Vivre dans un monde pluriel : opportunité ou entrave à la vie bonne ? (1/2)

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Matthieu Quidu. École normale supérieure de Lyon. Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (EA 1234, Lyon 1).

Résumé

 

Le pluralisme est aujourd’hui considéré comme une valeur sociétale fondatrice et indiscutable, associée à l’ouverture, à l’émancipation et permettant de lutter contre les obscurantismes. Pourtant, si l’on s’intéresse à l’expérience de la pluralité telle qu’elle est effectivement vécue par les acteurs, force est de constater que l’enrichissement cède le pas devant l’inconfort et la culpabilité. Spontanément, les individus tendent à simplifier les situations de pluralité en les réduisant. Ce faisant, il semble difficile d’accéder à l’ouverture promise par l’idéologie pluraliste. Sans céder à la fatalité, il s’agit de poser les jalons d’une « didactique de la pluralité » permettant d’acquérir un rapport mature à la pluralité. L’enjeu éthique est crucial dans un contexte où prolifèrent les situations de pluralité et se multiplient les conséquences nocives d’une incapacité individuelle et collective à composer avec.

Introduction

Tout individu est confronté de plus en plus fréquemment, dans sa vie quotidienne, à de nombreuses situations de pluralité. Celles-ci se caractérisent par la coexistence de plusieurs options disponibles pour gérer un problème ou faire face à un événement. Ces diverses solutions possibles semblent a priori tout aussi valides les unes que les autres, mais apparaissent difficilement compatibles. Face à cette exclusivité mutuelle, l’expérience vécue par la personne est rarement fluide ; s’entremêlent des affects négatifs combinant malaise et culpabilité et pouvant mener à la paralysie décisionnelle. Pourtant, indépendamment de ce vécu désagréable, les discours politiques, médiatiques ou encore publicitaires érigent la pluralité, sous l’appellation du pluralisme, en valeur sociétale que l’on souhaiterait fondatrice mais qui est, dans les faits, rarement discutée.

L’enjeu de la présente réflexion est de questionner ce paradoxe apparent entre d’un côté la pluralité élevée en valeur indiscutée (le pluralisme) et de l’autre la difficulté à en faire l’expérience autrement que sur le mode de l’inconfort. Après avoir envisagé les différentes formes de situations de pluralité que pea-1205673_1920nous sommes amenés à rencontrer ordinairement, nous soulignerons la récurrence remarquable des expériences contrariantes que celles-ci génèrent. Il semble bien qu’indépendamment du type de pluralité considéré, subsistent les difficultés à composer avec et les ressentis homologues incommodants qui font entrave à la fluidité de l’expérience. Nous soutenons qu’une autre saveur dans l’expérience de la pluralité est toutefois possible. Cette bascule supposera un apprentissage permettant d’outiller un traitement « mature » des situations de pluralité. L’enjeu éthique d’une telle acquisition est décisif, non seulement parce que les situations de pluralité se multiplient dans nos sociétés globalisées et accélérées, mais surtout parce que les effets délétères d’une mauvaise gestion de la pluralité ne cessent de contrarier l’équilibre de l’individu comme du collectif. Ce n’est qu’au prix d’un apprentissage de la pluralité que celle-ci pourra donner lieu à des expériences enrichissantes et tenir ses promesses d’ouverture et d’émancipation. Sans cela, le pluralisme demeurera une valeur vide, pure incantation morale, dénuée d’effets positifs sur le vécu individuel et l’harmonie collective.

Des « situations de pluralité » : définition et illustrations

De façon formelle, nous qualifierons de « situation de pluralité » une configuration (il peut s’agir d’une action, d’une situation, d’un évènement) où coexistent plusieurs options disponibles, plusieurs chemins possibles. Prises indépendamment les unes des autres, ces différentes options apparaissent comme intrinsèquement valides, fiables ou efficaces. En revanche, envisagées dans leurs relations, ces solutions, de nature ontologique équivalente, deviennent antagonistes, non superposables, mutuellement exclusives, voire totalement incompatibles. Leur coexistence opère sur le mode conflictuel de la compétition ou de la concurrence irréductible. Plus précisément, il pourra s’agir d’un « dilemme » (le choix entre les différentes options disponibles est particulièrement difficile, mais néanmoins faisable) ou d’une « double contrainte » (le choix est logiquement impossible). Nous n’envisagerons que des cas de pluralité significatifs du point de vue de l’acteur, c’est-à-dire respectant le double critère de durée (la pluralité persiste dans le temps et ne peut être rapidement traitée ni facilement réduite) et d’authenticité (la pluralité doit importer pour l’individu au sens pragmatique de faire une différence pour lui). La pluralité pose un problème prolongé et profond à l’individu qui ne peut, face à elle, demeurer indifférent ; il sera sommé de se positionner et le flux de son expérience s’en trouvera affecté.

D’autre part, la pluralité n’est pas une propriété évanescente, mais bien un substantif qui appelle nécessairement un complément du nom. A l’instar de ce que Husserl soutenait quant au caractère intentionnel de la conscience, toute pluralité est « pluralité de quelque chose ». Ce « quelque chose » peut être vécu aussi bien à l’échelle intra-individuelle qu’interindividuelle. Au niveau intra-individuel, le sociologue Lahire (1998)[1] a par exemple mis en lumière la pluralité des dispositions incorporées par l’acteur au cours de ses multiples expériences de socialisation. Ainsi, un individu, confronté régulièrement depuis son enfance à des systèmes distincts et non superposables de pratiques, de valeurs ou de croyances, aura-t-il stabilisé un réservoir diversifié de dispositions qui pourront apparaître comme antagonistes voire incompatibles. Cette complexité dispositionnelle qui, au dire du sociologue, est devenue la règle plus que l’exception dans nos sociétés fortement différenciées, sera néanmoins d’autant plus prégnante chez des enfants issus d’unions mixtes (d’un point de vue social, culturel, linguistique ou religieux) et de couples séparés. Toujours au niveau intra-individuel, la pluralité peut survenir à l’échelle d’une même action ; l’ergonome Ria (2001)[2] a étudié à cet égard l’émergence simultanée, dans la dynamique d’une action des enseignants débutants, d’attentes ou de préoccupations vécues de façon concurrente et contradictoire (par exemple « garder le contrôle des élèves » et « entretenir une relation avec un élève particulier »). Celles-ci concourent à la stabilisation d’un dilemme ou conflit intrapsychique.

Au niveau interindividuel, une situation sera dite plurielle dès lors que deux acteurs en interaction sont porteurs de systèmes antagonistes de connaissances, de croyances, de valeurs ou de pratiques. Dans cette perspective, le sociologue Duret (2010)[3] a étudié la pluralité des valeurs dans un couple en cernant la possibilité de « s’aimer quant on n’a pas les mêmes valeurs ». De leur côté, Boltanski et Thévenot (1991)[4] ont formalisé les disputes ordinaires entre acteurs en montrant qu’elles étaient sous-tendues par la souscription à des principes antinomiques de justice. Dans le domaine scientifique (Kuhn, 1983[5]), deux communautés de chercheurs peuvent entrer en controverse lorsqu’elles adhèrent à des paradigmes incommensurables proposant des visions irréconciliables d’une même frange du réel. La pluralité de type interindividuel peut se prolonger à un niveau collectif et il s’agira alors de considérer, au sein d’une société donnée, les relations qui peuvent s’instaurer entre deux – ou plusieurs – langues (voir par exemple le concept sociolinguistique de diglossie), cultures ou communautés. Les relations nouées peuvent s’échelonner sur un continuum allant de l’hégémonie au métissage en passant par le cloisonnement.

Un dernier type de situation de pluralité sera qualifié d’objectal. Il décrit la configuration au cours de laquelle l’individu est confronté à plusieurs objets potentiels pour remplir une même fonction. Le cas typique est celui du consommateur (de biens, de services ou de pratiques) en présence d’un large choix d’objets.

Vers une prolifération des situations de pluralité ?

Force est de constater que, dans notre quotidien, nous sommes tous fréquemment confrontés à de nombreuses situations de pluralité, que celles-ci soient d’ordre intra-individuel, interindividuel, collectif ou objectal. Une interrogation mérite toutefois ici d’être posée : est-ce notre monde qui devient, effectivement et objectivement, davantage pluriel ou bien notre sensibilité (scientifique, philosophique, artistique) au thème de la pluralité qui s’aiguise ? Sans chercher à exclure l’influence d’un regard « disposé » dans le repérage des situations de pluralité, il nous semble qu’un ensemble de conditions objectives convergentes est à l’origine de la multiplication des situations de pluralité. Lahire (1998)[6] soutient par exemple qu’un acteur sera d’autant plus amené à incorporer un habitus pluriel qu’il est socialisé dans une société à forte différenciation et au sein de laquelle les monopoles éducatifs n’ont plus cours. La concurrence éducative, à l’origine de la pluralité dispositionnelle de l’acteur, se fait d’autant plus grande que se diversifient les sources et moyens d’accès à l’information, que s’accroissent les mobilités territoriale et professionnelle, que se généralisent les appartenances multiples, que se complexifient les modèles familiaux (selon une étude de l’INSEE en 2015, un enfant sur cinq aurait des parents séparés), que s’accélèrent les rythmes de changement social (Rosa, 2013)[7]. En outre, la probabilité de survenue d’un dilemme ou d’une situation de double-tâche s’accroît mécaniquement dans un contexte d’accélération du rythme de vie (Rosa, 2012)[8] : dans la mesure où le nombre d’actions à réaliser par unité de temps explose, le risque de chevauchement est décuplé. Cet effet est d’autant plus puissant que le sujet, désormais laïcisé, est moins enclin à référer le sens de son existence à une « vie après la mort » et consacre tous ses efforts à « remplir sa vie » ici-bas.

A l’échelle interindividuelle et collective, la possibilité d’interagir avec une personne ou un groupe de personnes ne partageant pas nos systèmes de croyances, de pratiques ou de valeurs augmente dans un système globalisé, aussi bien du point de vue économique que culturel (voir aussi l’impact des réseaux numériques). Les situations de pluralité de type objectal prolifèrent également au sein d’une société de consommation généralisée qui tire bénéfice de la diversification de l’offre de biens et de services ; diversification que supportent les stratégies publicitaires enjoignant chaque consommateur à devenir un être unique, exceptionnel et autonome en acquérant un objet, produit paradoxalement en masse, qui le « singularisera » (Lahire, 2013)[9].

La pluralité : une valeur indiscutée et indiscutable ?

La pluralité n’appartient pas exclusivement au domaine empirique des faits ; elle revêt également une signification symbolique. Nombreux sont en effet ceux qui voient dans la pluralité une opportunité pour le développement, l’enrichissement et l’épanouissement aussi bien individuels que sociaux. On parlera de « pluralisme » lorsque la pluralité de faits est érigée en valeur sociétale sur le plan axiologique. Le pluralisme est symboliquement associé aux idéaux de fraternité, de tolérance, d’ouverture et d’émancipation. Il est symétriquement perçu comme un rempart contre les enfermements, les fanatismes, les dogmatismes. Nous émettons l’hypothèse que de telles associations dans le registre axiologique (« le pluralisme est source d’ouverture ») est la résultante d’une heuristique assez simple. Précisons ici que nous entendons l’heuristique au sens du psychologue Houdé (2014)[10] de « processus cognitifs intuitifs, automatiques, économiques et rapides mais non nécessairement fiables ». Selon nous, l’heuristique à l’œuvre serait la suivante : puisque l’unicité et l’exclusivité sont souvent synonymes de dogmatisme, de repli ou d’aliénation (voir le caractère dépréciatif de l’expression « la pensée unique », les méfaits totalitaires du « parti unique » en politique, etc.), alors il devrait en aller inversement de la réciproque ; dès lors, la pluralité équivaudrait nécessairement à l’ouverture ainsi qu’à l’émancipation, et ce quels que soient les domaines mais surtout de façon inconditionnelle. Il s’agira par la suite de questionner le bien-fondé de cette heuristique en s’attachant à l’expérience réellement vécue de la pluralité qui nous amènera à dégager d’éventuelles conditions qui rendent valide cette équation (« la pluralité ne donnera lieu à un progrès que si et seulement si… »).

Avant cela, revenons aux promoteurs du pluralisme comme valeur sociétale. Le philosophe Maffesoli (2007)[11] voit par exemple dans le pluriel la matrice de la tolérance, de l’accueil de la différence et de l’ouverture. L’auteur traite notamment du multiculturalisme qui sera considéré comme une déclinaison du pluralisme appliqué aux relations entre deux systèmes culturels. Pour lui, « la vie est constituée par le mélange, la différence, l’ajustement avec l’autre » :

C’est la multiplicité qui est principe vital ; aux tenants des systèmes monistes ou dualistes, il est bon de rappeler que l’effervescence et l’imperfection du chiffre trois sont toujours à l’origine de la vivacité et du dynamisme prospectif. Avec le tiers, c’est l’infini qui commence ; avec le pluriel, c’est le vivant qui est intégré dans l’analyse.

Certes, « le pluralisme à l’œuvre dans le peuple rend ce dernier polyphone, voire cacophone ». Mais il faut en accepter le risque

Car d’une part l’unanimité et l’unité sont très souvent pernicieuses pour la structuration de la cité ; et d’autre part on ne peut que reconnaître l’irrépressible poussée du pluriel sous toutes ses formes dans nos sociétés. […] Il est pour le moins vain d’en dénier l’importance. D’autant que, comme pour toutes les périodes d’effervescence, cette hétérogénéisation en acte est la matrice des valeurs sociales à venir.

Au final, « la prise en compte du pluriel correspond toujours à un moment fondateur, à un moment de culture. Par contre, l’affaiblissement de la culture en civilisation tend à favoriser le rétrécissement sur l’unité, à susciter la peur de l’étrange, de l’hétérogène ». Une telle logique argumentaire se retrouve chez les dirigeants politiques à l’instar du Président Chirac qui déclarait en 2004 : « la France est une terre d’accueil et d’ouverture. Elle est riche d’une diversité qui est au cœur de son identité. Diversité des cultures, des croyances, des origines, diversité des femmes et des hommes qui sont, à chaque génération, venus rejoindre la communauté nationale ». Déterminante au niveau sociétal, la pluralité ne le serait pas moins pour la survie des espèces, en témoigne la lutte pour le maintien de la biodiversité.

Dans une même veine, mais sur le terrain de l’épistémologie, plusieurs philosophes des sciences vantent les mérites du pluralisme théorique au service du progrès des connaissances. Ruphy (2013)[12] milite par exemple pour que soit maintenue dans le champ académique la « biodiversité théorique », seule féconde du point de vue épistémique. Avant elle, Feyerabend (1979)[13] avait soutenu qu’une méthodologie pluraliste est la seule capable de maximiser le contenu empirique d’une théorie en lui confrontant des alternatives incompatibles permettant la mise à jour de faits déroutants. Dit autrement, « la prolifération des théories est bénéfique à la science tandis que l’uniformité affaiblit son pouvoir critique » ; « la seule manière de sonder une théorie est de la comparer avec une autre alors que la croyance absolue dans cette théorie constitue une entrave à l’imagination ». Lakatos (1994)[14] corrobore cette nécessité d’une variété des approches : « on ne doit jamais permettre à un programme de recherche de devenir une sorte de rigueur scientifique se posant en arbitre entre l’explication et la non explication ». Et de poursuivre : « l’histoire des sciences a été et devrait être celle de la rivalité entre programmes de recherche et n’a pas été et ne doit pas devenir une succession de périodes de science normale » car « plus la compétition commence tôt, mieux cela vaut pour le progrès ». Avant de conclure, « le pluralisme théorique est préférable au monisme théorique ». Partageant cette conviction, Morin (1991)[15] insiste sur la vertu de décentration contenue dans le pluralisme théorique : les limites d’un modèle sont plus aisément mises à jour par contraste que par analyse.

Les scientifiques eux-mêmes voient dans le pluralisme théorique l’opportunité de dépasser les limites intrinsèques de chaque approche mais, plus fondamentalement encore, d’éviter les mutilations du réel qu’occasionnerait un point de vue unique, devenant de fait réducteur. Le sociologue Soulé (2007)[16] considère à ce titre que « plus on s’obstine à modéliser l’objet étudié en ne privilégiant qu’un seul cadre de référence, plus on le déforme et on s’écarte de lui. Le regard unique tue l’objet en quelque sorte ». A l’inverse, « en présence d’une réalité assimilée à un processus complexe, les modèles d’analyse doivent dépasser les dichotomies traditionnelles et s’articuler pour tenter de rendre la réalité intelligible ». Dans une même veine, Lahire (1998)[17] soutient que, « dans leurs oppositions théoriques, les chercheurs en sciences sociales ont toujours partiellement tort de ne pas voir en quoi leurs adversaires ont partiellement raison ». Une attitude qu’applique également Morin (1994)[18] : « l’erreur n’est pas le contraire de la vérité, mais l’oubli de la vérité contraire » ; « c’est quasi instinctivement que, devant toute vérité, je cherche son contraire ». Cette association « diversité théorique-lutte contre le dogmatisme » se retrouve chez le psychiatre et neurologue Cyrulnik (2004)[19] : « autant il est nécessaire de faire des théories, autant il est abusif de n’en faire qu’une. Les seules pétrifications de l’humanité sont les gens qui se prétendent révolutionnaires et affirment avoir trouvé la vérité. Ils nous imposent à ce moment un dogme, une seule vision du monde, la leur ». Dit autrement, « si je vis dans un seul monde, sans accéder aux théories de l’autre, je deviens dictateur. Et je peux aller jusqu’à détruire, au nom de la vision du monde qui est la mienne ». Il nous est également difficile de ne pas opérer un rapprochement avec la posture de Serres (1992)[20] pour qui « aussi judicieuse que se présente une idée, elle devient atroce si elle règne sans partage ». Le philosophe va plus loin en considérant que « la crainte de la solution unitaire fait le commencement de la sagesse ; aucune solution ne constitue la seule solution : ni telle religion, ni telle politique, ni telle science ». Seule cette « sagesse tolérante nous évitera un monde uni, follement logique, rationnellement tragique ».

A ce stade de la réflexion, l’équation « pluralité=progrès » apparaît comme dominante, aussi bien sur les scènes politiques, philosophiques que scientifiques. Quelques voix dissonantes osent (car c’est bien de cela dont il s’agit) toutefois mettre en doute le caractère inconditionnel et systématique de cette association qui résulte selon nous davantage d’une heuristique (« si l’unicité provoque la fermeture, alors la pluralité devrait nécessairement provoquer l’ouverture ») que d’une analyse patiente, logique et rationnelle, en un mot d’un raisonnement algorithmique (Houdé, 2014)[21]. Appliqués en sciences, les amalgames « pluralité=progrès » et « unicité=régression » sont tout d’abord contestés par l’épistémologue Kuhn (1990)[22]. Ce dernier distingue deux modes principaux de pensée dans l’histoire des sciences : le mode « convergent » (l’activité théorique des chercheurs est canalisée par un paradigme unique dans une période de « science normale ») et le mode « divergent » (le travail scientifique se distribue en plusieurs approches dans deux phases « pré-paradigmatique » et « révolutionnaire »). Puis Kuhn de soutenir que le mode convergent, de par la focalisation qu’il permet, a rendu possibles de nombreux progrès scientifiques qui n’auraient pas eu lieu dans un contexte de dispersion théorique. Dit autrement, « en sciences, il est souvent préférable d’agir de son mieux avec les instruments disponibles plutôt que de se plonger dans la contemplation de la diversité des méthodes possibles d’approche ».

Certaines dérives épistémiques associées à la pluralité théorique sont également pointées dans des espaces académiques plus spécifiques, comme les Sciences du sport. Pour Bordes et Dugas (2014)[23],

On qualifie généralement de plurielle cette juxtaposition de points de vue et d’approches. Il suffit le plus souvent de prononcer ce mot pour qu’aussitôt le débat soit tranché. Pluriel égal diversité, ouverture, richesse, défi épistémologique. Cette option est, en effet, régulièrement présentée comme un atout. Le pluriel est à la mode et sa célébration n’a, le plus souvent, d’égale qu’une forme de mépris pour tout ce qui évoque la crispation, forcément frileuse ou archaïque, sur le singulier, l’identitaire ou l’objet propre. Comment ? Se recroqueviller à l’heure où les frontières explosent, où le métissage l’emporte ? [Or], le fait que ce pluriel puisse aussi être la marque d’une désintégration et d’un embarras est rarement évoqué. Il faut bien être dans l’ère du temps. […] Comment ne pas remarquer que le pseudo-pluralisme peut aussi, et paradoxalement, être un bon moyen de nier la pluralité des points de vue en coupant court à tout débat de fond. Rares sont les interrogations sur la coexistence conflictuelle des approches. L’aveuglement face à cet état de fait ne lasse pas d’étonner.

Et de conclure : « derrière le kaléidoscope de regards, où est la cohérence ? L’hyper-pluralisme détruit encore un peu plus le pluralisme ». Les auteurs refusent une adhésion inconditionnelle au pluralisme scientifique en pointant les risques de relativisme, de dispersion et l’hypocrisie qui masque l’absence effective d’échanges. A un niveau politique, l’essayiste Hazan (2006)[24] pointe la fonction démagogique des discours pluralistes qui opèrent majoritairement comme « autojustification préventive » et « paravent rhétorique » : « le multiculturalisme, c’est dire le partage mais faire l’apartheid ; on se félicite de la diversité alors que l’uniformisation et l’inégalité progressent partout ; on vante le pluralisme social, mais l’éclatement et la discrimination avancent ». Pour l’auteur, le pluriculturalisme est un leurre cynique qui masque, par le discours[25], la réalité de la xénophobie et du racisme ambiants. On exalte, sur un mode lyrique, la diversité (voir le discours du Président Chirac) en prônant par exemple « l’égalité dans la diversité » qui s’apparente en fait à de l’inégalité. En somme, l’emploi des termes de diversité et de multiculturalisme relève d’une ruse cynique où prévaut, par le biais de l’euphémisme, la « pacification consensuelle » ; c’est ainsi que fonctionne la LQR, dont le pluralisme est partie prenante, c’est-à-dire par évitement et dissimulation. En un mot, on se félicite, par le biais du discours pluraliste, de ce que l’on possède le moins en maintenant, par le langage, la « fiction républicaine » d’une « cité unie ».

Des doutes du même ordre sont émis par Obertone (2013)[26], à l’occasion de son étude du parcours de Breivik, auteur des attentats d’Oslo en 2011. Ce premier constate que « le multiculturalisme génère automatiquement des frictions, parfois des affrontements. […] Pourtant, il est interdit de débattre de sa pertinence ». Or, « le fait que nos sociétés dites démocratiques interdisent la remise en cause du multiculturalisme peut favoriser les actions violentes ». Preuve de cette difficulté à questionner le pluralisme en tant que valeur sociétale, la stigmatisation subie par Obertone accusé de faire le jeu de l’extrême-droite voire d’en faire partie. Rarement discuté dans les faits, le pluralisme deviendrait en outre non discutable ; ceux qui s’y risquent se voyant systématiquement taxés de xénophobes. Nous considérons à l’inverse qu’il est indispensable de discuter la pluralité dans ses diverses expressions (et non pas strictement dans sa déclinaison pluri-culturaliste), notamment parce que l’expérience vécue de la pluralité n’a rien de fluide et que les vertus qu’on lui prête spontanément (ouverture, émancipation, lutte contre les dogmatismes, etc.) sont loin de produire mécaniquement les effets escomptés.


[1] Bernard Lahire, L’homme pluriel, Paris, Nathan, 1998.

[2] Luc Ria, Les préoccupations des enseignants débutants en EPS. Thèse de doctorat, Montpellier, 2001.

[3] Pascal Duret, S’aimer quand on n’a pas les mêmes valeurs, Paris, Armand Colin, 2010.

[4] Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification : les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

[5] Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Champs Flammarion, 1983.

[6] Bernard Lahire, L’homme pluriel, op.cit..

[7] Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, Paris, La découverte, 2013.

[8] Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, Paris, La découverte, 2012.

[9] Bernard Lahire, Dans les plis singuliers du social, Paris, La découverte, 2013.

[10] Olivier Houdé, Apprendre à résister, Paris, Le pommier, 2014.

[11] Michel Maffesoli, Considérations épistémologiques sur la fractalité, Sociétés, 98, 2007.

[12] Stéphanie Ruphy, Pluralismes scientifiques : enjeux épistémiques et métaphysiques, Paris, Hermann, 2013.

[13] Paul Feyerabend, Contre la méthode, Paris, Seuil, 1979.

[14] Imre Lakatos, Histoire et méthodologie des sciences, Paris, PUF, 1994.

[15] Edgar Morin, Les idées, Tome 5 de La Méthode, Paris, Le seuil, 1991.

[16] Bastien Soulé et Jean Corneloup, Sociologie de l’engagement corporel, Paris, Armand Colin, 2007.

[17] Bernard Lahire, L’homme pluriel, op. cit..

[18] Edgar Morin, Mes démons, Paris, Le seuil, 1994.

[19] Boris Cyrulnik et Edgar Morin, Dialogue sur la nature humaine, Paris, Editions de l’aube, 2004.

[20] Michel Serres, Le tiers instruit, Paris, Gallimard, 1992.

[21] Olivier Houdé, Apprendre à résister, op. cit..

[22] Thomas Kuhn, La tension essentielle, Paris, Gallimard, 1990.

[23] Pascal Bordes et Eric Dugas, « La praxéologie motrice face aux alternatives paradigmatiques », in Matthieu Quidu (dir.), Innovations théoriques en STAPS et implications pratiques en EPS, Paris, L’Harmattan, 2014.

[24] Eric Hazan, LQR : la propagande du quotidien, Paris, Liber-Raisons d’agir, 2006.

[25] Hazan évoque une « langue de la Cinquième République » – LQR – en référence à « La langue du Troisième Reich » qu’avait formalisée le philologue Victor Klemperer.

[26] Laurent Obertone, Utoya, Paris, Ring, 2013.

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