Peut-on philosopher et raconter des histoires ?

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Par Marie-des-Neiges Ruffo

Succession chronologique des mythes de La République et des différentes définitions de la justice

Source : Fromoldbook.org

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Peut-on faire collaborer la raison et l’imagination sans altérer la rationalité d’une réflexion philosophique ? Si oui, une œuvre philosophique devrait pouvoir intégrer un récit, de l’imaginaire, à sa réflexion, et ce de manière visible. C’est le cas de la République de Platon. Comme le souligne Howland, La République est elle-même une « histoire » au sens où elle présente une narration, il ne s’agit pas d’une pure description de faits. Mais ce dialogue nous dit quelque chose de philosophique, parce qu’il nous parle de la nature de la justice, et présente une réflexion sur ce qu’il faut faire pour agir de façon juste. C’est pourquoi nous devrons nous intéresser au logos présenté si nous voulons montrer que La République est bien une œuvre de philosophie. Ce logos est la recherche de la justice, la construction mentale de la Callipolis constitue une étape de cet examen, de ce que Platon a pu exposer comme étant le meilleur vivre-ensemble. Elle n’est pas à comprendre comme une utopie, nous verrons pourquoi lorsque nous aborderons les utopies. La République est une œuvre de philosophie, loin d’être un recueil de mythes, car elle couple la politique, l’organisation d’une Cité imaginée par Socrate et Glaucon, à une métaphysique. Ce couplage provient de l’idée selon laquelle l’individu s’inscrit toujours dans une Cité, et que la constitution de celle-ci se reflète dans la constitution interne du citoyen, c’est-à-dire dans son âme. La justice de la Cité sera visible dans l’âme du citoyen, d’où l’intérêt d’élaborer la Callipolis. Voilà pourquoi Socrate présente le déclin des différents modes de gouvernement en même temps qu’il présente le type d’homme qui y est relié. Le mode de gouvernement le plus dégradé sera la tyrannie, la pire injustice, ce qui permet à Socrate de conclure que l’homme le plus injuste sera le plus malheureux.

La question philosophique principale du dialogue est « qu’est-ce que la vie juste ? ». Pour y répondre, Socrate devra déterminer en quoi consistent la justice et la vie juste, comment s’organise l’âme de l’homme juste et comment y parvenir, mais aussi quels sont les intérêts de la justice, de la vie juste. Socrate va devoir justifier cette vie, il veut persuader son entourage, et par conséquent le lecteur, que la vie juste est la meilleure, d’où l’intervention de la question du bonheur et le mythe final de la rétribution. Les avantages que l’on peut tirer d’une vie juste ne doivent pas être le but de cette vie. Cette question du juste, qui est une question philosophique puisque nous ne saurons jamais véritablement définir ce qui est juste ou non, pas plus que nous saurons vérifier si l’un de nous a eu raison, est traitée par Platon, à travers Socrate, à l’aide de nombreuses images et de mythes.

Le dialogue commence par la rencontre de Socrate, accompagné de Glaucon, avec Polémarque, le fils du vieillard Céphale, accompagné de ses amis. C’est la première fête de Bendis au Pirée, et Polémarque force presque Socrate à rester, en attendant la suite de la fête nocturne. Le temps du dialogue se déroule comme une trêve au milieu d’une fête religieuse, fête qu’ils avaient quittée mais à laquelle ils retourneront une fois l’entretien terminé. Les mythes sont souvent récités lors d’occasions particulières[1], or dans ce dialogue Socrate va en réciter un bon nombre, peut-être est-ce la raison pour laquelle le cadre du dialogue se situe-t-il un jour de fête sacrée. Socrate entame le dialogue en questionnant Céphale sur sa conception de la justice. Céphale représente l’homme de la tradition et de la religion, puisqu’il quitte définitivement la conversation pour sacrifier des offrandes, lorsque Socrate met sa définition de la justice en question. Socrate nous dit que n’est « pas une définition de la justice que de la définir comme étant le fait de dire la vérité et de rendre ce que l’on a reçu[2] », puisqu’en appliquant cette règle, on peut agir tantôt justement et tantôt injustement. Pour le démontrer il prend l’exemple d’un ami devenu fou à qui il ne serait pas juste de rendre les armes qu’il nous a confiées. S’il on suivait la définition de Céphale, rendre ses armes à ce fou aurait été juste.

Polémarque intervient pour défendre la définition de son père, qu’il modifie quelque peu. La première définition donnée est celle-ci : « il est juste de rendre à chacun ce qu’on lui doit [3]», position attribuée à Simonide. Selon cette maxime, la justice est perçue comme une rétribution, et nous verrons que cette conception de la justice sera toujours présente dans les définitions ultérieures. Socrate attire donc l’attention sur le caractère énigmatique du terme « ce qu’on doit ». Polémarque transforme alors sa définition en fixant une règle de répartition, en disant qu’il est juste de faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis. Socrate démontre alors « qu’en aucun cas il ne nous a semblé juste de faire du mal à qui que ce soit [4]», un homme juste ne pouvant à la fois être un voleur, même en vue d’aider ses amis. Cette correction de la définition de la justice ne sera pas remise en question, Thrasymaque faisant irruption dans la discussion pour lancer une toute autre définition.

Selon la définition de Thrasymaque, qui se situe du côté des sophistes, le juste est l’intérêt du plus fort, de celui qui a le pouvoir. Socrate va invalider cette définition en concluant que l’injustice ne procurera pas plus d’avantages que la justice à celui qui a le pouvoir, le plus fort n’a donc pas de véritable intérêt à agir justement ou injustement. Alors que Thrasymaque louait l’injustice, pour autant qu’elle constitue l’intérêt du plus fort, Glaucon quant à lui souhaite que Socrate démontre que « le juste est de toute façon préférable à l’injuste [5]», et non pas que l’on reste sur ce statuquo entre la valeur de la justice et de l’injustice.

[1] Cf. Art. « Mythe » In WIKIPEDIA

[2] PLATON, Op. Cit. (331d)

[3] PLATON, Op. Cit. (331e)

[4] PLATON, Op. Cit. (335e)

[5] PLATON, Op.cit. (357b)

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