’autre à la couture, à la limite de l’état exceptionnel. Le politique fonctionne donc à partir de cette partition et est repérable selon ce degré d’intensité dans la désignation ami-ennemi qui paradoxalement forme des unités dans cette opposition ou ce partage. L’exception explosive de la guerre se structure toujours politiquement et détermine alors indirectement l’ordre normal, même si celui-ci n’est pas gouverné obligatoirement par des visées guerrières ou pacifistes. Le politique détermine l’ordre à partir de l’éventualité exceptionnelle et fonctionne donc comme le pouvoir d’en décider, c’est là la thèse « décisionniste ». Or celui-ci s’évalue selon l’urgence et l’exception, pas dans ou selon la norme d’une situation normale puisqu’une décision politique est celle qui instaure un ordre. Selon son éventualité, la guerre est donc cette force intégrée virtuellement par le politique qui, par la décision souveraine structure une légitimité fonctionnant et se manifestant dans la discrimination de l’ami-ennemi dont les modalités ordonnent une unité qui se scinde. On ne fixe pas un état normal selon un idéal d’ordre ou un fonctionnement d’intérêts sociaux à gérer, mais par une décision qui d’autorité garantit l’ordre qui prend en compte en même temps l’exceptionnel. Le politique a donc une plasticité qui prend la forme de la guerre comme virtualité exceptionnelle d’une part, et d’autre part donne forme à l’unité de la situation normale qui s’ordonne et qu’elle inscrit dans sa décision à travers la discrimination ami-ennemi. Par conséquent, en tant que prise de décision, la souveraineté est l’acte politique par excellence : «… Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle (…) Il n’existe pas de norme que l’on puisse appliquer à un chaos. Il faut que l’ordre soit établi pour que l’ordre juridique ait un sens. Il faut qu’une situation normale soit créée, et celui-là est souverain qui décide définitivement si cette situation existe réellement (…). Là réside l’essence de la souveraineté de l’Etat… [9]». C’est donc par l’acte de décision souverain que s’effectue la désignation de l’ennemi qui manifeste le politique dans sa capacité à fonder l’ordre normal à partir du risque éventuel de la situation exceptionnelle qu’il anticipe en quelque sorte et qui témoigne de sa puissance réelle à garantir l’existence d’une unité souveraine. La désignation de l’ennemi-ami est cependant lisible dans l’éventualité exceptionnelle, ou du moins à l’extérieure de la situation normale propre à l’unité souveraine qui décide de son ordre propre. Deux entités s’allient ou s’opposent, se reconnaissent ami ou ennemi comme Etat souverains respectifs selon ce schéma et ainsi entrent dans un rapport virtuellement équilibré de par leurs souverainetés respectives. C’est en cela que l’ennemi est typologisé par Carl Schmitt comme étant, sous ce rapport entre Etats, « ennemi réel ».

a) Le partisan :

Le problème arrive lorsque l’on considère l’ennemi ou l’ami dans le cadre de l’unité politique elle-même, car la discrimination fonctionne pour le moment comme en dehors, dans les relations d’Etat à Etat, mais on voit mal quel est le statut de l’ennemi intérieur, de l’insurgé, du « partisan ». C’est l’apparition de ce nouvel élément que Schmitt a tenté de thématiser dans ses derniers écrits en même temps que le constat d’un déclin inéluctable de l’Etat dans l’histoire européenne et les relations internationales en général[10]. En effet, si l’on donne un statut à l’insurgé, au rebelle, terroriste ou partisan, on légitime le fait de remettre en cause l’ordre normal du droit instauré par la souveraineté qui alors ne dépend plus d’une décision (politique) mais de la légitimité sociale d’un groupe d’individu. Et si l’on ne donne pas de statut au partisan, alors il est hors du droit : « Le partisan sait que l’ennemi le rejettera hors des catégories du droit… et il accepte de courir ce risque… Il n’attend… ni justice ni grâce. Il s’est détourné de l’hostilité conventionnelle de la guerre… pour se transporter sur le plan d’une hostilité différente… dont l’escalade, de terrorisme en contre-terrorisme, va jusqu’à l’extermination…[11]»

La désignation de l’ennemi comme « partisan » entre donc dans une sorte de contradiction du politique avec le principe de sa décision souveraine : l’ennemi qui se soulève au sein de l’état normal que garantit la décision de souveraineté ne peut pas être lui-même considéré comme une souveraineté au sein de la souveraineté : on entre donc inéluctablement dans un autre schéma que l’équilibre des Etats, le rebelle est criminel ou bien expulsé : c’est là qu’apparaît le risque de « l’ennemi absolu », il est le terroriste qui introduit l’état exceptionnel au sein de l’état normal et remet en cause l’ensemble de ce qui garantit dans les structures souveraines de l’Etat, cet état normal et sa légitimité. La guerre civile que porte le soulèvement du partisan établit alors le risque de la force pure hors du droit, hors de tout statut puisqu’il conteste l’ordre établi et le revendique. Mais la force pure qui ne fixe même pas l’ennemi, tend à l’exclure, donc à l’exterminer selon Schmitt. Et une extermination n’a plus de critère discriminant politique, mais une sorte d’épuration infinie qui va jusqu’à l’autodestruction. Ce n’est même plus un ennemi, et ainsi les critères pour le juger ne sont plus politiques mais moraux : l’humanité est mise en danger par un « monstre » dont il faut se purger de l’intérieur, l’exclure et l’anéantir.

La disparition ou la négation de l’ennemi réel selon Schmitt amène soit à une intégration de critères non-politiques (morale, économie, social…[12]), soit à une dissolution de l’entité étatique menant à l’autodestruction dans la force pure non structurée. Le cas du partisan dans une guerre civile est un cas limite car il s’exclut lui-même du champ de légitimité et prend le risque de cette exclusion et ainsi, de perdre le statut d’ennemi « westphalien » qui lui garantissait d’être un « interlocuteur valable »[13]. Schmitt distingue les caractères du partisan : irrégularité, engagement politique, mobilité tactique, son caractère rural, et l’entrée en jeu de tiers intéressé (pays étranger soutenant l’insurrection de l’extérieur)[14].

On le voit, Schmitt essaie de réinscrire le rebelle, le partisan conceptuellement dans le champ étatique, comme une sorte d’ennemi apparemment intérieur mais qui est en réalité lié ou transposable à un ennemi étranger, notamment avec la notion de « tiers intéressé » lors d’une insurrection ou rébellion : il y a une guerre intérieure, avec un état aidant la rébellion de l’extérieur. Carl Schmitt veut conceptuellement éviter de caractériser le partisan comme ennemi absolu à exterminer afin de conserver une considération de l’ennemi selon les critères westphaliens « d’ennemis réels » opposant deux souverainetés.

b) L’ennemi réel et l’ennemi absolu :

Si selon Schmitt la guerre est une négation existentielle d’une unité politique contre une autre mettant en jeu la vie même d’un groupement, on peut dire que la négation que porte la désignation d’un ennemi réel concerne une relation d’opposition en équilibre qui peut virtuellement confronter deux existences qui se remettent en cause : la négation de l’ennemi est réelle par la virtualité d’un affrontement. Mais quand il s’agit de l’ennemi absolu, la négation porte sur cette virtualité même de l’affrontement : il s’agit donc de l’exclusion d’une opposition, donc d’une absence totale de relation. On nie ce qui nie la négation de son existence en désignant l’ennemi réel ; on nie ce qui se nie en désignant l’ennemi absolu et l’on ne peut élever cela à une opposition donc une certaine réciprocité.

Il est à noter cependant que cette négation existentielle de l’ennemi réel ou absolu n’est en elle-même pas justifiée plus qu’une autre selon Schmitt, l’ennemi réel permet une simple limitation mais en tant que menace de mort, donc valeur existentielle ; mais rien ne justifie politiquement ou moralement la mort d’un homme : «  Il n’est pas de finalité rationnelle, pas de norme, si juste soit-elle, pas de programme, si exemplaire soit-il, pas d’idéal social, si beau soit-il, pas de légitimité ni de légalité qui puissent justifier le fait que des êtres humains se tuent les uns les autres en leur nom. [15]». La désignation de l’ennemi réel ou absolu ne justifie donc en rien sa mise en cause existentielle, que cela soit fait politiquement ou selon d’autres critères.

Par ailleurs, avant son étude sur le partisan, Carl Schmitt avait déjà montré que la désignation de l’ennemi réel entre Etats glissait peu à peu en une désignation du type ennemi absolu, où ainsi, l’Etat vaincu ou plus faible dans la relation d’équilibre risquait de plus en plus d’être traité en simple criminel sans les limitations d’usage dans les guerres post-westphalienne jusqu’à 1914.  Schmitt donne plusieurs raisons à cela dans le Nomos de la terre  notamment avec la fin des limites de Ortung (lieu) qui aboutissent à la disparition progressive de l’Ordnung (ordre) :

Pour qu’il y ait guerre des deux côtés il faut une certaine chance, un minimum de possibilité de vaincre. Si cela cesse d’être le cas, l’adversaire n’est plus que l’objet d’une mesure de contrainte. L’antagonisme des parties en lutte s’accroit alors d’autant. Celui qui a le dessous va déplacer la distinction entre la force et le droit dans les sphères du bellum intestinum. Celui qui a le dessus tient sa supériorité militaire pour une preuve de sa justa causa  et déclare son ennemi criminel, parce qu’on ne parvient plus à réaliser le concept de justus hostis. La discrimination de l’ennemi comme criminel et l’appel simultané à la justa causa vont de pair avec l’accroissement des moyens d’anéantissement et la délocalisation du théâtre de la guerre. L’accroissement des moyens techniques de destruction ouvre brusquement l’abîme d’une discrimination juridique et morale tout aussi destructrice[16].

A l’image des guerres coloniales ou des Grandes Découvertes dont le théâtre se déroulait sur des espaces considérés comme vierges ou mouvants, les guerres actuelles sont effectuées selon des modes commerciaux, sans limites territoriales accréditées. Ainsi donc, les limitations du concept d’ennemi réel garanties par la souveraineté westphalienne étaient peu à peu remise en cause par la puissance technologique propre aux pays et à leurs déplacements vers d’autres espaces sans limites déterminées, faisant peu à peu voler en éclat l’équilibre réciproque, la virtualité, la « chance » dans les rapports entre Etats par une disparité de plus en plus claire de par leur armement. Au lieu d’une réciprocité, tout est à sens unique, le rapport est nié et l’ennemi réel perd son statut d’interlocuteur du seul fait qu’il n’a plus les moyens de répondre sur le même plan au niveau des armes et moyens technologiques de menace existentielle. Schmitt constate que l’on n’a plus affaire à un ennemi mais à un élément déjà coupable que l’on va punir comme un criminel et qui agit comme tel, par la guerre civile et intestine, du fait même de sa position déséquilibrée. La puissance technologique de l’armement prend donc le pas sur le politique puisque la force de frappe permet non seulement de désigner un ennemi et de le menacer, mais également de définir unilatéralement le type de relation sous lequel on va le considérer : les concepts westphaliens d’ennemi réel ne sont plus opérants, et Schmitt sait que l’on entre inéluctablement dans une désignation de type ennemi absolu où les limitations politiques ne fonctionnent plus.

c) les limites des concepts westphaliens :

Ce qu’il y a de remarquable, c’est que le politique détermine l’ami-ennemi en présupposant une « chance » de vaincre : mais en même temps, Schmitt montre que cette discrimination n’est plus strictement politique  de par les « moyens techniques de destruction » qui suppriment cette « chance » de réponse, c’est-à-dire de toute menace réciproque. Comment une discrimination de l’ennemi qui fait émerger le politique peut-elle en définitive échapper au politique par sa désignation de l’ennemi absolu ? Comment une discrimination ami-ennemi est-elle possible sans qu’elle soit politique ? Schmitt le décrit sans l’expliquer : à présent le processus de désignation n’est plus politique en lui-même et  la « chance » ou « l’équilibre » que sauvegardait cette désignation de l’ennemi reste très fragile sous toute considération car peut-on réellement remettre en cause l’existence de l’ennemi réel tout en lui donnant « une chance de vaincre » ?

Il est probable que Schmitt produit, dans sa reprise des concepts issus de Westphalie, une vision des guerres européennes et des rapports entre Etats de l’époque, une conception idyllique très loin de la réalité historique. Cependant il reconnaît qu’inévitablement le paramètre technologique aurait eu raison de la désignation de l’ennemi et ses limitations politiques traditionnelles. Schmitt veut signaler le risque de croire en une neutralité de ce terrain technologique qui de façon sous-jacente porte en lui le risque de l’ennemi absolu que l’on va exclure voir exterminer selon des standards non politiques qui ne règleront donc pas les conflits clairement.

La technologie devient alors l’élément déterminant du politique jusqu’à le faire dépérir avec ses limitations. Schmitt n’a pas de mots assez durs pour qualifier ces dérives – auxquelles il n’a pas réellement de solutions – qui aboutissent à utiliser non plus des désignations politiques mais des concepts moraux humanitaires  dissimulant en réalité une puissance technologique supérieure :

 Si le concept d’humanité exclut le concept d’ennemi parce que l’ennemi lui-même ne laisse pas d’être un homme, le fait que certaines guerres soient menées au nom de l’humanité ne constitue pas une réfutation de cette vérité simple, mais seulement un renforcement de la signification politique. Quand un État combat son ennemi au nom de l’humanité, ce n’est pas une guerre de l’humanité mais bien plutôt une de celles où un État donné affrontant l’adversaire cherche à accaparer un concept universel pour s’identifier à celui-ci, comme on abuse d’autre part de la paix, de la justice, du progrès et de la civilisation en les revendiquant pour soi tout en les déniant à l’ennemi.[17]

Carl Schmitt explique bien ce glissement de l’ennemi réel à l’ennemi absolu selon une disparition des limitations de l’ennemi réel politique, mais il n’explique cependant pas ce qui pourrait redonner un statut à l’ennemi absolu dans l’état actuel de déséquilibre technologique[18]. Schmitt ne peut que déplorer un changement fonctionnel sans proposer un concept du politique qui retrouverait dans sa désignation l’ennemi réel et retrouverait pour cela un plan autre que celle faussement neutre de la technologie[19].

On l’a vu également, le problème du partisan rend inopérants le concept du politique en terme de stricte désignation de l’ennemi puisqu’il ne peut le reconnaître sans s’autodétruire comme une souveraineté autre en elle-même. Le rebelle, partisan ou terroriste est donc à la fois plus qu’un criminel puisqu’il fait loi contre la loi dont il dénie la légitimité, et à la fois moins qu’un ennemi puisqu’il ne représente pas un  Etat mais veut s’accaparer le pouvoir politique. Dans la Théorie du partisan, Schmitt ne donne que le caractère du « tiers intéressé » pour retraduire un statut censé garantir un semblant d’ennemi réel désigné. En réalité, Schmitt ne peut penser une désignation de l’ennemi autre qu’extérieur au pouvoir souverain propre, parce qu’il présuppose que la situation exceptionnelle ne peut structurellement venir qu’en dehors de la situation normale et qu’ainsi, la guerre ne peut jaillir structurellement au sein de la situation normale : la guerre civile est l’impensé des concepts schmittiens et par-là rendent caduc la typologie même des désignations ennemis réels ou absolus parce que Schmitt ne décrit pas ceux-ci à partir de ce qui constitue le pouvoir en son gouvernement, mais en une simple et abstraite « décision souveraine » sortant du « néant[20] », du « chaos », d’où son impasse quand la désignation s’opère techniquement. Il nous faut donc analyser comment se forme et se constitue un pouvoir de désigner l’ennemi à partir des pratiques qui le rendent possible ou le traduisent comme forme de gouvernement exercée  par le pouvoir étatique.

II. Michel Foucault: la guerre civile

Il faut trouver ce qui dans ce geste de désignation de l’ennemi révèle cette constitution d’une force politique exprimée selon ses modes de gouvernance. Que menace réellement l’ennemi sinon les différents fonctionnements ou fonctions des modes de gouvernance? La remise en cause par l’ennemi qui se manifeste sur des éléments du pays met en jeu des systèmes d’organisations du pouvoir que l’ennemi rend alors visible, tant dans ce qu’il met danger que dans ce qui est mis en œuvre pour répondre à la menace. C’est ce que nous pouvons appeler avec Michel Foucault la « gouvernementalité ». La mise en lumière de la désignation de l’ennemi à partir du fil conducteur de la gouvernementalité devra cependant s’effectuer avec Foucault, non pas selon une déduction de ce qu’est l’Etat ou le Politique pour redescendre à des fonctions, mais de partir des pratiques du pouvoir pour faire émerger les modes de gouvernementalité[21] : « Qu’est-ce que la politique, finalement, sinon à la fois le jeu de ces différents arts de gouverner avec leurs différents index et le débat que ces différents arts de gouverner suscitent ? C’est là, me semble-t-il, que naît la politique [22]» ; « L’Etat, ce n’est rien d’autre que l’effet mobile d’un régime de gouvernementalités multiples.[23] »

L’originalité de Michel Foucault est, à rebours de Carl Schmitt, de penser la guerre comme étant non pas exceptionnelle et exclue du politique, mais constitutive des éléments composant la politique. Il exhume dans cette perspective des écrits de Bacon sur les séditions[24] et analyse ce sur quoi portent et comment fonctionnent les différentes pratiques du pouvoir en France. Le prisme sur lequel doit apparaître pour notre réflexion la désignation de l’ennemi concerne donc la guerre civile et ses différentes réponses en ce qui concerne une gouvernementalité.

D’abord, je crois que la guerre civile ne met aucunement en œuvre, contrairement à ce que l’on peut trouver chez Hobbes, une virtualité qui serait essentielle aux rapports aux individus. (…) Il n’y a de guerre civile que dans l’élément du pouvoir politique constitué ; elle se déroule pour garder ou pour conquérir le pouvoir, pour le confisquer ou le transformer. Elle n’est pas ce qui ignore ou détruit purement et simplement le pouvoir, mais elle s’appuie toujours sur des éléments du pouvoir. [25]

Foucault donne plusieurs traits de la guerre civile comme révélatrice des éléments du pouvoir : 1. les émeutes de marchés au XVIIIe qui réactivent d’anciens modes de fonctionnement du pouvoir 2. L’inversion du pouvoir comme dans les journées de Septembre de la Révolution française qui opèrent une justice à l’envers 3. Appropriation, réactivation et inversion dans les tribunaux révolutionnaires 4. Légitimation et appropriation des symboles du pouvoir en place (ex : révolte paysanne des nu-pieds en Normandie) 5. Travail de mise en scène et mythe de pouvoir.

Foucault en tire ainsi les conséquences :

L’exercice quotidien du pouvoir doit pouvoir être considéré comme une guerre civile : exercer le pouvoir, c’est d’une certaine manière mener la guerre civile et tous ces instruments, ces tactiques qu’on peut repérer, ces alliances doivent être analysables en termes de guerre civile (…) L’important pour une analyse de la pénalité, c’est de voir que le pouvoir ce n’est pas ce qui supprime la guerre civile, mais ce qui la mène et la continue. Et s’il est vrai que la guerre extérieure est le prolongement de la politique, il faut dire, réciproquement, que la politique est la continuation de la guerre civile.[26]

A partir de ce détournement de la formule de Clausewitz[27], le modèle de la guerre civile est à penser non plus comme mise en danger du pouvoir comme chez Schmitt, mais constitutive de celui-ci. Foucault dégage dans ses analyses et défrichages à partir des pratiques, un certain nombre d’éléments saillants de ce que l’on peut appeler des types de gouvernementalité. Elles ont leurs spécificités, même si elles se confondent ou se chevauchent, se superposent dans l’exercice du pouvoir, et elles opèrent selon des modes et des déterminations, des savoirs et des techniques particulières dont Foucault tente de montrer les différences et la synchronisation. Comment une gouvernementalité fait apparaître ou fait émerger selon son fonctionnement ce que l’on peut appeler un certain ennemi que ses pratiques désignent et nomment pour le « gouverner » ? Avec Carl Schmitt, l’ennemi était typologisé en fonction du politique ou du non-politique ; ce qui amenait cette considération n’était qu’un symptôme du politique et non une explication du politique selon cette fonction discriminante. Avec Foucault, l’ennemi peut se moduler selon les formes qu’il met en péril, l’ennemi a une « positivité » qui participe d’une gouvernementalité et circule avec les instruments du pouvoir. L’ennemi, de ce point de vue, est dans une certaine mesure « produit », parce que sa désignation entraîne un certain nombre d’éléments qui structurent et conditionnent son apparition comme son traitement. Il ne s’agit plus d’un ennemi au sens de Schmitt qui se confondait avec le statut juridique international d’un Etat contre un autre Etat ou d’un tiers intéressé. Ici la désignation de l’ennemi n’est pas extérieure au pouvoir étatique, il le désigne à même son fonctionnement selon le paradigme de la guerre civile qui se prolonge et se reforme dans les institutions.

Ainsi, historiquement parlant, Foucault observe qu’à partir du XVIIIème siècle, l’ennemi est repéré et traduit en terme propre à une société, comme « ennemi social » : « Le criminel, c’est l’ennemi social, ennemi « étranger » mais non extérieur, et, du coup, la punition ne doit être ni la réparation du dommage causé à autrui, ni non plus le châtiment de la faute, mais une mesure de protection, de contre guerre que la société va prendre contre ce dernier. [28]»

Ce glissement dans la considération du « criminel » déterminé comme « ennemi » manifeste un certain nombre de changements dans les systèmes de pouvoir qui le désigne ainsi.

Avant de dégager les principales formes de gouvernementalités et leurs modes de désignation de l’ennemi possible, lisons en première esquisse les propos d’un entretien de  Foucault sur les prisons :

 

Dans l’histoire du système pénal, il y a eu un moment important – et ce, au cours du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Dans les monarchies européennes, le crime était non seulement mépris de la loi, transgression ; c’était en même temps une espèce d’outrage fait au roi. Tout crime était, pour ainsi dire, un petit régicide. On attaquait non seulement la volonté du roi, mais aussi, en quelque sorte, sa force physique. Dans cette mesure, la peine était la réaction du pouvoir royal contre le criminel. Mais, finalement, la manière dont ce système pénal fonctionnait était à la fois trop coûteuse et inefficace dans la mesure où le pouvoir central royal était directement lié au crime. Ce système était fort loin de punir tous les crimes. Il est vrai que la peine était toujours violente et solennelle. Mais les mailles du filet du système pénal étaient très lâches, et il était facile de se faufiler au travers. Je crois qu’il y a eu, au cours du XVIIIe siècle, non seulement une rationalisation économique – ce qu’on a souvent étudié en détail -, mais également une rationalisation des techniques politiques, des techniques de pouvoir et des techniques de domination.

La discipline, c’est-à-dire des systèmes de surveillance continuelle et hiérarchisée aux mailles très serrées, la discipline est une grande et importante découverte de la technologie politique.[29]

Deux formes de gouvernementalités sont donc distinguées par Foucault dans la considération du criminel ennemi public ou social : celle qui conçoit une attaque ou une menace selon la figure du souverain, le crime est donc l’ennemi du pouvoir central royal que gouverne comme souveraineté d’une part ; et d’autre part, celle qui conçoit un ennemi selon qu’il respecte ou non une norme rationnelle et technique d’une gouvernance disciplinaire. La souveraineté cherche à éradiquer l’ennemi criminel, la désignation est par-là même la concrétisation du pouvoir du Souverain dans la manifestation de sa force, alors qu’une forme disciplinaire cherche à utiliser le récalcitrant, le conformer et le former dans sa désignation qui le catégorise, le classe selon des modèles médico-social.

a) La gouvernance souveraine :

Comment se caractérise la gouvernementalité souveraine par rapport au disciplinaire? Avec quoi ce dernier fait rupture et se singularise par rapport aux rapports de souveraineté ? Foucault développe ainsi :

La théorie de la souveraineté est liée à une forme de pouvoir qui s’exerce sur la terre et les produit de la terre, beaucoup plus que sur les corps et sur ce qu’ils font. Cette théorie concerne le déplacement et l’appropriation par le pouvoir, non pas du temps et du travail, mais des biens et de la richesse. C’est elle qui permet de transcrire en termes juridiques des obligations discontinues et chroniques de redevances, et mas pas de coder une surveillance continue ; c’est une théorie qui permet de fonder le pouvoir autour et à partir de l’existence physique du souverain et non pas des systèmes continu et permanents de surveillance. La théorie de la souveraineté est ce qui permet de fonder le pouvoir absolu dans la dépense absolue du pouvoir, et non pas de calculer le pouvoir avec le minimum de dépense et le maximum d’efficacité. Ce nouveau type de type de pouvoir, qui n’est donc plus du tout transcriptible dans les termes de la souveraineté, c’est l’une des grandes inventions de la société bourgeoise.[30]

Ce qui intéresse une gouvernance souveraine dans une désignation de l’ennemi, ce n’est donc pas l’individu en lui-même, le criminel « ennemi social », mais ce à quoi il s’attaque quand il transgresse une loi, à savoir, l’intégrité des biens et d’un territoire représenté dans la figure du Souverain. Le corps du Roi et sa souveraineté obéissent à un système d’échange de protection[31] qui opère en réalité de façon discontinue. La punition qu’on inflige à l’ennemi est la vengeance divine spectaculaire, le criminel est désigné comme régicide, sacrilège au corps du Roi, il est punit par le supplice. Le criminel manifeste dans sa transgression du lien au corps du Roi la capacité du pouvoir à réagir et éradiquer, soigner et supprimer le mal intérieur par les remèdes de la police sur les membres du corps social.

Cet ennemi intérieur est considéré ainsi précisément parce qu’il est le corrélat de la souveraineté issue du traité de Westphalie qui, selon Foucault, constitue une limitation et un équilibre par l’économie et crée de la puissance par la formation d’un pouvoir intérieur de police illimité :

A partir du traité de Westphalie, dans le calcul mercantiliste des forces, on veut empêcher en Europe une configuration impériale, afin de réaliser un équilibre européen. En effet, pour le mercantilisme,  la concurrence entre Etats suppose que tout ce par quoi l’un des Etats s’enrichit, peut, et à dire vrai doit, être prélevé sur la richesse des autres Etats. Ce qui est acquis par l’un, il faut l’enlever à l’autre, on ne peut s’enrichir qu’au dépend des autres : pour les mercantilistes, le jeu économique est un jeu à somme nulle issu de la balance européenne qui fasse en sorte que l’unité impériale ne puisse se reconstituer grâce à deux mécanismes, celui illimité de l’Etat intérieur de police, celui limité des relations entre Etats souverains.[32]

On le voit par rapport à Carl Schmitt, ce n’est donc pas une conception abstraite de la souveraineté que Foucault développe dans ses formes et fonctions de gouvernance ; la constitution d’un pouvoir de police propre est corrélatif d’un certain équilibre européen enclenché après Westphalie. Si la désignation de l’ennemi extérieur est neutralisée et dérive peu à peu vers le sens d’un concurrent économique, celle intérieure est fonction de ce champ de stabilisation européen où la puissance propre s’ouvre à des moyens illimités dans la gouvernance et la police intérieure. L’ennemi est mis en lumière non pas simplement selon un statut juridique, mais des pratiques judiciaires qui se rattachent à cette économie du pouvoir souveraine déterminé par le Corps du Roi, par la relation des membres et le système de protection qui en découle. Désigner l’ennemi, c’est donc désigner ce qui met en danger la souveraineté comme corps, selon la terre, donc les frontières et l’appartenance au bien commun nationale comme membre.

Là cependant où l’ennemi criminel ne peut plus être désigné, là où la loi n’est même plus transgressée, on atteint les limites fonctionnelles du pouvoir souverain, son incapacité à fonctionner et sa contradiction interne, que Foucault décrit avec l’apparition du « monstre politique[33] » : c’est le procès de Louis XVI, le pouvoir à qui on ne peut appliquer aucune loi puisqu’il est sensé les garantir. « Le roi Louis XVI en revanche, n’a jamais souscrit à un moment quelconque au pacte social. Il n’est donc pas question de lui appliquer les clauses intérieures de ce pacte ou les clauses qui dérivent de ce pacte. On ne peut lui appliquer aucune loi du corps social. Il est ennemi absolu que le corps social tout entier doit considérer comme un ennemi. Il faut donc l’abattre, comme on abat un ennemi ou comme on abat un monstre.[34] »

Cette considération de l’ennemi selon les modes de gouvernance de la souveraineté est donc double, dans la mesure où l’ennemi est d’abord ennemi social criminel, donc celui qui, en tant que sujet de droit viole la loi et met en danger le lien social ou pacte social du corps social. Il est alors punit selon le caractère sain du corps social, expulsé ou éradiqué. Et le second mode de désignation de l’ennemi advient lorsque le pouvoir se contredit en quelque sorte lui-même et menace d’autodétruire le corps social, va à l’encontre de sa fonction de protection dont il se sert pour mettre l’ensemble en danger : il prend alors la figure du monstre politique, ennemi absolu sur lequel aucune loi ne peut plus s’appliquer.

L’ennemi est donc en tant que sujet de droit désigné par le système de gouvernementalité souverain comme criminel ou monstre. Cette désignation ne fonctionne que selon un système de redevance, d’allégeance discontinue, ponctuelle parce que la souveraineté s’exerce avant tout sur le contrôle d’un territoire. C’est ici qu’advient au XIXème siècle, comme l’annonçait plus haut Foucault, un système continu de surveillance qui ne sera plus basé sur le droit mais le référentiel économique pour gouverner non plus un sujet de droit mais un individu et son intérêt. C’est la forme de gouvernance disciplinaire qui cependant ne remplace pas la gouvernance souveraine, mais s’y accole progressivement, s’y superpose[35] .

 

b) La gouvernance disciplinaire :

Ce système fonctionne non plus selon la loi, mais selon un système de normes canalisant les individus pour maximiser l’intérêt et la productivité. Apparaissent alors des types de pratiques disciplinaires de surveillance et d’optimisation continues comme le carnet d’ouvrier, l’agencement architectural de salubrité, les règles d’hygiène et de surveillance médicale du comportement sexuel : tout cela s’exerçant moins sur le territoire ou les biens comme selon la souveraineté, mais bien plutôt le corps de l’individu à optimiser.

Dans ce qui la met en danger, la gouvernementalité de type disciplinaire portera sur ce qui individuellement résiste ou ne correspond pas à la norme et qui doit être réformé. D’où la montée en puissance des différentes formes d’expertises médicales ou de savoir de type psycho-sociologique qui vont apparaître dans ce système de surveillance pour interpréter le délit non plus selon le crime fait à la loi ou au lien social, mais à la déviance normative qui se manifeste dans le comportement individuel :

l’expertise permet de passer de l’acte à la conduite, du délit à la manière d’être, et de faire apparaître la manière d’être comme n’étant pas autre chose que le délit lui-même, mais à l’état, en quelque sorte, de généralité dans la conduite d’un individu » « l’expertise psychiatrique permet de constituer un doublet psychologico-étique du délit. Cela en fait non plus une infraction au délit mais une irrégularité par rapport à un certain nombre de règles qui peuvent être psychologiques ou morales… ce n’est pas l’explication du crime qui est en jeu, mais la chose à punir et sur laquelle va s’exercer l’appareil judiciaire[36]»

En ce sens, dans la désignation de l’ennemi social, le système disciplinaire concurrence le système souverain dans sa caractérisation. L’ennemi n’est plus le criminel, mais l’anormal dont on doit contrôler, surveiller et éventuellement redresser le comportement par un quadrillage disciplinaire de ses fonctions de production, et définir par l’expertise les règles de conformité des intérêts individuels selon la norme.

C’est lorsque l’on réactive l’interprétation selon un référentiel de type disciplinaire qu’apparaît la désignation de l’ennemi comme « malade », « psychopathe » ou « marginal social » où le médico-judiciaire détermine le danger et produit un type de réponse selon l’expertise et non plus la décision politique. L’ennemi ne peut donc échapper selon ces fonctionnalités continues du système disciplinaire, il est surveillé et perçu comme étant seulement à la marge de la norme : il n’est jamais « hors-norme », mais il fait jouer d’autres systèmes d’intérêts économiques en concurrence locale avec celle du marché officiel réglé. L’anormal est donc « réinséré » et valorisé dans un système d’intérêt compatible, ou bien il est isolé et enfermé s’il met en danger ou conteste continument la norme.

Le véritable point aveugle du disciplinaire se manifeste – comme le monstre du système souverain – lorsqu’un individu produit un comportement qui n’est pas traduisible en terme d’intérêt : l’individu sans intérêt ne peut être puni puisqu’on le punit à la mesure de l’intérêt sous-tendu (c’est ici qu’intervient le présupposé nécessaire de rationnalité du criminel). Foucault expose le cas d’une certaine Henriette Cornier[37] qui tua un enfant sans autre explication que « c’était une idée ». On ne peut réformer, redresser ou isoler un tel comportement sans présumer de la rationalité intéressée : le cas d’un individu sans intérêt échappe à toute prise disciplinaire et fait scandale pour le système parce que le référentiel d’expertise est rendu illisible et ses retraductions en termes d’intérêts sont inopérantes devant cet élément qui, sans catégorisation possible, devient imprévisible et invisible.

La punition de type disciplinaire et sa désignation de l’ennemi, du danger social fondait ses pratiques sur une transparence structurelle – dont le modèle fameux est le panoptique – et surtout le calcul d’intérêt qui permettait une intégration des principes de surveillance et ainsi d’autodiscipline où chacun fait un calcul d’intérêt : « même si je fais ce crime, la peine que j’encours est trop importante et, par conséquent, je ne commets pas ce crime[38]. »

Mais ce calcul qui reste dans un fantasme d’éradication du danger, du crime que porte l’ennemi par les modes de gouvernementalité disciplinaire, se heurte aux limites de l’exhaustivité et à l’abîme de l’individualité. La seconde peut être illisible donc sans désignation possible, l’autre peut au contraire en tant que recherche d’une disparition de tout crime, générer en fait de nouveaux types de crimes, donc de menace du pouvoir.

c) La gouvernance sécuritaire :

Une gouvernance souveraine qui fait de ses sujets des membres, celle disciplinaire qui rendait nécessaire une transparence exhaustive et rend le crime, par définition, exclus des rapports sociaux politique que met en place, protège, garanti le pouvoir. La redéfinition du lien social comme sujet de droit ou individu économique finit par faire apparaître les limites de ces modèles de consistances ou d’homogénéisations sociale : l’ennemi considéré comme monstre est essentiellement un problème de droit qui ne peut proposer une interprétation du corps social et dont l’existence est rendu étrangère aux modes de souveraineté. De même, l’anormal comme individu « sans intérêt » (ou qui ne peut l’avouer selon des critère médico-social) est lui-même la question-piège du pouvoir disciplinaire qui ne peut le reformer, le rentabiliser ou le normer. Le criminel est donc ennemi rejeté à l’extérieur parce que la gouvernance souveraine ou disciplinaire ne peut le caractériser sans remettre en cause de façon interne ses modes de fonctionnements qui finissent par s’épuiser dans l’exhaustivité ou la dépense d’intégration. L’ennemi absolu a donc bien une valeur existentielle si l’on veut parler comme Schmitt, mais seulement comme symptôme d’un système de  gouvernance qui exclut, c’est-à-dire ne peut plus l’intégrer à son système de protection ou de normation.

L’ennemi en tant que désignation n’est pas nécessairement un danger, mais il exemplifie les capacités de réaction d’une gouvernance. Pour dépasser les différentes apories de désignation de l’ennemi par les gouvernances souveraine et disciplinaire – historiquement et structurellement dépassées quantitativement par leur discontinuité et leur exhaustivité – il est nécessaire de concevoir et constater qu’il est apparu une forme de pouvoir qui intègre le crime non plus comme mis en cause ou exception de son système mais comme constitutif de son fonctionnement.

Foucault prend pour expliquer cela, l’exemple de la drogue et l’échec de ses différentes politiques de lutte dans les années 1960 aux USA. A partir de là, il constate l’apparition d’un autre type de gouvernementalité, celle de la société « sécuritaire » qui se met en place non plus selon des fonctions territoriales comme dans la gouvernementalité souveraine, non plus selon le corps et l’intérêt des individus à optimiser et normer selon des dispositifs disciplinaires, mais cette fois-ci, selon des processus de sécurité qui s’exerceront sur une population, et dont l’intervention porte sur le milieu, l’environnement, la circulation. Jusque dans les années 1970 entre les USA et le Mexique, des politiques de répression et d’éradication déclarée du trafic et de la consommation de drogue ont été mis en place. L’effet fut désastreux : les cartels de distribution et production se réduisirent mais pour se renforcer, et de l’autre côté, les consommateurs réguliers ne trouvant plus de drogue aux prix habituels, tombèrent dans la criminalité, prêt à tous les crimes pour se payer leur addiction. D’où la nécessité de changer de modes de considérations dans la criminalité et la façon de traiter le criminel

De là la seconde solution qui est formulée en termes d’économie libérale par Eatherly et Moore en 1973. Ils disent il est absolument fou de vouloir limiter l’offre de la drogue. (…) il va falloir au contraire faire que ce qu’on appelle les prix d’entrée, c’est-à-dire les prix pour les nouveaux consommateurs, soient le plus élevés possible, de manière que le prix soit en lui-même une arme de dissuasion et que les petits consommateurs, que les consommateurs éventuels ne puissent pas, à cause d’un problème de seuil économique, franchir le pas de la consommation. Et en revanche, pour ceux dont la demande est inélastique, c’est-à-dire qui de toute façon paieront à n’importe quel prix, à ceux-là donner la drogue au meilleur prix possible, c’est-à-dire au plus bas prix possible, pour qu’ils ne soient pas obligés, puisque de toute façon ils le feront, de se procurer de l’argent par n’importe quel moyen pour acheter leur drogue, – autrement dit : pour que leur consommation de drogue soit le moins criminogène possible.[39]

Ce n’est donc pas sur l’illégalité du sujet (trafiquant ou consommateur de drogue) ou sur le danger du comportement relatif à la délinquance liée à la drogue qu’un pouvoir doit travailler : le crime et le criminel et son caractère horrible, médicalement dangereux ou moralement répréhensible n’a pas d’importance. Ce qui est important dans cette considération du marché de la drogue, c’est de travailler à une gouvernance qui en contrôle des seuils sans chercher à éradiquer le crime : désigner un ennemi comme criminel est inutile, et chercher à le supprimer serait plus onéreux que si on se contente de le contrôler à la marge et rentabiliser son statut de minorité plus facile à satisfaire superficiellement.

La gouvernance sécuritaire doit donc accorder une grande tolérance à des pratiques « minoritaires » en travaillant non pas sur les sujets ou individus mais les règles de ces pratiques et son environnement.

Actuellement, on a pratiquement les mêmes approches relativement aux phénomènes des migrants vers l’Europe : il semble plus coûteux de dépenser des fonds de protection des frontières qui ont souvent l’effet inverse que de juguler, tracer et contrôler les passages clandestins. Le renforcement strict des frontières ne semble pas décourager, au contraire, des réseaux criminels de passeurs de plus en plus performants se mettent en place et font monter les enchères pour des migrants prêt à prendre tous les risques pour passer[40]. C’est donc sur l’offre de ce marché et les seuils qu’une politique sécuritaire va s’appliquer, quitte à décriminaliser les réseaux et le statut de  « clandestin » pour celui de « réfugié » et finalement de « migrant ». Ce n’est donc pas sur les critères d’identité, les frontières ou les normes d’accueil qu’une gouvernance sécuritaire va intervenir, mais sur une interprétation économique de l’environnement criminel des problèmes comme contrôle des marges de son pouvoir. Il faut atteindre non pas un territoire ou les individus, mais un milieu et sa population qui doit circuler au maximum, fluidifier son mouvement.

Contrairement à ce que souhaitait Bentham et les approches disciplinaires, la société n’a pas un besoin indéfini de conformité exhaustif et elle se trouverait très mal de vouloir réduire indéfiniment ce taux d’illégalisme. La désignation du criminel en tant qu’individu ou sujet de droit ne rend pas opérante les fonctions d’un pouvoir qui s’intéresse moins au territoire, moins aux comportements des « drogués » à désintoxiquer, migrants à « régulariser » ou « radicalisé » à rééduquer – encore une fois, ce profil anthropologique est gommé, il n’a pas d’importance, on a affaire à un consommateur, un migrant ou un porteur culturel -, qu’à l’environnement et aux phénomènes d’interaction d’une population dont il faut continuellement réévaluer les degrés de conformité plus que définir une fois pour toute le modèle normatif. Les dispositifs sécuritaires ne cherchent donc plus à caractériser un ennemi social selon la loi ou selon l’intérêt individuel conforme ou non, mais à établir un jeu de fluidification d’une population sur laquelle on intervient selon les formes du marché économique. Pour cela, la gouvernance sécuritaire travaille sur la population en organisant un milieu et une circulation qui n’est plus rigide ou transparente, mais organisée élastiquement pour l’aléatoire et pour cela, « un dispositif de sécurité ne peut bien marcher qu’à la condition que l’on donne quelque chose qui est la liberté : non plus les franchises et les privilèges qui sont attachés à une personne, mais la possibilité de mouvement, de déplacement, processus de circulation qui est un des aspects de la mise en place des dispositifs de sécurité.[41] »

L’objectif étant non plus une protection liée aux frontières établies du territoire, ou à une visibilité intégrale des individus et de leurs intérêts, mais à une possibilité d’intervention dans tous les secteurs « libre » d’une population pour lui garantir le plus haut degré de possibilisation, de circulation dans un environnement conditionné. Le pouvoir n’a plus à désigner un ennemi, mais à l’inscrire comme degré d’aléatoire (donc intensité de risque et interventions multiples) dans une population, tout en assurant celle-ci avec un processus de circulation qui peu à peu le neutralisera, le rentabilisera et stimulera selon ses formes d’actions.

Mais c’est précisément là qu’intervient le monstre illisible du sécuritaire, à savoir le terroriste. Il attaque le moteur de la circulation assurancielle, la garantie d’intervention aléatoire du pouvoir et le retourne contre ses fonctions. Ce dont a besoin un environnement sécuritaire, c’est de « liberté » et de contrôler à sa marge les « dérives » ou formes « minoritaires » : or un terroriste utilise précisément cette forme pour la généraliser. Autrement dit, une gouvernance de type sécuritaire n’a pas besoin de désigner un ennemi selon ses frontières ou un ennemi social anormal, parce que ce qui constitue ce danger, la forme de la menace, tout cela est constitutif de l’aléatoire dans un milieu ou une population ; il s’agit de gérer cet aléatoire qui introduit le risque en permanence dans l’environnement d’une population que l’on régule cependant par garantie, « aides » et assurance dans ce jeu de l’aléatoire. Et c’est là qu’une autre forme d’ennemi apparaît, le terroriste qui met en cause la nécessité assurancielle, son lien.

Que se passe-t-il donc aujourd’hui ? Le rapport d’un État à la population se fait essentiellement sous la forme de ce qu’on pourrait appeler le «pacte de sécurité». Autrefois, l’État pouvait dire : «Je vais vous donner un territoire» ou : «Je vous garantis que vous allez pouvoir vivre en paix dans vos frontières.» C’était le pacte territorial, et la garantie des frontières était la grande fonction de l’État.

Aujourd’hui, le problème frontalier ne se pose guère. Ce que l’État propose comme pacte à la population, c’est : «Vous serez garantis». Garantis contre tout ce qui peut être incertitude, accident, dommage, risque. Vous êtes malade ? Vous aurez la Sécurité sociale ! Vous n’avez pas de travail ? Vous aurez une allocation de chômage ! Il y a un raz de marée ? On créera un fonds de solidarité ! Il y a des délinquants ? On va vous assurer leur redressement, une bonne surveillance policière !

Il est certain que ce pacte de sécurité ne peut pas être de même type que le système de légalité par lequel, autrefois, un État pouvait dire : «Écoutez, voilà, vous serez punis si vous faites telle chose, et vous ne serez pas punis si vous ne la faites pas.» L’État qui garantit la sécurité est un État qui est obligé d’intervenir dans tous les cas où la trame de la vie quotidienne est trouée par un événement singulier, exceptionnel. Du coup, la loi n’est plus adaptée ; du coup, il faut bien ces espèces d’interventions, dont le caractère exceptionnel, extra-légal, ne devra pas paraître du tout comme signe de l’arbitraire ni d’un excès de pouvoir, mais au contraire d’une sollicitude : «Regardez comme nous sommes prêts à vous protéger, puisque, dès que quelque chose d’extraordinaire arrive, évidemment sans tenir compte de ces vieilles habitudes que sont les lois ou les jurisprudences, nous allons intervenir avec tous les moyens qu’il faut.» Ce côté de sollicitude omniprésente, c’est l’aspect sous lequel l’État se présente. C’est cette modalité-là de pouvoir qui se développe.

Ce qui choque absolument dans le terrorisme, ce qui suscite la colère réelle et non pas feinte du gouvernant, c’est que précisément le terrorisme l’attaque sur le plan où justement il a affirmé la possibilité de garantir aux gens que rien ne leur arrivera.

On n’est plus dans l’ordre des accidents qui sont couverts par cette société «assurancielle» ; on se trouve en présence d’une action politique qui «insécurise» non seulement la vie des individus, mais le rapport des individus à toutes les institutions qui jusqu’alors les protégeaient. D’où l’angoisse provoquée par le terrorisme. Angoisse chez les gouvernants. Angoisse aussi chez les gens qui accordent leur adhésion à l’État, acceptent tout, les impôts, la hiérarchie, l’obéissance, parce que l’État protège et garantit contre l’insécurité.[42]

d) Sécurité et terrorisme :

Un dispositif de sécurité développe l’aléatoire et le fait jouer pour que circule librement une population dans un environnement, un milieu[43] : la « créativité » et le risque dans ces actions à distance permises sont permanents, sollicités, car la « liberté » est garantie à tous les niveaux des interactions et par là, l’intervention du pouvoir est sans limites. Pour cependant qu’une population joue le jeu, il faut un minimum de garanties, un pacte tacite de sécurité et que les risques soient à un seuil assuré pour entrer en jeu, circuler dans un milieu confortable et jouable parce qu’assuré, « satisfaisant ».

Or, le terroriste met en jeu cette assurance même en faisant jouer l’aléatoire contre ce taux minimum garanti à une population contre les risques, qui, ainsi, ne sont plus assurés au même prix : le jeu aléatoire devient exponentiel, incontrôlable et le confort relatif du régime assuranciel explose. Le plan sécuritaire n’a pas besoin de désigner l’ennemi puisque le fonctionnement des modes sécuritaires a pour principaux objectifs d’assigner d’emblée une localisation dans l’aléatoire de l’élément à risque, de déterminer son type aléatoire et d’en fixer les seuils de rentabilités éventuels. Cette place de l’aléatoire est la mesure du fonctionnement sécuritaire en tant que degré de « risque », de « précaution » qui concrétise et rentabilise ou non tous les standards du régime assuranciel. L’ennemi qui utilise des moyens terroristes est identifié comme terroriste parce qu’il se réfère uniquement à l’aléatoire sans référentiel de normalité assuré. Ainsi, les revendications réelles ou attribuées, nationales partisanes ou religieuses, d’inspirations rationnelles ou d’inspirations sacrées, cohérentes ou contradictoires du terroriste ne sont pas en question parce qu’elles n’entrent pas directement en ligne de compte du système sécuritaire qui est un tacite contrôle formel et une assurance conventionnelle : la caractérisation du terroriste dépend de la gouvernementalisation et de sa position dans cette gouvernementalité. Ainsi, que les « attaques » soient ouvertes ou implicites, cela ne met pas essentiellement en « danger » le référentiel sécuritaire, car celui-ci fonctionne avec ce type de génération de l’aléatoire qui dynamise et justifie ses modes de fonctionnement illimités dans ses interventions dont la permanence est l’urgence. Évidemment, nous parlons ici abstraitement, comme si le type était pur de toutes sédimentations historico-politiques des autres gouvernances qui peuvent interagir ou se superposer à son fonctionnement. Le trait caractéristique de cette gouvernance est cependant la mise en place et le contrôle de l’aléatoire comme danger constitutif de la garantie de sécurité qui en est la contrepartie. Si l’on réutilise les analyses de Michel Foucault et que l’on tente une interprétation, on peut dire que le terroriste, les moyens terroristes utilisés prennent racine dans l’aléatoire qui, à défaut de le prévoir, lui donne une cohérence : d’où ces discours qui promeuvent « l’habitude de vivre avec le terrorisme », ou bien le « risque zéro n’existe pas ». Il s’agit là moins de constater la fin du régime de protection souverain ou les limites quantitatives et qualitatives du système disciplinaire et son fantasme d’exhaustivité de la surveillance, que d’indiquer le principe d’un système sécuritaire qui a besoin des risques et des précautions à assurer face à une circulation aléatoire qu’il a généré pour légitimer le besoin de garantie en contrepartie. Mais c’est cela qu’attaque le terroriste : ce n’est pas tant une généralisation de l’aléatoire ou la généralisation du risque dans la vie normale, que le système de contrepartie lui-même qui est mis en question. Les attentats terroristes ne cherchent pas directement les points réels du pouvoir (sauf dans une seconde phase de « guérilla ») mais surtout le symbole de son spectacle où « la certitude du pain pour les lendemains » est offerte dans les endroits de jouissance en apparence sans contrepartie ou avec des paiements assurés : il attaque souvent la police mais rarement les casernes militaires, il s’attaque aux données personnelles des agents des institutions pour les sortir de l’anonymat – anonymat que nécessite pourtant les actions de sécurité  pour être efficaces. Les cibles terroristes ne sont pas aveugles – au sens sécuritaire – mais elles se traduisent par un discours de ce type : « nous n’attaquons pas l’Etat ou le pouvoir de votre pays, nous attaquons ce que prétend vous garantir un pouvoir en contrepartie des contraintes sécuritaire qu’il vous impose ». C’est pourquoi un groupe terroriste peut être amené à ne pas attaquer les cibles qu’il  considère comme ayant accepté de vivre une contrepartie de contrainte liée non pas à la garantie, mais à la terreur : le terroriste joue et retourne le jeu de garantie de l’aléatoire dans la cohérence sécuritaire dont il est – dans ce cas-là – un des acteurs explicite déclaré.

On peut retraduire les terroristes comme « monstres » vis-à-vis d’un système souverain, mais actuellement, ces tentatives n’ont de réalité que pour personnifier les dirigeants de pays considérés comme des sorte de « délinquants » dictatoriaux ou trop « autoritaire » et justifier les interventions. Les actes monstrueux des terroristes qualifiés comme tels entraînent des réactivations du référentiel souverain comme l’identité nationale, ou l’intégrité des frontières de façon probablement vaine : le fait d’être « membre » d’un corps social au sens national souverain est de toute façon mis en cause de plus en plus systématiquement par les modes individuels revendiquant des « droits fondamentaux » antérieurs à l’Etat ; par-là on ne peut rien demander à l’échelle commune en terme national. Indépendamment de cela, nous avons vu plus haut que ce mode de dépense du pouvoir est dans son fonctionnement, ponctuel et discontinu, ce qui ne peut en rien offrir un contrat de protection suffisant actuellement. De même, on peut retraduire le terroriste en « anormal », « malade » en réactivant des référentiels disciplinaires : mais ceux-ci sont condamnés dans leurs courses à l’exhaustivité et dans la nature même des normes sociales qu’ils proposent à des individus dont l’intérêt repose sur un plan difficilement réductible à l’économie. Enfin, on peut imaginer une retraduction sécuritaire du terrorisme selon le schéma de la gestion des trafics de drogue que nous avons vu plus haut. Plusieurs observateurs insistaient sur une corrélation entre les « radicalisés », leurs lieux d’implantations et le trafic de drogue en l’Europe. Le problème c’est que les modes de gouvernance ne peuvent pas indiquer de seuil de criminalité minimum à appliquer pour la foi religieuse[44] : le schéma de la « modération » n’est sécuritairement pas possible à détecter en dehors du seul schéma religieux et de ses interprétations, et pour le moment, ces modes d’interprétations religieuses ne sont pas intégrés par les formes de gouvernances.

On peut transposer ces éléments de gouvernance pour juger de la liberté d’expression sur internet. Avec les réseaux sociaux tout est fait pour favoriser les manifestations ou regroupements divers et variés de l’opinion quel qu’en soit leur soit le contenu ou l’identité, le comportement des personnes. L’intérêt n’est évidemment pas simplement économique, puisque ce n’est pas seulement un consommateur que l’on cartographie avec cela, mais toute une population formulant librement ses propres outils de contrôle qu’elle est prête à supporter (dans tous les sens du terme) : un message n’est donc plus à éradiquer, punir ou isoler puisqu’il est d’emblée lié à un vaste réseau d’opinions concurrentes prêtes à le regrouper, le susciter, ou le dénoncer et ainsi, le neutraliser, et dans tous les cas, contenir l’influence de son contenu à une population donnée, et ainsi, formater et prévoir l’influence de son action à distance sur un milieu qui ne fait qu’exprimer son symptôme culturel ou économique prêt à être exploité. L’aléatoire d’une opinion n’est plus restreint ou standardisé selon un modèle qui l’ordonne ou le discipline ; l’aléatoire d’une opinion est encouragé dans son expression, sa « liberté de circulation » qui atteint d’elle-même les seuils de conformité par le système d’échange qu’elle utilise pour exister. En retour, le marché trouve des critères et des normes de rentabilité un peu plus fiables ou du moins, des systèmes d’offres contemporains à la demande, au lieu d’une offre qui doit former coûteusement la demande, l’adapter, la fidéliser et la faire évoluer : ici l’offre se décalque directement en temps réel et circule avec la demande.

Le problème arrive lorsque l’offre exprimée suscite un aléatoire intraduisible ou qui cherche le paroxysme de ce risque que comporte l’aléatoire et a pour conséquence, non plus une neutralisation, mais une opposition explicite qui fait jouer les référentiels contre eux-mêmes et qui, en même temps, les rend possible. Un environnement propre émerge sans influence possible puisqu’il utilise ces mêmes éléments de libre circulation, de « libre » expression. Et chercher à éradiquer cet environnement, c’est renoncer à une visibilité influente dont a besoin un dispositif de sécurité pour intervenir sur une population. C’est aussi dans cette recherche d’éradication  rendre clandestin, invisible, et radicaliser encore plus cette population à risque. Et ce système sécuritaire est pris au piège lorsqu’il ne parvient pas à fixer le seuil possible d’une expression déterminée qui indique le passage à un seuil critique de danger qui ne peut plus être assuré.

Si l’on considère les contenus dits terroristes comme des contenus assimilables par analogie au marché de la drogue comme nous l’avons vu plus haut, nous pouvons avancer que le problème actuel d’une gouvernance sécuritaire est de faire que les prix d’entrées du consommateur de contenus d’opinions soient les plus élevés possibles – donc difficiles d’accès ou médiatisés selon des filtres d’atténuation, de modération complexes – pour faire en sorte que le prix du contenu soit en lui-même une arme de dissuasion et que les consommateurs éventuels ne puissent pas franchir le pas de la consommation à cause d’un problème économique. Et à l’inverse, pour les adhérents réguliers de ces contenus, rendre ceux-ci plus insipides, banalisés pour les neutraliser peu à peu, notamment en les faisant entrer dans des formes institutionnelles officielles plus contrôlables. Le problème est que ces contenus visent une surenchère qui dépasse ce cadre économique et ne peut se suffire de ses « marges » ou de manifestations « minoritaires ». Ainsi, plus un prix est élevé, plus il acquiert une valeur aux yeux des nouveaux consommateurs. Si pour l’économiste Robbins, « l’économie, c’est la science du comportement humain, la science du comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages mutuellement exclusifs. »,  une ressource rare est créée artificiellement dans cette lutte contre les contenus des réseaux sociaux et par-là les fins mettent en danger la relation même au moyen. Le terrorisme fait payer le prix de ce qui conditionne la jouissance de l’aléatoire qui était en apparence gratuite et « libre » ; la respiration permise selon des formes de contraintes dans les endroits de fêtes, de loisirs et de consommations principalement, les attentats ou les mises en causes terroristes révèlent et font sentir dans le sang le prix que permet la contrepartie assurancielle. Car du point de vue des gouvernementalités, même dans la jouissance des cafés, des salles de spectacles, des journaux satiriques, des stades dédiés aux sports ou les réseaux virtuels de rencontres, qui n’ont en apparence que peu ou pas de contraintes de pouvoirs explicites, le terrorisme rappelle par l’horreur que l’aléatoire et sa contrepartie libre de jouissance gratuite ont pour fond la terreur.

Conclusion :

Carl Schmitt présupposait dans la désignation de l’ennemi une mise en cause existentielle pourtant relative à cette discrimination. La typologie « ennemi réel » et « absolu » qui en dérivait reposait en définitive sur une distinction abstraite du politique d’avec les éléments moraux ou technique alors que Schmitt en voyait, à défaut de la constitution, du moins l’influence dans le politique stricte. C’est sur ce point que nous avons tenté d’opérer un dépassement du politique schmittien en essayant de comprendre quels éléments constituaient une pratique de pouvoir qui désigne ce qu’elle considère comme ennemi ou résistant à son gouvernement. Ainsi, nous devions changer de prisme concernant l’ennemi, celui-ci n’étant pas strictement de l’ordre des guerres ouvertes entre états, ou du moins, à penser seulement selon ce schéma classique, mais à partir des modes de gouvernementalité, donc à partir du paradigme de la guerre civile proposé par Michel Foucault dans ses cours au Collège de France.

Si l’on résume nos reprises de Foucault, pour la gouvernementalité de type souveraine qui prétend protéger en fonction du territoire, l’ennemi est désigné selon la définition des frontières du pays (les guerres extérieures entre états) et le corps social comme ennemi intérieur à expulser ou éradiquer par amputation du « membre ». On peut se souvenir ici des réactions de François 1er après l’affaire des placards visant à réprimer les « mal sentants de la foi », selon que « si mon bras était infecté de telle pourriture, je le voudrais séparer de mon corps ».

La gouvernementalité de type disciplinaire met également en place des pratiques qui cherchent à désigner son ennemi par expertise sur les individus, selon une recherche de visibilité de l’anormal reposant sur une traduction de l’intérêt ou calcul de l’individu.

Le paradoxe d’une gouvernance sécuritaire, c’est qu’elle n’a pas besoin de désigner l’ennemi ou ce qui la met en danger puisqu’elle suscite spontanément, de par sa nature d’invention de l’aléatoire, une auto désignation des menaces, une émergence du criminel, de l’ennemi ou de l’anormal dans sa libre circulation, le jeu de libre expression que le pouvoir met en place. Le problème, c’est lorsqu’il y a surenchère de l’aléatoire, où l’indétermination cancérise le milieu qui devient de plus en plus inconsistant dans l’environnement, et ainsi, ne parvient plus à assurer de rien, n’a plus les moyens de garantir les seuils minimum de coexistences des contenus qui s’uniformisent et perdent en force de stimulation, ou s’extrémisent et deviennent hors de contrôle dans leurs forces d’influence. Si l’on s’inspire des analyses proposées par Michel Foucault, c’est là le problème que pose le terrorisme actuellement aux gouvernementalités sécuritaires.

En tant que telle, la « nécessité de nommer l’ennemi » actuelle – du moins en France – semble réactiver un certain nombre de fonctions, de pratiques de gouvernementalité souveraine (état d’urgence, clôture des frontières, déchéance nationale), mais aussi disciplinaire dans la mesure où un certain nombre de programmes scolaires et culturels sont placés sous le signe de l’apprentissage des codes de citoyennetés, ou encore des programmes de réadaptation ou « déradicalisation » liés aux prisons. Un certain nombre d’analyses cherchent à nommer l’ennemi terroriste selon des critères de gouvernance souveraine en faisant référence aux tiers intéressés, pays extérieurs en insistant sur des mesures de valorisation de l’identité (administrative, culturelle, historique tec.). D’autres nomment l’ennemi à partir de désignations de type sécuritaire, selon des expertises de types psycho-sociales, de portraits robots des assassins criminels à isoler par un renforcement ou renouvellement des dispositifs de surveillance. La gouvernance sécuritaire n’a pas besoin de nommer l’ennemi : ceux-ci se revendiquent et s’avouent eux-mêmes clairement sur les réseaux sociaux : le problème semble être actuellement celui de la « radicalisation », qu’il soit un retour aux racines réelles ou rêvées, ou à la clandestinité d’un mode de vie ou d’action.

Le terroriste apparait donc d’autant plus clairement qu’il est en même temps insaisissable, non pas en tant que personne, mais en tant que contenu. D’un point de vue disciplinaire, l’intérêt individuel qu’il porte en lui-même est nul puisqu’il tue et se tue en même temps (dans la mesure où, contrairement à l’époque de Foucault, le terrorisme actuel porte en lui de moins en moins de revendications de « classe » ou soutenant des causes strictement nationales). De même, d’un point de vue souverain, dans les territoires que la mouvance terroriste contrôle, elle semble bien réactiver des formes de gouvernance de persécution systématique, de sacrifice permanent dont les processus sont autodestructeurs. La difficulté est que pour désigner le terroriste comme ennemi, il y a une intrication des modes ou pratiques des gouvernementalités souveraines, disciplinaires et sécuritaires – intrication à multiples désignations qui ne semble pas se démêler pour le moment –  qui à leurs niveaux propres rendent l’ennemi innommable tout en lui permettant de se désigner.


[1]           Mais c’est là un autre problème que nous ne traiterons pas – sauf par digression avec Julien Freund ; par ailleurs, ce problème est très bien indiqué avec ses paradoxes dans un excellent article de Laetitia Delamare : http://www.implications-philosophiques.org/ethique-et-politique/philosophie-politique/projet-de-paix-perpetuelle-et-charte-des-nations-unies/

[2]           Carl Schmitt, Notion de politique p70 Champs Flammarion

[3]           Cf. notamment son ouvrage : Hegel, Carl Schmitt : La politique entre spéculation et positivité (PUF)

[4]           « Mais l’Etat est une individualité et la négation est essentiellement contenue dans l’individualité. Si donc, plusieurs Etats s’unissaient pour constituer une famille, il faudrait que cette union, en tant qu’individualité, se crée un opposé ou un ennemi. » (Hegel, Philosophie du droit, §324 add)

[6]           Le Monde diplomatique février 2004 https://www.monde-diplomatique.fr/2004/02/DERRIDA/11005

[7]           Carl Schmitt, Théorie du partisan, Champs flammarion, Paris, 1992, p70

[8]           Carl Schmitt, La notion de politique, 1932, tr. Steinhauser, Champs Flammarion, 1992, p. 70-73

[9]           Carl Schmitt, Théologie politique, p20sq

[10]          Il écrit dans la préface à la réédition de Notion du politique, « l’ère de l’État est à son déclin. Tout commentaire est dorénavant superflu » (p42 édition Calmann-Lévy, 1972)

[11]          Carl Schmitt, Théorie du partisan, ibid., pp. 219, 240

[12]          Là-dessus Julien Freund développe Schmitt dans sa thèse L’essence du politique, §114, p498sq editions Dalloz, 2003.

[13]          On rappelle ici que les différents traités dits de Westphalie ont thématisé pour la première fois un droit de type international où les caractères de souveraineté ont été explicitement déclarés comme condition sine qua non dans les relations européennes. Cf. traité de Müntser du 24 octobre 1648 articles CXXIII. et CXVII. « Et qu’au reste tous leurs droits et privilèges en ce qui regarde le spirituel et le temporel, dont ils ont joui avant ces troubles, leur soient conservez ; sauf toutefois les droits de souverainteté avec ce qui en dépend pour chacun de ceux qui en sont les Seigneurs. » Et LXIV. Ces éléments sont repris dans l’article 1er de la Convention de Montevideo du 26 décembre 1933, sur les Droits et Devoirs des États qui rappelle : « Pour un être souverain, un État doit disposer : d’une population permanente, d’un territoire défini et d’un gouvernement opérationnel et la capacité d’entrer en relation directe avec les autre États ».

[14]          La convention de Genève de 1949 reconnaît les partisans ou combattants irréguliers selon : « qu’ils ont un lien avec tout ou une partie du conflit, sont dans une organisation sous un commandement responsable, ont des signes distinctifs fixes et visibles à distance, ont un port ouverts d’armes, et enfin respectent les lois et coutumes de la guerre Cf. les articles 1 et 2 du Règlement de La Haye du 18 octobre 1907 sur les lois et coutumes de la guerre sur terre. https://www.cairn.info/revue-strategique-2009-1-page-31.htm#no18

[15]          Carl Schmitt, Notion de politique, 1932, p90

[16] Carl Schmitt, Nomos de la terre pp318-319

[17]          Carl Schmitt, La Notion de politique (1932), Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 98. et  Ex captivitate salus

[18]          Pour approfondir ces différents points par ailleurs, on lira avec profit l’article de Jean-Claude Monod, « La déstabilisation humanitaire du droit international et le retour de la « guerre juste » : une lecture critique du Nomos de la terre »cf. https://www.cairn.info/revue-les-etudes-philosophiques-2004-1-page-39.htm#no3

[19]          Cf. Carl Schmitt, L’ère des neutralisations (1929), Notion du politique p151

[20]          « Tout ordre repose sur une décision […], même l’ordre juridique repose, à l’instar de tout ordre, sur une décision et non sur une norme » (Carl Schmitt, Théologie Politique, p. 20). D’un point de vue normatif, « la décision est née d’un néant » (Carl Schmitt, Théologie Politique, p. 42).

[21]          Foucault  est sans ambiguïté sur l’importance de l’Etat dont on surestime selon lui à peu près tous les caractères : « L’Etat, pas plus actuellement sans doute que dans le cours de son histoire, n’a eu cette unité, cette individualité, cette fonctionnalité rigoureuse et je dirais même cette importance. Après tout, l’Etat n’est peut-être qu’une réalité composite et une abstraction mythifiée dont l’importance est beaucoup plus réduite qu’on ne le croit. Peut-être. Ce qu’il y a d’important pour notre modernité, c’est-à-dire pour notre actualité, ce n’est pas l’étatisation de la société, c’est ce que j’appellerais plutôt la « gouvernementalisation » de l’Etat. Nous vivons dans l’ère de la gouvernementalité, celle qui a été découverte au XVIIIème siècle. » (Foucault, Sécurité, territoire, population, p112, leçon du 1er février 1978)

[22]          Foucault, Naissance de la biopolitique, p317, leçon du 4 avril 1979

[23]            Foucault, Naissance de la biopolitique, p79, leçon du 31 janvier 1979

[24]          Bacon, « Essai sur les séditions et les troubles » cf. Foucault « Territoire sécurité population », p273sq leçon du 15 mars 1978

[25]          Foucault, La société punitive, leçon du 10 janvier 1973, p30sq

[26]          Foucault, leçon du 10 janvier 1973, La société punitive, p33-34

[27]          C’est évidemment plus complexe qu’un simple retournement ou inversion, Foucault est très nuancé là-dessus : « Faut-il alors retourner la formule et dire que la politique, c’est la guerre poursuivie par d’autres moyens ? peut-être, si l’on veut toujours maintenir un écart entre guerre et politique, devrait-on avancer plutôt que cette multiplicité des rapports de force peut être codée – en partie et jamais totalement – soit dans la forme de la « guerre », soit dans la forme de la « politique » ; ce serait là deux stratégies différentes (mais promptes à basculer l’une dans l’autre) pour intégrer ces rapports de force déséquilibrés, hétérogènes, instables, tendus » (Foucault, Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir, p121sq GF)

[28]          Foucault, leçon du 10 janvier 1973, La société punitive, p34

[29]          «Die Folter, das ist die Vernunft» («La torture, c’est la raison» ; entretien avec K. Boesers ; trad. J. Chavy), Literaturmagazin, no 8, décembre 1977, pp. 60-68. 1977 Dits et Ecrits Tome III texte n°215

[30]          Foucault, « Il faut défendre la société », page 32sq, leçon du 14 janvier 1976

[31]          On peut relire là-dessus Louis XIV « Sur le métier de roi » : « Quand on a l’Etat en vue, on travaille pour soi. Le bien de l’un fait la gloire de l’autre… Les différentes conditions dont le monde est composé ne sont unies les unes aux autres que par un commerce de devoirs réciproques. Ces obéissances et ces respects que nous recevons de nos sujets ne sont pas un don gratuit qu’ils nous font, mais un échange avec la justice et la protection qu’ils prétendent recevoir de nous. Comme ils doivent nous honorer, nous devons les conserver et défendre… nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu’ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes la tête d’un corps dont ils sont les membres. Ce n’est que pour leur propre avantage que nous devons leur donner des lois ; et ce pouvoir que nous avons sur eux ne doit nous servir qu’à travailler plus efficacement à leur bonheur » (Mémoires historiques et politiques, année 1661, page 105, œuvres de Louis XIV, tome1, Paris 1806)

[32]          Foucault, Naissance de la Biopolitique, p54 sq, leçon du 24 janvier 1979

[33]          « Pour qu’il y ait monstruosité, il faut que cette transgression de la loi-tableau soit telle qu’elle se réfère à, ou en tout cas mette en cause une certaine interdiction de la loi civile, religieuse ou divine ; ou qu’elle provoque une certaine impossibilité à appliquer cette loi civile, religieuse ou divine. » (Foucault, « les anormaux », leçon du 22 janvier 1975 p58sq)

[34]          Foucault, Les anomaux, p88, leçon du 29 janvier 1975

[35]           « Il a été l’un des instrument fondamentaux de la mise en place du capitalisme industriel et du type de société qui lui est corrélatif. Ce pouvoir non souverain, étranger donc à la forme de la souveraineté, c’est le pouvoir « disciplinaire »….  Or ce quadrillage ne peut en aucun cas se transcrire dans ce droit, qui en est pourtant l’accompagnement nécessaire. Un droit de la souveraineté et une mécanique de la discipline : c’est entre ces deux limites, je crois, que se joue l’exercice du pouvoir » (Foucault, « Il faut défendre la société », p.33-34, leçon du 14 janvier 1976)

[36]          Foucault, Les anomaux, p16 , leçon du 8 janvier 1975

[37]          Foucault, Les anomaux, p102 , leçon du 5 février 1975

[38]            Foucault, Naissance du biopouvoir, leçon du 21 mars 1979, page 259sq et p261

[39]            Foucault, Naissance du biopouvoir, leçon du 21 mars 1973, p 263sq

[40]          Voir l’article suivant – selon son approche du problème – et le lien auquel il renvoie : https://www.letemps.ch/opinions/2015/09/02/afflux-massif-refugies-un-mythe-aux-effets-pervers
http://www.themigrantsfiles.com/

[41]          Foucault « Territoire, sécurité, population »,  pages 13-22, leçon du 11 janvier 1978

[42]          Foucault, « la sécurité et l’État » (entretien avec R. Lefort), Tribune socialiste, 24-30 novembre 1977, pp. 3-4. Dits Ecrits tome II texte n°213

[43]          Voir également pages 13-22, leçon du 11 janvier 1978 « Territoire, sécurité, population » Michel Foucault

[44]          Même si ce n’est pas lié à cette question du terrorisme et qu’il n’en tire pas de conséquence, Michel Foucault interroge cette question des relations entre révolution et religion à partir d’une lecture de Ernst Bloch, Le principe d’espérance, dans un entretien sur la révolution iranienne en 1979 Cf. http://fares-sassine.blogspot.fr/2014/08/entretien-inedit-avec-michel-foucault.html

  1. Seulement un petit conseil entre amis virtuels… vous devriez annoncer que votre article est long… vraiment très long (16 pages). Sur le Web, ça peut être déroutant contrairement à un texte sur papier.

    Mais votre sujet est intéressant.

  2. Bonjour, merci de votre lecture et de l’intérêt que vous avez pu trouver au sujet ; désolé pour la longueur qui effectivement est sans doute « physiquement » décourageante en lecture sur écran. C’est pour remédier à cela que le site propose un onglet « print », mais si vous souhaitez un fichier un peu plus lisible, n’hésitez pas à contacter l’équipe d’IP, je vous transmettrai le fichier originel (avec des notes en bas de pages et références plus simples). Bien cordialement à vous

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