Modèles et théories – Présentation

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Qu’est-ce qu’une théorie scientifique ? Un ensemble de propositions vraies organisées logiquement. Passez, il n’y a rien à voir, et laissez les gens sérieux faire leur travail, c’est-à-dire produire ces ensembles de propositions vraies. Car qu’est-ce que la philosophie ou l’épistémologie pourraient avoir à dire sur ce travail scientifique ? Peut-être seulement clarifier ce que l’on entend par « vrai » et par « organisation logique. » Trois fois rien en somme : essayer d’éclaircir comment l’activité scientifique produit et reconnaît de tels ensembles de propositions, et ce que l’on peut en conclure sur le monde.

Quand bien même aurait-on traité ces questions, il suffirait de se détourner des mathématiques et de la physique-chimie pour voir que des pans immenses du savoir ne se présentent pas sous la forme de théories hypothético-déductives. L’arithmétique et la mécanique quantique sont présentées sous des formes plus ou moins axiomatisées, mais aucun Euclide moderne n’a laissé de propositions fondamentales ni de théorèmes aux sciences de l’ingénieur ou à la sociologie.

De la biologie à l’économie en passant par la psychologie et la météorologie, les scientifiques nomment ce qu’ils conçoivent et manipulent des « modèles », le terme de « théorie » étant réservé aux hypothèses plus ou moins fumeuses d’un rival potentiel pour le Nobel.

Reprenons à zéro alors : qu’est-ce qu’un modèle ? Les modèles sont des images simplifiées de systèmes expérimentaux conçues à des fins d’explication et de prédiction que l’irruption de l’informatique comme élément-clef de l’activité scientifique ont rendu plus facile d’accès en même temps que plus complexes et plus efficaces. Ces petites miniatures abstraites de la réalité constituent ainsi la mosaïque des sciences modernes.

Quoique tout cela soit en partie vrai, il reste que dans ces termes, la caractérisation du concept de modèle demeure très inexacte. Le terme modèle est un terme porte-manteau : si on lui accole un adjectif il change complètement de sens. Tentez de rapprocher  un organisme-modèle (une souris de laboratoire ou une colonie de mouches drosophiles) et un modèle numérique (un programme informatique capable de numériser les rapports entre plusieurs paramètres et plusieurs objets) : ils ne se reproduisent pas. Mais tous les modèles n’ont-ils pas en commun au moins d’être des objets « abstraits » ? Non, car un « modèle » désigne pour le logicien une assignation d’objets non langagiers – et en ce sens plus concrets – aux termes d’une théorie.

Il ne fait pourtant nul doute que ce que l’on nomme « modèles » ont des prétentions théoriques, à tel point qu’une autre définition que l’on aurait pu donner de ce qu’est une théorie est la suivante : une théorie est l’ensemble de ses modèles. Car au final les constructions théoriques n’ont qu’à être des modèles isomorphiques ou homomorphiques aux modèles expérimentaux pour que la théorie soit valide. Ce faisant le concept de modèle englobe même celui d’expérimentation et devient le tout de la science moderne.

Mais chaque théorie et chaque modèle posent des problèmes qui leur sont propres redoublés des problèmes généraux que l’on vient d’esquisser liés aux notions même de théorie et de modèle. Derrière l’appellation « Modèle et théories » il y a aussi le refus de séparer l’épistémologie générale de l’épistémologie spécialisée, l’envie de balayer aussi bien les problèmes majeurs qui touchent toute science et tout scientifique que de s’abîmer dans l’analyse d’une discipline donnée. Il y a là le désir de ne laisser aucune science dans l’ombre, c’est-à-dire de tenir pour nul et non avenues les distinctions encore souvent admises mais de manière tacite (quoique sa pertinence conceptuelle soit à voix haute remise en cause) entre des sciences « dures » (entendez : « sérieuses ») et des sciences « molles » (entendez : « sujettes à caution »). Car ces deux dimensions de la science des  ne sont pas séparées lorsqu’elle se fait. Si l’on veut résoudre les grandes questions sur la nature de la science il faut se pencher sur toute la diversité qu’elle offre aujourd’hui ; et si l’on veut décrire les caractères d’un domaine particulier il faut observer comment s’y reformulent les exigences de la connaissance objective.

 En choisissant ainsi un intitulé délibérément très large, « Modèles et théories », nous avons souhaité que la position non dogmatique (entendez : modérément sceptique, épistémologiquement pragmatique, et philosophiquement ouverte) de cette section soit visible d’emblée. L’idée, simple, est la suivante : accueillir dans ces pages à venir le plus grand nombre de disciplines et de perspectives possible ; l’unité n’est pas notre premier souci ; la convergence des points de vue n’est pas notre principe principal. Puisqu’il s’agit d’une revue de philosophie, où le sérieux a d’autant plus de chances de l’être qu’il sait faire place à l’audace, voire à l’élégance intellectuelles, notre première déclaration d’intention ne peut être que la suivante : les arguments et les hypothèses nous intéressent bien plus que la pérennité des thèses qu’ils soutiennent. Voir « comment les choses font problème », reconduire « la science des problèmes non résolus », « faire le ménage », bref, clarifier les propositions et les concepts à teneur (ou à prétention) scientifique : tels sont les buts, non pas modestes, mais néanmoins restreints que cette section se propose de servir.

Parlons perspectives – mais de manière ouverte, puisqu’une fois encore, l’exhaustivité systématisante ne nous paraît pas un objet de recherche sérieux. Que signifie « analyser » des modèles et des théories ? A quoi bon – au fond ?

1. Tout d’abord, examiner la structuration logique et technique (nous ne saurions trop insister sur ce point) de différents corps de propositions qui se présentent soit comme des modèles, soit comme des théories ; tâcher de mettre en lumière ce qui, dans le formalisme lui-même, en dessine à chaque fois des contours singuliers, des caractéristiques distinctives. Pourquoi pas, du même geste, remettre sur le tapis la question de la scientificité de la science, de la ligne de démarcation qu’on pose, en fonction d’enjeux divers, ou avec des coefficients de légitimité variables, entre « la science », et… le reste.

Plus sûrement, en jouant avec la polysémie des deux notions qui donnent leur titre à ces « implications »-ci, évaluer la dimension et la portée heuristique des « modèles » en vigueur dans les branches du savoir scientifique (en logique, en physique, en biologie, en sociologie, entre autres), à travers leurs liens avec des dispositifs techniques d’expérimentation, ou de cadres conceptuels destinés à interpréter des observations méthodiquement conduites. Ne sachant nous satisfaire du rationalisme abstrait, nous souhaitons mettre en avant la rationalité de la « phénoménotechnique » dont un Bachelard faisait un des pivots de la modernité de la connaissance. En ce sens, il s’agira de produire un ensemble de réflexions sur ce qu’il faudrait appeler, faute de mieux, des « niveaux de modélisation » (équation, expérience, ensemble d’hypothèse, théorie, discipline etc.).

2. Une perspective historique permettrait de mettre à la question le statut des disciplines-modèles, d’en comprendre les dynamiques interne et externe. L’histoire recèle d’exemples qui viennent guérir la philosophie de ses maux les plus graves : faire des distinctions là où le réel n’en fait pas, et oublier celles du réel. Plus encore, l’histoire de ces disciplines apporte l’élément concret qui est le tribunal de l’expérience de l’épistémologie moderne.

3. Dès lors, nous faisons également nôtre le problème des facteurs « extra-scientifiques » qui,  à divers degrés, sont à prendre en compte si et quand on se pose la question des modes de diffusion d’un modèle ou d’une théorie, ainsi que celle de la prévalence ou de la déshérence d’une forme de savoir scientifique. Ici, des termes comme « idéologie » ou « économie du savoir » pourraient tout à fait avoir droit de Cité.

4. Evidemment, l’effet-retour de telles analyses consistera à interroger la place de la philosophie des sciences au sein de l’ensemble du savoir ; à poser sur la table des négociations la question de sa contribution à la réforme de la connaissance scientifique ; à proposer de nouvelles manières de passer la science au crible, au tamis, comme on voudra, de la réflexion organisée.

Smaïl Bouaziz et Gauvain Leconte

Doctorants en Philosophie

Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (I. H. P. S. T.) Université Paris-I Panthéon-Sorbonne

 

  1. Les « modèles » ne sont pas des risques de syntagmes infaillibles et en réalité ils n’ont rien à voir avec les théories, qui, elles, ne sont jamais pratiques. Les tautologies logiques sont strictement équivalentes à des modèles informatiques, mais, « eux », ils sont programmés. En revanche, les philosophèmes sont des arguments de vente qui intéressent les économistes et les publicitaires et les épisteme devraient bien se cantonner à l’exégèse, la linguistique, la philologie, ou même la psychanalyse. L’épistémologie n’est pas scientifique en tant que telle, car un savant dans un laboratoire ou dans la vie ne procède jamais par dilemme idéalisme-empirisme ou par théorie falsifiable, mais avec certains moyens financiers ou des exigences de résultats. Les langages protocolaires sont bien des « instruments » de la découverte scientifique, mais pas la découverte scientifique elle-même. Par contre, la philosophie n’est pas une science humaine (c’est même tout le contraire!) et ne le sera jamais quel que soit son activité théorique ou d’enseignement…

  2. La science n’est pas défini clairement. On peut se demander si leur pouvoir de prédiction tient à leur compréhension de la réalité ou à la puissance de leur formalisme. Dans ce dernier cas où la science est un instrumentalisme (cf déf réalisme de C.Tiercelin) rien ne justifie tel formalisme plutôt que tel autre, et les résultats n’ont plus rien de physique et d’expérimental.
    C’est peut-être une différence majeure entre l’objet de la physique, et le système binaire informatique..
    Dès qu’on regarde les grands scientifiques: Einstein, Poincaré,Heisenberg qui ont écrit des ouvrages philosophiques.. on comprend pourquoi par exemple, épistémologiquement parlant, certains refusent d’adopter une mécanique quantique, quelle est leur conception du temps, de la masse, de l’Univers plat ou courbe.. sans qu’il soit possible de justifier leur position autrement.
    Ainsi, la relativité tient par ses résultats (preuves de la sonde de Planck), mais pourquoi c’est cette même théorie qui prétend que l’on peut rencontrer son frère jumeau qui a fait un voyage dans le temps?
    Sans philosophie, je vous souhaite bonne chance pour l’expliquer et le comprendre avec des faits prouvés.. car celà fait aussi parti des résultats de la même théorie. Or, si on veut être sérieux, tout résultat provenant d’un même principe doit être pris en considération au même titre.
    De même pour le E=MC2. Aucune démonstration, encore moins pour l’espace courbe.. Personnellement, les équations d’onde d’Heisenberg sont plus pour moi de l’art que de la compréhension d’un certain état de la matière..

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