La psychanalyse face aux neurosciences (1)

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Par Eve Suzanne.

Avec l'aimable autorisation de Ann Holloway

Avec l'aimable autorisation de Ann Holloway

Pour Sigmund Freud, lorsque la biologie sera suffisamment avancée sur le chemin de la connaissance, elle sera en mesure de valider les présupposés sur lesquels repose la psychanalyse, et notamment l’inconscient, afin de lui permettre d’acquérir le statut de science. L’idée est que les termes psychanalytiques pourront être remplacés par des termes physiologiques qui auront le même sens mais simplement seront de l’ordre du fait, donc vérifiables et non plus hypothétiques.

Cependant, l’état actuel des sciences conduit vers une remise en cause des présupposés sur lesquels reposent la psychanalyse. Ce phénomène est initié par les sciences ayant pour objet le cerveau, siège du système nerveux, c’est-à-dire les neurosciences. Elles avancent leurs propres explications causales pour rendre compte des maladies mentales. Autrement dit, les causes sont exclusivement biologiques et l’individu est considéré du seul point de vue de son organisation cérébrale. Bref, il est sorti de son contexte, de son histoire, de l’environnement dans lequel il baigne. Aussi la réponse des neurosciences face à des troubles mentaux privilégie l’intervention directe sur le cerveau et la prescription d’anti-dépresseur.

Mon objectif, dans l’exposition des faits qui suit, n’est pas de défendre un retour à la nature, au sens d’une nature qui ne serait pas corrompue par la technique ou, pour le dire autrement, à un passé meilleur, avec des contacts plus humains et plus solidaires… Déjà parce que ce serait naïf et qu’ensuite nous sommes entrés dans l’ère de la technique, aussi il serait futile voire dangereux de l’ignorer. Et concernant les neurosciences, celles-ci sont prometteuses de guérisons plus nombreuses des maladies cérébrales et fascinantes par la mise au jour progressive des méandres de notre cerveau, l’organe le plus mystérieux et le plus surprenant de notre corps.

Le reproche incontournable que l’on peut faire aux neurosciences c’est de réduire la vie psychique de l’individu à sa vie cérébrale et nier ce qui fait de l’individu un être entier, multiple, riche et capable d’agir librement suivant des convictions profondes, des valeurs particulières qui le déterminent. Ce problème se pose plus spécifiquement au sein de la neurobiologie : il s’agit d’une branche dans l’arbre des neurosciences qui a pour objet le fonctionnement du cerveau au niveau moléculaire (c’est-à-dire, la recherche des constituants chimiques des neurones).

L’objet du débat entre la psychanalyse et la neurobiologie consiste à savoir qui, entre ces deux disciplines, est en mesure d’expliquer la vie psychique de l’individu le plus parfaitement possible, tout en adhérent au principe reconnu par tous qui pose que toute activité psychique dépend de l’activité neuronale. En effet la difficulté ne se pose pas dans la dépendance d’un état mental à l’activité de notre cerveau, mais lorsque cet état mental est considéré comme simplement une fonction du cerveau au même titre que la respiration et la digestion.

LE CONFLIT

Qu’il y ait aujourd’hui une indifférence voire une animosité des neurobiologistes vis-à-vis des psychanalystes est un fait avéré. Chacun se veut le détenteur de la vérité dans la compréhension des processus inconscients qui définissent en parti les actions individuelles.

Que gagneraient les neurosciences en évinçant la psychanalyse ? Quel intérêt la psychanalyse a-t-elle à limiter l’ingérence des neurosciences au sein de sa discipline ?

Le cas particulier de la dépression :

La dépression est le fruit d’une souffrance morale qui conduit à un désinvestissement et à une perte de toute activité. Du point de vue de la psychanalyse, la dépression n’est pas un trouble mental en soi. Elle peut apparaître chez un patient atteint de mélancolie ou de psychose maniaco-dépressive comme une forme possible de développement de ces maladies. L’individu dépressif, c’est celui qui prend conscience de tout ce à quoi il doit renoncer, du fait de vivre dans un monde réglé par la loi de la culture, et qui entretient par rapport au temps une relation particulière : il perçoit le temps comme uniforme et monotone.

Aujourd’hui la dépression est reconnue comme une maladie et traitée en tant que telle. Les neurosciences sont parvenues à isoler des troubles neurologiques qui expliquent les troubles dépressifs chez certains patients. Cependant ces explications biologiques ne peuvent suffire à rendre compte de ce phénomène propre à nos cultures occidentalisées et qui mérite notre attention : le nombre d’individus souffrant de dépression croît de manière exponentielle. Certes le fait que la dépression soit désormais reconnue et que donc on soit en mesure de la diagnostiquer chez un patient y participe ; une maladie qui n’existe pas ne peut pas être étudiée et donc on ne peut pas établir de diagnostic quant à sa progression. Néanmoins, le nombre de dépressifs croît en parallèle avec l’augmentation sur le marché de nouveaux antidépresseurs. Or si cette maladie ne peut pas s’exprimer en terme de troubles neuronaux alors elle est imaginaire : il y a les vrais dépressifs et ceux qui s’imaginent qu’ils le sont mais qui en réalité vont très bien puisque aucune défaillance organique n’est décelée.

Cependant, on peut légitimement se demander jusqu’à quel point la dépression est naturelle et si elle n’est pas un phénomène culturel. Or les neurosciences ne peuvent concevoir une telle chose car si la dépression est culturelle, alors elle échappe aux processus biologiques du cerveau et donc serait incompréhensible. Il s’agit d’un débat de fond qui concerne la part de biologie et la part de culture qui composent nos actions. Où s’arrête la biologie et où commence la culture ?

Cet exemple illustre le saut effectué par les neurosciences en simplifiant les critères qui définissent la maladie. En effet, elles annihilent la distinction entre maladies mentales (dépression, psychose,…) et physiques (bronchite, cancer,…). En réalité, toutes les maladies mentales proviennent de défaillances biologiques de la même manière que les maladies physiques. Ainsi le psychologique peut se réduire au biologique et n’a plus de raison d’exister puisque jusqu’à présent son rôle était de pallier aux insuffisances biologiques dans la thérapie des maladies dites psychologiques.

La psychanalyse repose effectivement sur des présupposés (l’hypothèse de l’inconscient). Mais c’est aussi le cas pour la neurobiologie : un des ses présupposés est de poser que le psychique ne peut pas avoir d’impact sur le corps puisque rien n’existe qui échapperait aux processus neurologiques. Autrement dit, elle met au même niveau conscience et processus neuronaux. En effet, ceci reviendrait à prôner une forme de dualisme, ce, vis-à-vis de quoi, les neurosciences sont catégoriquement opposées. Le seul moyen de traiter la dépression est donc de la biologiser.

Quel inconscient ?

L’inconscient est l‘objet par excellence qui fait problème dans le débat entre neurosciences et psychanalyse. Pendant un temps, il était totalement nié par les neurosciences, jusqu’à ce qu’elles découvrent les bases biologiques d’un inconscient. Cependant l’inconscient mis au jour par la neurobiologie est totalement différent de l’inconscient freudien qui forme le socle sur lequel repose la psychanalyse. En aucun cas la biologie vient ici valider ou même appuyer l’inconscient freudien. Au contraire, il s’agit d’une remise en cause directe de ce dernier au profit de l’inconscient dit cognitif.

Bref, il y a un inconscient de trop pour l’être humain !

L’inconscient freudien :

Il s’agit de l’ensemble des processus et des phénomènes psychiques (pulsions, désirs refoulés) qui échappent et déterminent la conscience. L’inconscient est l‘hypothèse fondatrice de la psychanalyse, qui n’aurait pas lieu d’être sans lui. Détruire l’hypothèse de l’inconscient psychanalytique, et la psychanalyse s’effondre.

L’inconscient, au même titre que la conscience, fonctionne avec ses propres mécanismes : la condensation (ex : lapsus) ; le refoulement (des désirs, des pulsions…) ; le déplacement (l’importance est donnée à un détail afin d’occulter l’élément réellement important) ; le compromis (ex : l’acte manqué). Ces productions mentales sont maintenues hors de notre conscience par la censure qui prend son origine dans notre éducation, les valeurs transmises par la société, notre expérience. Ces idées refoulées peuvent se manifester à travers des réactions non maîtrisées, comme le lapsus, voire engendrées des maladies mentales, comme les psychoses ou les névroses.

L’inconscient cognitif :

Il s’agit de l’ensemble des processus de connaissance (perceptions, souvenirs) qui échappent à notre conscience. La mise au jour de cet inconscient repose sur des expériences scientifiques et donc acquiert le caractère d’objectivité et d’universalité qui fait défaut à la psychanalyse.

L’observation révèle que nous avons des automatismes et entre autres, une mémoire procédurale : par exemple, le chemin entre notre domicile et le train est à ce point intériorisé que nous l’effectuons sans plus y penser, de même que conduire devient un automatisme au bout d’un certain temps de pratique. De plus, nous suivons aussi le principe d’économie sans en avoir conscience, c’est-à-dire que lorsqu’il faut agir nous choisissons d’emblé la méthode la moins coûteuse en terme d’énergie et nous déléguons certaines tâches à notre inconscient: lorsque je respire, je ne me concentre pas sur chacune de mes inspirations et de mes expirations et je peux dans le même temps lire un livre.

Ainsi l’inconscient cognitif désigne l’inconscient dans sa définition la plus large possible : est inconscient ce dont nous n’avons pas conscience. En l’occurrence, il s’agit de l’ensemble des processus de traitement de l’information consciemment inaccessibles à l’individu.

  1. pilo'ofser says:

    Bonjour,

    Très intéressante analyse de deux concepts opposables. Toujours cette propension à vouloir imposer un concept en éliminent l’autre. Alors qu’en matière de cerveau, les présupposés sont, de toute évidence, non-exhaustifs, et que la recherche,tout azimut, découvrira une ensemble de corrélations.

    L’inconscient,de mon point de vue philosophique, pourrait être empiriquement, en relation off, avec notre patrimoine génétique, notre ADN; l’acquis et en situation, l’inné ?

    En sorte, la complexité d’établir des présupposés de la source et ou du siège de ce continent encore inconnu; qui tant nous interroge.

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