Gouvernementalité et dispositifs de sécurité

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Sécurité, gouvernement, population (3)

Les mécanismes de gestion de la population


Nous avons déjà souligné que le gouvernement avait désormais pour objectif de gérer la population, non plus en tant que somme d’individus indépendants les uns des autres, mais comme un agrégat d’individus habitant un même monde, ayant des habitudes communes, des pratiques communes, etc. La discipline avait pour objet la personne, soit son corps, soit son esprit, ou les deux. Les dispositifs de sécurité vont être mobilisés pour gouverner une masse, pour mieux maîtriser les détails. C’est la raison d’être du long développement du Foucault sur le pastorat chrétien : il est une nouvelle forme de pouvoir qui caractérise l’apparition de modes spécifiques d’individualisation et constitue ainsi les prémisses de ce que sera plus tard au XVIème siècle la gouvernementalité. La pastorale des âmes va laisser place au gouvernement des hommes, sans que le pastorat ne disparaisse complètement. Le biopouvoir intègre une dimension globalisante et individualisante, propre aussi bien au pastorat qu’à la gouvernementalité : au troupeau fait place la population, à la brebis fait place le corps dans ce qu’il y a de vital en lui. Gouverner la population n’implique donc aucunement un rétrécissement d’échelle ; au contraire, gouverner la population sera s’immiscer dans ce qu’il y a de plus privé en l’homme : sa santé, sa sexualité, sa manière de vivre, etc. La politique de la vie rend publique ce qui autrefois relevait strictement du domaine privé. Il ne s’agira plus de stigmatiser telle personne donnée parce qu’elle a le sida. Il s’agira au contraire de tout connaître dans les détails, de comprendre comment cette personne a pu en arriver là ; c’est-à-dire non pas la juger elle, mais recueillir des informations à mettre en perspective avec d’autres personnes, et ceci pour repérer des régularités de comportement, comprendre comment limiter la transmission de la maladie, etc.

« Gérer la population, ça veut dire la gérer également en profondeur, la gérer en finesse et la gérer dans le détail»[1] . Les dispositifs de sécurité vont donc porter sur une masse globale et par le fait même de s’intéresser à la vie en général, atteindre par cela même ce qu’il y a de plus proche de l’individu. Ce sera le propre des statistiques, dont la particularité est de disposer d’informations précises sur chaque individu pris séparément, de manière à avoir une vue d’ensemble de ce qu’est la population.

Par exemple, connaissance de la population, mesure de sa quantité, mesure de sa mortalité, de sa natalité, estimation des différentes catégories d’individus dans un Etat et de leur richesse, estimation des richesses virtuelles dont dispose un Etat : les mines, les forêts, etc., estimation des richesses produites, estimation des richesses qui circulent, estimation de la balance commerciale, mesure des effets de taxes et des impôts […]. (STP, p. 280)

C’est donc sur la base de ce type de connaissances techniques que les dispositifs de sécurité vont pouvoir être mis en place. Si l’on prend par exemple le système biométrique, auquel Foucault ne pouvait évidemment pas penser. Le système biométrique offre un cadre sécuritaire dont l’objectif est de lutter contre le terrorisme mais également un cadre non sécuritaire qui est de contrôler les flux migratoires. Pour prendre un exemple plus précis, lorsque nos empreintes digitales sont contrôlées lors d’un passage par une frontière, celles-ci ont à l’origine été centralisées dans une gigantesque base de données et peuvent ainsi être comparées. Si une personne se présente plusieurs fois sous plusieurs noms différents, il est possible de savoir qu’il s’agit d’une seule et unique personne. Ce qui importe n’est pas de savoir qui on a en face, le problème n’est pas de l’ordre de l’identité, mais de l’identification. Grâce à ces moyens, l’Etat dispose d’une traçabilité précise des déplacements de sa population. L’ancêtre des techniques biométriques, c’est chez Foucault, la police.

Police et raison d’État

La police est pour Foucault l’une des manifestations de la « raison d’Etat ». Le gouvernement étend son champ d’activité à des domaines nouveaux. La raison d’Etat s’inscrit dans une réflexion des théoriciens de l’Etat au sujet de ce que doit être la pratique du gouvernement. Les théoriciens s’interrogent sur la rationalité de l’Etat. La raison d’Etat doit être considérée à l’aune de la positivisation du droit : le gouvernement ne règle plus ses pratiques par rapport à des normes transcendantes, par rapport à un droit naturel, divin, mais en lui-même et ce pour garantir l’intégrité et la paix de l’Etat. La fin de la raison d’Etat n’est autre que l’Etat lui-même. Foucault énonce par exemple la définition que donne Chemnitz de la raison d’Etat. C’est un « certain égard politique que l’on doit avoir dans toutes les affaires publiques, dans tous les conseils et desseins, et qui doit tendre uniquement à la conservation, à l’augmentation, à la félicité de l’Etat, à quoi on doit employer les moyens les plus faciles et les plus prompts »[2]. La raison d’Etat fait état d’un certain savoir que nous avons de l’Etat et que l’on utilise pour le conserver. La raison d’Etat est « conservatrice ». La raison d’Etat, parce que chargée d’assurer l’intégrité de l’Etat dispose de deux appareils d’Etat pour mener à bien sa fonction : un dispositif diplomatico-militaire et la police. C’est la police qui nous intéresse en particulier justement parce qu’elle est une technique continue :

La faiblesse de la nature humaine, la méchanceté des hommes font que rien, dans la république, ne pourrait se maintenir s’il n’y avait, en tout point, en tout moment, en tout lieu une action spécifique et la raison d’Etat assurant d’une façon concertée et réfléchie le gouvernement. Il faut donc toujours un gouvernement et de tout temps un gouvernement : le gouvernement, comme acte de création continue de la République. (STP, p. 265)

La police est une technique de pacification interne de l’Etat : elle surveille non ce que sont les hommes, mais ce qu’ils font, leurs activités, leurs communications, etc. La police est une technique de bien-être continue qui pour assurer ses fonctions s’immisce dans les détails de la manière dont interagit une population. La raison d’Etat justifie alors toutes les actions de la police. La police surveille pour une raison d’Etat, c’est-à-dire pour une raison propre à l’Etat, indépendamment de toute justification morale par exemple. La raison d’Etat a ceci de spécifique qu’elle n’a pas besoin de justification : c’est la sauvegarde de l’Etat qui est en jeu ; par conséquent toutes les activités de la police se font au service de l’Etat et tous les moyens sont bons pour parvenir à la paix. D’où le coup d’Etat comme prolongement possible de la raison d’Etat, sous une forme violente. La raison d’Etat ne signifie rien d’autre que le fait que la loi perd son caractère coercitif absolu pour se plier à la nécessité de l’intégrité étatique.

« Il y a donc, nous dit Foucault, une nécessité de l’Etat qui est supérieure à la loi (STP, p. 268) ». La raison d’Etat ne s’exerce cependant pas sous une forme violente. La police n’est pas mobilisée pour réprimer une population ou un individu donné ; elle agit tranquillement, sans même qu’on s’en aperçoive au plus près de nos activités, de nos comportements, de nos habitudes, etc. Elle est « l’ensemble des moyens par lesquels on peut faire croître les forces de l’Etat tout en maintenant le bon ordre de cet État ». (STP, p. 321)

Si l’on fait le lien avec ce que nous avons dit plus haut, la police est une technique directement issue d’un certain type de rationalité gouvernementale qui recherche une certaine stabilité de l’Etat ou son intégrité à travers une relation entre l’ordre intérieur de l’Etat et la croissance de ses forces, de la production, etc. La police a pour fonction de gérer le bon emploi des forces étatiques. Il faut que la croissance des forces de l’Etat renforce l’ordre interne au lieu de le compromettre. La police vise ainsi la population en tant que créatrice de richesses, elle ne la voit que sous cet angle si bien que les activités humaines ne sont appréhendées qu’à travers le prisme du développement des forces de l’Etat. Elle vise à favoriser la production de richesses.

La police, c’est l’ensemble des interventions et des moyens qui assurent que vivre, mieux que vivre, coexister, sera effectivement utile à la constitution, à la majoration des forces de l’Etat. (STP, p.334)

La vie des individus devient essentielle à l’Etat. Sans vies, l’Etat meurt. Il s’agira donc de combiner la « force de l’Etat » et la « félicité des individus ». C’est bien ce que recouvre la définition d’un dispositif de sécurité : à la fois encadrer pour assurer la production et faciliter la vie des individus. La police est chargée de trouver un équilibre de vie de telle sorte que l’Etat soit maintenu.

A titre de conclusion, nous voudrions resituer l’originalité de Sécurité, Territoire, population qui nous semble riche d’enseignement. Ce cours est le premier cours qui fait directement suite à un cours de « transition » où Foucault recherche des pistes de réflexion ; ce cours, c’est Il faut défendre la société. De ces réflexions préliminaires, il ne reste pas grand-chose : la principale analyse de la guerre a été par exemple abandonnée. En revanche, Foucault semble avoir trouvé le cheminement de sa pensée dans la conceptualisation de la gouvernementalité, dont l’apparition est à la fois historicisée et théorisée. Cette double-conception est révélatrice : d’un côté, elle symbolise la dernière étape d’une histoire de la subjectivité ; de l’autre, elle en marque le dépassement en devenant une grille d’analyse des rapports de pouvoir. Dans sa forme historique, elle indique que le pouvoir ne peut plus investir davantage la vie de l’individu. La macrophysique du pouvoir est en même temps une microphysique du pouvoir de telle sorte que toute volonté de résistance a disparu : c’est la gouvernementalité analysée sous l’angle du biopouvoir. Dans sa forme conceptuelle, elle jette les bases de ce que sera une analyse du libéralisme.

Il s’agissait […] de voir comment cette grille de la gouvernementalité, on peut bien supposer qu’elle est valable lorsqu’il s’agit d’analyser la manière dont on conduit la conduite des fous, des malades, des délinquants, des enfants; comment cette grille de la gouvernementalité peut valoir, également, lorsqu’il s’agit d’aborder des phénomènes d’une toute autre échelle, comme par exemple une politique économique, comme la gestion de tout un corps social, etc.[3]

Cette justification concerne le délaissement de la notion de biopolitique au profit de la gouvernementalité. Foucault abandonne en quelque sorte totalement l’approche historique de la gouvernementalité pour n’en conserver que la pertinence comme grille de lecture. Cela explique la raison pour laquelle l’histoire de la subjectivité laisse peu à peu la place à l’analyse des mécanismes de régulation.

Marine Dhermy – ENS Ulm


[1] FOUCAULT Michel, Sécurité, Territoire, Population, [STP] « Leçon du 1er février 1978», éd. Seuil/Gallimard, coll. « Hautes études », Paris, 2004, p110

[2] CHEMNITZ B., Interets des princes d’Allemagne, t.1, 1712, p12, cité par FOUCAULT Michel, Sécurité, Territoire, Population, « Leçon du 15 mars 1978 », éd. Seuil/Gallimard, coll. « Hautes études », Paris, 2004, p261

[3] FOUCAULT Michel, Naissance de la biopolitique, « Leçon du 7 mars 1979 », éd. Seuil/Gallimard, coll. « Hautes études », Paris, 2004

  1. Foucault aborde bien la question de stabilité du corps politique dans une perspective déconstructiviste par rapport à la philosophie du sujet. Sa philosophie politique ressemble à la révolution machiavélique. Néanmoins, la raison d’Etat ne semble-t-elle pas aller contre la liberté qui est la principale arme de combat de la modernité politique, en l’occurrence, la démocratie?
    Est-ce que cette omniprésence policière n’expose pas l’Etat moderne, (ou contemporain si vous voulez) à un retour au totalitarisme?

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