Le régime mémoriel de la Blockchain.

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Le régime mémoriel de la Blockchain.

 

Emmanuel Guez. Affiliations : PAMAL (Preservation & Media Archaeology Lab) ; ECOLAB (Ecole Supérieure d’Art et de Design d’Orléans) ; Laboratoire ISA (Univ. Grenoble-Alpes).

Frédérique Vargoz. Affiliation : Univ. Grenoble Alpes, PPL, F-38000 Grenoble

Résumé : Le but de cet article est d’aborder la Chaîne de blocs (ou Blockchain) comme médium technique. Une chaîne de blocs est un registre décentralisé de transactions. Il est infalsifiable et ineffaçable. La Chaîne de blocs stocke, traite, transmet de l’information d’une manière spécifique, qui justifie qu’on l’aborde comme un médium spécifique, qui ne se réduit ni à l’ordinateur, ni à l’Internet. Il s’agit donc ici d’aborder la Chaîne de blocs depuis sa réalité technique, et non depuis ses utilisations ou encore leurs conséquences économiques, juridiques et politiques, qui ont jusqu’alors donné lieu au plus grand nombre d’analyses. La thèse de cet article est de montrer que la Chaîne de blocs constitue le déploiement des potentialités du médium informatique visant, à l’inverse du médium de l’écrit, à temporaliser l’espace des transactions humaines. En ce sens elle participe à une archivisation du monde automatisée qui vient redéfinir les conditions de construction du passé social et par là-même du monde commun.

Abstract : This paper discusses the Blockchain as a technical medium. A blockchain is a decentralized register of transactions, based on P2P technology and cryptography. The Blockchain stores, processes and transmits information in a specific way, which justifies approaching it as a specific medium, which is not reduced to the computer or the Internet. The aim here is therefore to approach the Blockchain from its technical reality, and not from its uses or their economic, legal and political consequences, which have so far been the angles of approach that have given rise to the largest number of analyses. This paper emphasizes that the Blockchain constitutes the deployment of the potentialities of the computer medium aiming, contrary to the medium of the writing, to temporalize the space of human transactions. In this sense, the Blockchain participates in an automated archiving of the world that redefines the conditions for building the social past and thus the common world.

Mots-clés : archives numériques, chaîne de blocs, horodatage, mémoire, raison computationnelle, théorie des média.

Keywords : Blockchain, Computational Reason, Digital Archive, Digital Memory, Media Theory, Timestamping.

I. La Blockchain comme médium

Le but de cet article est d’aborder la Chaîne de blocs (ou Blockchain) comme médium, c’est-à-dire comme un dispositif d’enregistrement, de stockage et de traitement de l’information selon la définition qu’en donne le théoricien des média Friedrich Kittler [1]. Une chaîne de blocs est un logiciel permettant d’établir, à travers un réseau, des registres décentralisés de transactions, infalsifiables et ineffaçables tant que les nœuds du réseau ne sont pas contrôlés par une majorité de mêmes acteurs. Créée pour un usage “monétaire”, la première chaîne de blocs a été conçue pour soustraire la monnaie au monopole étatique (le Bitcoin). Il existe aujourd’hui un grand nombre de chaînes de blocs, dont certaines n’ont aucune finalité monétaire, comme par exemple celles qui sont actuellement programmées pour rendre le cadastre plus fiable (en Inde, par exemple), certifier l’authenticité des œuvres d’art ou authentifier et sécuriser le stockage des archives nationales (au Royaume-Uni [2]). D’autres chaînes de blocs ont une finalité “juridique”, comme c’est le cas du protocole Ethereum (l’un des autres grands réseaux créés à partir de la technologie de la Chaîne de blocs), destiné notamment à la création de contrats intelligents <smart contract>, qui se réalisent automatiquement selon les dispositions prévues par le contrat. Les chaînes de blocs basées sur le protocole Ethereum ont vocation à dépasser toute idée d’interprétation du contrat entre humains, dans la mesure où le déclenchement des dispositions d’un contrat repose sur des logiciels. S’appuyant sur la chaîne de blocs Ethereum, Terra0, un projet artistique et environnemental de 2018, visait même à réaliser une infrastructure décentralisée indépendante de toute décision humaine pour l’autogestion des ressources naturelles (forêts, bois, etc.) mixant une combinaison de contrats intelligents, de capteurs sensoriels, de robots informatiques et d’oracles – un oracle étant un agent logiciel qui vérifie l’adéquation des événements réels aux informations de la chaîne de blocs utilisée pour ces contrats intelligents [3].

La Chaîne de blocs stocke, traite, transmet de l’information d’une manière spécifique, qui justifie qu’on l’aborde comme un médium spécifique, qui ne se réduit ni à l’ordinateur, ni à l’Internet. Elle repose sur trois innovations technologiques. En premier lieu, le réseau pair à pair permet, à travers l’Internet, un partage décentralisé de fichiers et la gestion de registres distribués dans lesquels sont enregistrées à intervalles de temps réguliers et rendues publiques toutes les transactions conclues sur le réseau. La fiabilité du registre repose sur un procédé de cryptographie à double clef (privée et publique) garant à la fois de la transparence de toutes les transactions opérées et de l’anonymat des opérateurs. Enfin, un protocole de validation décentralisée des transactions, par exemple par la « preuve de travail » pour le Bitcoin, la « preuve d’enjeu » pour Ethereum, ou des deux pour le Peercoin, rend possible à n’importe quel nœud (ordinateur) du réseau de concourir pour être le premier à résoudre un algorithme de consensus lors de la création d’un bloc de transactions.

Aborder la Chaîne de blocs comme médium consiste à partir d’un des présupposés les plus fondamentaux de la théorie des médias, qui est celui de la pensée de Marshall McLuhan [4], à savoir que les médias techniques produisent des effets sur la culture, c’est-à-dire les représentations, l’agencement des sens, les valeurs et les normes. Un médium n’est pas un outil au service d’une fin qui lui serait extérieure, mais co-constitue les fins visées. La Chaîne de blocs est souvent présentée comme une « technologie à finalité générale » sous forme d’un registre transparent et efficient[5], comme une infrastructure neutre permettant de renouveler les procédures de concertation entre individus et d’augmenter leur efficacité. Porteuse de transformations institutionnelles au niveau économique (en particulier avec la remise en cause d’un modèle centralisé d’organisation de l’entreprise), voire politique (Robin Hanson, par exemple, a théorisé à travers le concept de « futarchie » l’usage d’une chaîne de blocs pour la mise en place de marchés prédictifs servant à l’évaluation des politiques publiques [6]), la Chaîne de blocs « ouverte », c’est-à-dire régie par la seule loi de ses algorithmes et sa structure décentralisée, apparaît comme un outil efficace au service d’une meilleure gouvernance, d’une lutte contre l’asymétrie d’information lors des échanges économiques ou encore contre la mauvaise répartition du savoir dans la prise de décision politique. Outil de décentralisation, elle est porteuse de promesses d’émancipation au regard des pouvoirs centralisateurs, qu’ils soient économiques ou politiques.

Contre cette conception instrumentale de la Blockchain, comme une technologie « neutre » à laquelle on pourrait assigner des fins extrinsèques, cet article se propose d’examiner les biais impliqués par la technologie elle-même. La Chaîne de blocs n’est pas seulement un dispositif conceptuel, c’est un médium co-constituant des usages qui peuvent en être faits. Il s’agit donc ici d’aborder la Chaîne de blocs depuis sa réalité technique, et non depuis ses utilisations (création décentralisée de monnaie, marchés intelligents, archivage sécurisé, marchés prédictifs…) ou encore leurs conséquences économiques, juridiques et politiques, qui sont jusqu’alors les angles d’approche ayant donné lieu au plus grand nombre d’analyses. La Chaîne de blocs est d’abord un médium technique avant d’être un projet, et comme telle, elle produit par elle-même, en tant que technologie, des effets qui ne relèvent pas de ses usages mais de sa structure matérielle, comprise aussi bien comme support d’inscription que comme couches successives de codage. L’enthousiasme politique qu’elle peut susciter, en particulier comme promesse d’émancipation politique, ne peut pas faire l’économie d’une analyse de ses effets intrinsèques.

II. De la mémoire sociale à la mémoire média-technique

La Chaîne de blocs « ouverte » porte avec elle l’idéal d’une mémoire ineffaçable, infalsifiable et se constituant de manière décentralisée. Chaque transaction enregistrée sur le réseau est regroupée en bloc qui vient s’imbriquer dans le bloc précédent, selon un processus de validation cryptographique. Tout nouveau bloc contraint à soumettre l’ensemble de la chaîne à un nouveau traitement cryptographique. La Chaîne de blocs est une technique de mémoire, comme tout artefact technique, mais c’est une technique de mémoire inédite par sa robustesse, son mode d’écriture et de lecture et son autonomie.

Comme Leroi-Gourhan fut l’un des premiers à le montrer, tout outil est un dispositif mémoriel en ce qu’il appelle, pour être utilisé efficacement, la répétition de chaînes opératoires déterminées, et en conséquence, l’accumulation et la conservation des innovations techniques constituent au premier titre la mémoire collective [7]. Mais à côté de ces techniques de « programmation du geste » [8], l’humanité a également développé des techniques qui conservent la parole elle-même. La Chaîne de blocs fait partie, comme l’écriture, de ces « mnémotechniques » [9], techniques de mémoire au sens littéral. Elle s’inscrit dans une histoire humaine des techniques de mémorisation des informations dans le but de les transmettre et de les diffuser.

La première écriture, ou proto-écriture, (si l’on entend par écriture, comme Clarisse Herrenschmidt, « un ensemble de signes dont la valeur peut être identifiée à juste titre par une autre personne que celle qui les traça » [10]) fut inventée à Suse au 4ème millénaire avant J.C. Elle servait à enregistrer des transferts de biens sous forme de bulles enveloppes, sortes de bourse en argile contenant de petits objets d’argile, les calculi, ou les figurant à sa surface [11]. La bulle-enveloppe scellée permettait au destinataire des biens de savoir que la cargaison qui lui était livrée correspondait bien à celle qui lui avait été envoyée – à la parole du messager, considérée comme non fiable, se substituait la fixité de la trace matérielle.  L’apparition de l’écrit reconfigure ainsi la mémoire sociale, et la Chaîne de blocs, en même temps qu’elle s’inscrit dans cette primauté de la trace matérielle sur la parole humaine, en modifie la nature du fait de la nature même de la trace.

La mémoire des sociétés sans écriture est en effet une mémoire fondée sur l’interaction entre les individus, où la confiance en la parole de l’autre fonde le rapport au passé. Walter Ong souligne d’ailleurs que la confiance en l’écrit ne fut pas immédiate, et que le privilège de l’oralité a pu perdurer longtemps après que les techniques de l’écrit ont été maîtrisées [12]. Il se réfère aux recherches de Michael Clanchy [13] sur l’utilisation de l’écriture à des fins administratives dans l’Angleterre des XIème et XIIème siècles, qui montrent que le témoignage pouvait encore prévaloir sur les documents écrits. Si les témoins paraissaient plus crédibles que la parole c’est qu’on pouvait les interroger et mettre à l’épreuve leurs allégations.

La Chaîne de blocs au contraire tient sa robustesse de son intangibilité et de l’inutilité qu’il y a à l’interpréter pour s’assurer de la validité de ce qu’elle consigne. Elle ne fait en effet que répéter ce qui a été une fois inscrit. Si Platon dans Phèdre reprochait à l’écriture d’être muette lorsqu’on l’interrogeait et de ne savoir que répéter ce que l’auteur avait inscrit, la Chaîne de blocs n’est rien d’autre que la preuve qu’une transaction a été conclue. Elle est en ce sens tautologique, mais cette tautologie n’est pas une répétition, puisque la chaîne ne cesse de se reconfigurer au fur et à mesure que des blocs nouveaux s’y ajoutent. Elle est également tautologique au sens où le processus d’archivage ne vise que le seul processus d’archivage et le développement de la Chaîne de blocs sans que le contenu sémantique de ce qui est archivé ne soit pris en compte.

La Chaîne de blocs est en conséquence une technologie de mémoire où il n’est nul besoin de la confiance en l’autre car la fiabilité de la technologie s’est substituée à elle. Comme l’écrit la crypto-économiste Jana Brekke, « remplacer la confiance par la preuve cryptographique promettait de remplacer le caractère incertain des êtres humains et des institutions par la certitude des mathématiques » [14]. De la mémoire orale à la Chaîne de blocs, le rapport à la mémoire sociale s’est inversé : à une mémoire sociale fondée sur l’interaction entre les individus s’est substituée une mémoire collectivement constituée mais pourtant attestable par la seule force de la preuve matérielle.

Le paradoxe de la Chaîne de blocs « ouverte » est à la fois la parfaite transparence de l’ensemble des transactions et l’anonymat des participants. La fiabilité de la mémoire n’est pas fondée sur la qualité des personnes, ni sur leur parole, mais sur les preuves de travail (ou d’enjeu), c’est-à-dire de calcul, des machines, la pluralité des nœuds et la continuité de la chaîne. Tout doit être visible et transparent pour que l’on n’ait pas à faire confiance. C’est une mémoire constituée par des subjectivités humaines mais certifiée par des subjectivités machiniques. La différence avec la preuve écrite est que l’on ne peut pas mettre en doute la validité de l’inscription dans la chaîne, et qu’aucun témoin n’a à être convoqué pour certifier la transaction. En droit français, la preuve authentique, l’acte reçu par un officier public compétent, à la différence de l’acte sous seing privé (qui n’est revêtu que de la signature des parties au contrat), fait foi absolument sauf inscription de faux en ce qui concerne l’origine de l’acte. L’écrit a (encore) besoin de la confirmation humaine, et à ce titre, la mémoire qu’il garantit reste incertaine. La Chaîne de blocs « ouverte » assure au contraire l’intangibilité de la mémoire sociale, elle est la machine d’archivage la plus robuste de toute l’histoire de l’informatique, permettant par exemple d’attester de droits de propriété même en cas de changement de régimes politiques [15] ou de destruction des archives publiques.

Si les registres centralisés ont été jusqu’alors au service de la puissance des États, c’est en effet au contraire la perspective politique d’une décentralisation de la mémoire qui fonde les espoirs portés par la Chaîne de blocs « ouverte ». Seuls des États, les États de Mésopotamie et d’Iran élamite, l’Égypte et la Chine anciennes, les Mayas de Méso-Amérique, ont fait naître des systèmes d’inscription qui furent d’abord graphiques. « L’État, que concerne au premier chef le nombre des hommes et des choses, constitue un immense fabricant et consommateur de signes, sous tous les cieux et en tous les temps »[16], explique Clarisse Herrenschmidt, incluant aussi bien dans sa remarque les alphabets, les chiffres que les monnaies. La technologie de la Chaîne de blocs a au contraire comme finalité de soustraire l’ensemble de ces inscriptions à la puissance étatique. Le paradoxe est qu’elle les confie à l’anonymat d’un fonctionnement en réseau des machines, dont la puissance et la fiabilité se nourrit de son propre développement.

III. De la performativité de l’ordinateur à l’automatisation de l’archivage des transactions humaines et non-humaines.

Le maintien et le développement de la Chaîne de blocs sont constitutifs de son existence. La Chaîne de blocs n’est en effet pas stable au sens où un support matériel peut l’être, et en conséquence, il ne s’agit pas seulement dans la validation des blocs de conserver ou de maintenir en état un document qui existerait en soi mais de constituer l’archive. La valeur de preuve du contrat écrit vient de la matérialité du support, qui porte sur lui les marques de sa genèse causale (signatures et authenticité de l’acte, par exemple dans le cas de l’acte sous seing privé pour lequel soit les deux signataires doivent conserver un exemplaire, soit l’exemplaire unique doit être déposé chez un tiers de confiance).

Au contraire, il n’y a pas à proprement parler d’« archive » numérique, si l’on prend l’archive au sens de l’imprimé, où l’écriture est « déposée » dans l’objet imprimé. L’archive numérique, quoique matériellement constituée, ne peut être pensée comme stabilité d’un support. Premièrement, une inscription numérique ne peut produire du sens qu’en étant manipulée, c’est-à-dire soumise à un calcul, et cette manipulation est effectuée par la machine qui exécute un programme, spécifiant une succession d’états matériels de la machine. Ensuite, une donnée numérique n’existe que mise en relation avec d’autres données, et c’est le calcul qui assure cette mise en relation. L’écriture informatique est en effet une écriture de symboles qui ne produisent des effets que par leur combinatoire algorithmique, « l’accès à l’information numérique n’est jamais direct, mais repose sur la médiation du calcul » [17]. Le calcul est lui-même une « réécriture » syntaxique des symboles, qui permet de produire différents effets. Au sens propre, affirme Bruno Bachimont, la mémoire numérique est une mémoire virtuelle.

Nous ne pouvons jamais accéder exactement de la même manière à un fichier numérique, puisque son activation se trouve dans la mémoire vive (RAM) qui est toujours distincte de l’emplacement des données dans la mémoire morte (ROM) des ordinateurs. En d’autres termes, nous ne pouvons jamais nous baigner deux fois dans le même fleuve numérique. C’est la raison pour laquelle, comme le souligne Matthew Kirschenbaum, tout archivage et donc duplication d’un fichier est en quelque sorte une re-création : « L’accès [à un fichier] est donc une duplication, la duplication est une préservation, et la préservation est une création – et une re-création » [18]. L’ordinateur « performe » le code [19]. Comment alors, au sein d’un réseau matériel et logiciel et pour une archive donnée, garantir qu’il s’agit bien de la même donnée, qu’elle n’a pas été falsifiée « entre temps » ? C’est à ce problème que répond la technologie de la Chaîne de blocs, qui utilise précisément le dynamisme du support de l’inscription comme garantie de l’intangibilité de l’archive. L’immuabilité de la mémoire de la Chaîne de blocs relève de l’automatisation du protocole de validation commune de données (par exemple des transactions) fondée sur la certitude du calcul (chiffrement et preuve algorithmique).

Car en effet, si l’ordinateur performe, il ne le fait pas au sens des actes de langage décrits par John Austin, dont l’énoncé réalise l’action qu’elle signifie. Dans le cas de l’ordinateur, tout est encore une fois autothétique, pour reprendre une expression de Bruno Bachimont. Le programme exécuté par la machine ne renvoie à rien d’autre qu’au fonctionnement de la machine. De la même manière, le processus d’archivage de la Chaîne de blocs ne fait que nourrir la fiabilité de la chaîne. Le calcul de la machine sert d’attestation de calcul. La Chaîne de blocs fait en effet reposer l’archivage sur des participants rémunérés par le processus même d’archivage. La reconfiguration de la chaîne, quel que soit son protocole de validation, se fait anonymement, et repose sur l’idée de jetonisation <tokenization>. Les jetons <token> sont destinés à récompenser les efforts des humains impliqués dans les différentes étapes de la formation des blocs et de la validation de la chaîne. Si l’on prend l’exemple d’une chaîne de blocs particulière, le Bitcoin, à chaque nouveau bloc formé dans la chaîne, une certaine quantité de bitcoin vient récompenser le « mineur » (ou participant, ou nœud) qui aura le premier résolu l’algorithme de consensus (c’est-à-dire le hachage du bloc en fonction d’un hachage cible, déterminé aléatoirement), le hachage consistant à transformer une série de caractères en une autre série de caractères dont le nombre a été préalablement fixé. Plus il y a de nœuds (et de participants différents) sur une chaîne de blocs, plus les données sont robustes. La « valeur monétaire » du Bitcoin tient au fait que résoudre cet algorithme, c’est-à-dire donner la preuve du travail de validation, qui aura force de loi pour tout le réseau, implique une dépense énergétique (électrique). La création d’un bitcoin est en quelque sorte le témoin qu’une archive a été créée. La tokénisation n’est alors que l’expression du caractère autothétique du processus d’archivage. Le projet Terra0 propose ainsi des “flowertokens”, pour rappeler que tout jeton n’est rien d’autre qu’une gratification à l’entretien et au développement d’une chaîne de blocs. C’est pourquoi tout jeton est en réalité appelé cryptoactif comme moyen de signifier un engagement dans une structure collaborative distribuée.

Cela signifie que si la mémoire de la Chaîne de blocs n’existe qu’en tant qu’elle se réalise, qu’en tant qu’elle tire son effectivité du calcul, ce calcul est en même temps le moyen pour la Chaîne de blocs de s’auto-entretenir. L’écrit peut exister, il ne fait pas effet si un humain ne le convoque pas. Le régime mémoriel de la Chaîne de blocs tire au contraire ses lettres de noblesse de son indépendance à l’égard de toute intervention humaine, toutes les transactions étant hachées et sécurisées par le fonctionnement même de l’architecture distribuée du réseau pair-à-pair. Déjà les traces des enregistrements analogiques sonores et photographiques ne pouvaient plus être interprétées par une conscience humaine mais seulement lues par la machine [20]. La mémoire numérique des ordinateurs, mémoire des instructions et des données, est une mémoire recomposable, une archive vivante gérée par les machines. Même si la Chaîne de blocs est de ce point de vue plus le successeur des registres, des catalogues et des listes qui inaugurèrent l’usage de l’écriture que de la mémoire vivante, le hachage et la lecture des données relèvent du fonctionnement collaboratif et automatisé des machines.

Le principe du « contrat intelligent » repose précisément sur la substitution de l’automaticité de l’exécution à l’imprévisibilité humaine, dès lors que les conditions prévues par le contrat sont remplies. Avec la Chaîne de blocs, l’être humain confie à la puissance de calcul des machines, les modalités de son futur. Toute transaction institue entre les êtres humains un monde symbolique, fait d’engagements, d’interdits, en somme, de paroles échangées. Le paradoxe de la Chaîne de blocs est de confier la définition future de ce monde symbolique à un procédé calculatoire lui-même non interprétable sémiotiquement, à un procédé dont la parole, et son interprétation, est absente.

Dans le tome II de La Technique et le temps, La désorientation, Bernard Stiegler parle d’une disparité d’échelle entre la mémoire prothétique (extériorisée pour être stockée) et la mémoire comprise comme faculté cognitive subjective [21]. Depuis le XIXème siècle déjà, la mémoire externe a pris un volume tel qu’il est impossible de demander à la faculté psychique ne serait-ce que d’embrasser l’ampleur de la mémoire contenue par exemple dans une bibliothèque. Avec les dispositifs d’enregistrement et de traitement de la mémoire numérique, un pas supplémentaire a été franchi dans ce déséquilibre, dans la mesure où les dispositifs d’enregistrement sont en même temps des machines à traiter l’information. Avec la Chaîne de blocs, la dissociation entre l’acte mémoriel humain et le traitement machinique de l’information est établie en principe même de garantie. La Chaîne de blocs est une étrange mémoire collective sans monde commun, au sens où Hannah Arendt entendait ce terme [22], c’est-à-dire un monde où la pluralité des singularités se rencontre par la parole et l’action. Ce monde commun est celui par lequel chaque individu acquiert une existence publique, par ses paroles et ses actions. Il est ce par quoi une mémoire peut exister, c’est-à-dire le récit des actions et des événements passés (ce que l’on appelle l’histoire), ainsi que les institutions politiques, par lesquelles il peut y avoir une transmission de générations en générations. Le monde commun de la Chaîne de blocs est un monde garanti par l’absence de parole humaine, c’est-à-dire susceptible d’être interprétée.

IV. Un temps machinique

Ce qui caractérise une Chaîne de blocs, c’est son obsession de l’intangibilité. Chaque transaction est horodatée <time-stamped>, rapportée à un auteur (par une clef publique) et vient s’insérer dans la chaîne de blocs. À moins d’éteindre la totalité des ordinateurs la mémoire de la Chaîne de blocs conservera, quelles que soient les volontés humaines, la trace des transactions. L’horodatage est l’un des piliers de l’édifice de la Chaîne de blocs. Dans un article à paraître, Vincent Rioux insiste sur le fait qu’il constitue le centre de la technologie de la Chaîne de blocs. Il remarque comment, à partir de l’article de Stuart Haber et W. Scott Stornetta [23], Satoshi Nakamoto, l’« inventeur » de la première Chaîne de blocs (du Bitcoin), a placé l’horodatage au cœur de sa technologie, comme un élément inaltérable, vu comme sceau ou cachet, d’une transaction ou encore, possiblement, d’un document texte, audio, image ou vidéo. L’un des effets premiers de l’inaltérabilité de l’horodatage est de redonner au monde numérique l’idée d’une trace originale authentique, là où, avec Walter Benjamin, nous avions pensé qu’il n’y avait avec les média techniques – dont l’ordinateur est l’un des aboutissements – que reproductibilité et par conséquent risque de falsifiabilité, avec ce qu’elle comporte de meilleur (l’appropriation artistique et la massification du partage par exemple) ou de pire (la manipulation de l’opinion).

Avec l’horodatage de transactions inaltérables, le monde commun de la Chaîne de blocs, au contraire du monde commun de la politique, est un monde où le présent détermine le futur. Cette intangibilité de la mémoire sociale ne va pas de soi. Elle est déjà un effet de la technique. Ce fut d’abord la technologie de l’écriture qui fixa la mémoire. Examinant la différence entre mécanismes oraux et écrits de la mémoire, l’anthropologue Jack Goody montre comment la mémoire mécanique, répétition fidèle d’un original, est un type de mémoire directement né de l’écriture. En l’absence de support stable, la mémoire orale des mythes est en effet une mémoire qui se reconfigure avec chaque nouvel orateur, une mémoire créatrice, qui se fonde sur l’alternance de constantes et de variables. La trame du mythe est souvent narrative, les auditeurs en repèrent ainsi les moments cruciaux et n’accordent pas d’importance aux variations qui n’altèrent pas la narration. Compte tenu de la rapidité et du contexte de narration et en raison de l’absence d’original, il est difficile aux auditeurs de distinguer le vrai (c’est-à-dire ce qui est conforme aux versions précédentes) du faux et de le corriger. La répétition exacte n’a ainsi pas de valeur spécifique, pas plus que l’identification d’un auteur ou d’une origine [24]. Le médium écrit a permis le déploiement du temps (du discours) en un espace, il a permis de figurer spatialement le flux de la parole vivante, et ce faisant, de figer le mouvant, pour reprendre l’expression bergsonienne, en une trace fixe.

À son tour, la prévisibilité du futur garanti par la Chaîne de blocs est la réalisation du principe même de l’informatique et l’on peut lire le protocole de la Chaîne de blocs comme le déploiement des potentialités du médium informatique. Les machines informatiques, analyse Bruno Bachimont, à l’inverse de l’inscription écrite, permettent le déploiement de l’espace en temps.

« Un programme n’est pas autre chose qu’un dispositif réglant un déroulement dans le temps, le calcul ou l’exécution du programme, à partir d’une structure spécifiée dans l’espace, l’algorithme ou programme. L’algorithme spécifie que, les conditions initiales étant réunies, le résultat ne peut manquer d’être obtenu, selon une complexité donnée. Le programme est donc un moyen de certifier l’avenir, d’en éliminer l’incertitude et l’improbable pour le rapporter à la maîtrise. Le temps de l’informatique n’est donc pas une disponibilité à ce qui va venir, aussi improbable que cela puisse être, mais la négation du futur dans son ouverture pour le réduire à ce qui peut s’obtenir à partir du présent. » [25]

L’écart entre la temporalité de la Chaîne de blocs et celle des relations humaines se manifeste dans les difficultés d’application que rencontrent certains contrats intelligents. Le principe des contrats intelligents est leur réalisation autonome dès lors que la réalisation de certaines conditions spécifiées dans le contrat (variation d’une valeur boursière, ou de température…) est confirmée par un oracle. Mais, comme le remarquent Primavera de Filippi et Aaron Wright [26], de nombreux contrats incluent des conditions plus ouvertes, qui peuvent aller jusqu’à promettre d’agir « en toute bonne foi » ou de fournir les efforts nécessaires, dès lors qu’il est difficile de spécifier en quoi consisteraient objectivement ces obligations. La solution juridique consiste à assortir les contrats intelligents de clauses édictées en langage naturel. En somme, le futur humain est difficilement prédictible. La mémoire de la Chaîne de blocs est une archive grosse de l’avenir, quand la mémoire humaine se construit au contraire au fur et à mesure que l’avenir se dessine, indissociable d’oublis et de pardons. Hannah Arendt soulignait l’illusion qui consiste à adopter le schème technique de la fabrication pour imaginer les interactions humaines, et plus spécifiquement politiques [27]. Toutes les utopies politiques, affirme-t-elle, ont échoué à vouloir réduire l’action politique à l’exécution de tâches réglées (ordonnées à un ordre idéal), occultant le caractère imprévisible de la rencontre entre les individus singuliers que sont les êtres humains. Les modèles utopiques figent les relations humaines en un éternel présent. La modélisation des actions humaines par la Chaîne de blocs aussi, d’une autre manière, dès lors que le futur n’est rien d’autre que la reconfiguration des données archivées.

Tout médium d’enregistrement modifie les temporalités humaines : l’écrit, par la spatialisation de la mémoire, a été condition d’une conception linéaire du temps permettant de se situer dans des repères temporels spatialement figurés, les médias techniques d’enregistrement sonore ou visuel d’abord, le numérique ensuite, prescrivent le temps d’appréhension de l’information enregistrée. L’archive numérique de la Chaîne de blocs, non seulement prescrit le temps d’appréhension mais aussi un temps social régi par le passé archivé. Ce faisant, elle redéfinit l’espace commun.


[1] Voir par exemple Friedrich Kittler, Draculas Vermächtnis, Leipzig, Reclam, 1993, p. 8.

[2] Voir le projet ARCHANGEL https://blockchain.surrey.ac.uk/projects/archangel.html

[3] Voir  https://terra0.org. Voir aussi Paul Seidler, Paul Kolling & Max Hampshire,

“terra 0 – Can an Augmented Forest. Own and Utilize Itself?”, in Ruth Catlow, Marc Garrett & al. (dir.), Artists Re:Thinking the Blockchain, Londres, Torque Editions & Furtherfield, 2017.

[4] Par exemple, Marshall McLuhan, Pour comprendre les média, trad. Jean Paré, Paris, Seuil, 1968, p. 25-40.      

[5] Sinclair Davidson, Primavera de Filippi, Jason Potts, « Economics of Blockchain », Public Choice Conference, Fort Lauderdale, 2016, p. 2.

[6] Voir Robin Hanson, « Shall we vote on values, but bet on beliefs ? », http://mason.gmu.edu/~rhanson/futarchy.pdf [consulté le 23 septembre 2019]

[7] André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, Tome II, La mémoire et les rythmes, Paris, Albin Michel, 1964, p. 31 et s.

[8] Bruno Bachimont, « De l’hypertexte à l’hypotexte : les parcours de la mémoire documentaire », in Charles Lenay, Véronique Havelange (dir.), Technologies, Idéologies, Pratiques. Mémoire de la technique et techniques de la mémoire, p. 195-225, http://www.utc.fr/~bachimon/Publications_attachments/Hypotexte.pdf [consulté le 23 septembre 2019].

[9] Bernard Stiegler, La technique et le temps, Tome I, La faute d’Épiméthée, Paris, Fayard, 2018.

[10] Clarisse Herrenschmidt, Les trois écritures. Langue, nombre, code, Paris, Gallimard, 2007, p. 75.

[11] Ibidem, p. 71.

[12] Walter Ong, Oralité et écriture, Paris, Les Belles Lettres, 2004, p. 114-115.

[13] M.T. Clanchy, From Memory to Written Record : England, 1066-1307, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1979, p. 24 et p. 235-236.

[14] Satoshi Nakamoto, Jaya Klara Brekke, The White paper, Londres, Ignota, 2019, p. 27.

[15] Voir Primavera De Filippi, Aaron Wright, Blockchain and the Law, Harvard University Press, Édition Kindle, 2014, chap. 6, emplacement 2182.

[16] Clarisse Herrenschmidt, op. cit., p. 87.

[17] Bruno Bachimont, « De l’hypertexte à l’hypotexte : les parcours de la mémoire documentaire », op. cit., p. 3.

[18] Matthew Kirschenbaum, “The .txtual Condition: Digital Humanities, Born-Digital Archives, and the Future Literary”, Digital Humanities Quarterly, 7, No.1, 2013. http://www.digitalhumanities.org/dhq/vol/7/1/000151/000151.html [consulté le 23 septembre 2019]

[19] Adrian Mackenzie, “The Performativity of Code: Software and Cultures of Circulation”, Theory Culture & Society, 22, No.1, 2005.

[20] Bernard Stiegler, La technique et le temps, Tome II, La désorientation, Paris, Galilée, 1996, p.96-97

[21] Ibidem, p.119-122.

[22] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1994, p. 42-43.

[23] Vincent Rioux, “Can You Speak Blockchain?” (à paraître, 2020). Voir Stuart Haber, W. Scott Stornetta, “How to Time-Stamp a Digital Document”, Journal of Cryptology, Vol. 3, No. 2, p. 99-111, 1991.

[24] Jack Goody, Mythe, rite et oralité, trad. Claire Maniez, « Le Bagré dans tous ses états », Nancy, PUN, 2014, p.101-123.

[25] Bruno Bachimont, Le sens de la technique, le numérique et le calcul, Paris, Encre marine, 2010, p. 167-168.

[26] Primavera de Filippi, Aaron Wright, Blockchain of the law. The rule of code, Londres, Harvard University Press, 2018, Édition Kindle, emplacement 1515.

[27] Hannah Arendt, op. cit., p. 289-295.

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