Utiliser des modèles en sciences historiques

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Thomas Bonnin, Egenis, the Centre for the Study of Life Sciences, University of Exeter

Résumé

Cet article s’intéresse aux modèles dans le cadre des sciences historiques. En particulier, mon attention se porte sur un type de modèle que je nomme « individus historiques ». Que sont ces modèles ? Comment représentent-ils ? Comment apprend-on avec eux ? D’abord, j’utilise le concept de « modèle paramorphiques » tel que décrit par Wylie pour parler de l’ontologie des individus historiques. Ensuite, j’explique pourquoi l’approche défendue par Toon, selon laquelle nous employons des modèles pour « faire croire » et générer des vérités fictionnelles, est utile pour rendre compte de la manière dont les modèles représentent les phénomènes historiques. Enfin, la partie sur l’apprentissage avec les modèles se nourrit à la fois des travaux de Toon, sur la fonction « exploratoire » qu’il assigne aux modèles, et sur l’argument développé par Wylie selon lequel les sciences historiques bénéficient du manque d’unité dans les sciences pour évaluer leurs modèles, et les récits dans lesquels ils sont situés, de multiples manières indépendantes.

Abstract : 

This article deals with the issues of models in the context of historical sciences. In particular, I focus on a type of model that I name “historical individuals”. What are these models? How do they represent? How do we learn with them? I use first the concept of « paramorphic models », as described by Wylie, to discuss the ontology of historical individuals. I explain then why the approach defended by Toon, according to which models are used to “make believe” and to generate fictional truths, is useful to account for the way models represent historical phenomena. Eventually, the part on how to learn with models feeds on works of Toon on the “exploratory” function assigned to models as well as on the argument developed by Wylie according to which historical sciences benefit from the disunity in the sciences to evaluate their models, and the narrative in which they are located, in multiple independent ways.


Cet article cherche à faire dialoguer deux pans de la philosophie des sciences qui ont jusque-là vécu des vies plutôt indépendantes. Je souhaite discuter de la nature et de l’importance des modèles dans ce que j’appelle les « sciences historiques ».

Premièrement, je distingue les sciences historiques des autres formes d’investigations scientifiques. Une investigation historique est tournée vers la description du passé et peux se faire de deux manières. Il est possible d’étudier des éléments du passé dans leur singularité et de les reconstituer sous forme de récits, par exemple l’étude de la Révolution Française. Il est aussi possible de formaliser ces éléments selon des principes généraux, par exemple le mode de vie d’un légionnaire romain. Ces deux manières de faire excluent la prédiction d’évènements futurs envisagés dans leur singularité, tels que ceux liés, par exemple, aux changements climatiques. Elles excluent aussi le savoir généré à l’aide d’expériences cherchant à dévoiler les attributs généraux de la nature, typiquement décrits sous formes de lois.

Un rapide coup d’œil suffit pour nous rendre compte de l’importance et de la variété des modèles employés dans ce champ d’investigations. En archéologie, le modèle « chasseur-cueilleur » est utilisé pour reconstituer le fonctionnement des sociétés de type Paléolithique[1] . En histoire, les régimes politiques tels que la démocratie, le despotisme ou la monarchie absolue sont autant de modèles qui servent à étudier l’organisation d’une société donnée. En phylogénie, « l’horloge moléculaire » postule la régularité de l’occurrence de mutations génétiques au sein d’un génome, permettant ainsi de calculer l’ancienneté de l’ancêtre commun de deux espèces par la mesure de la divergence de leurs génomes. Plus familières, les vues d’artistes de dinosaures ne servent pas uniquement à satisfaire nos critères esthétiques, il s’agit aussi de modèles cherchant à reconstituer en une image statique une partie des savoirs scientifiques produits sur ce sujet. Enfin, on peut penser à l’expérience de Miller et Urey, menée en 1953, dans laquelle Stanley Miller et Harold Urey ont cherché, par un montage sophistiqué de tubes à essai, de sources d’énergies et de constituants chimiques, à répliquer in vitro les conditions nécessaires à l’émergence d’une chimie « primitive » à l’origine de l’apparition de la vie.

Ces paragraphes d’introduction, s’ils vous ont convaincu de la pertinence de discuter de modèles en sciences historiques, vous ont aussi laissé apercevoir la diversité des entités que l’on peut placer sous l’étiquette « modèle ». S’il m’est sûrement impossible dans l’espace donné de faire une caractérisation exhaustive de ceux-ci, l’objectif de cet article est de proposer un début d’analyse des modèles employés dans le contexte des sciences historiques. Je vais d’abord restreindre mon champ d’étude à la création de récits à propos d’événements considérés comme uniques. Au sein de ces récits se trouve un type de modèle que je nomme individu historique. Je vais tâcher, dans cet article, de les caractériser.

Je propose pour cela d’esquisser une réponse à trois questions fondamentales, à savoir « qu’est-ce que sont les individus historiques ? », « comment ces modèles représentent un objet passé ? » et « comment les individus historiques nous permettent-ils d’acquérir des connaissances sur le passé ? ». Pour répondre à ces questions je me base principalement sur les travaux d’Alison Wylie sur les sciences archéologiques et l’approche « make-believe » récemment appliquée aux sciences par Adam Toon[2]. L’emploi de ces deux auteurs est non seulement justifié par l’utilité potentielle de leurs concepts pour notre compréhension des sciences historiques, mais aussi par leur complémentarité : chaque auteur a apporté des réponses aux questions que l’autre a laissées en suspens.

Pour discuter de l’ontologie des individus historiques, j’utilise le concept de « modèle paramorphiques », provenant à l’origine de Rom Harré et récemment utilisé par Wylie. Ensuite, j’explique pourquoi l’approche défendue par Toon, décrivant les modèles comme des accessoires pour l’imaginaire scientifique, est utile pour rendre compte de la manière dont les individus historiques représentent les organismes passés. Cette approche, dérivée des travaux de Kendall Walton en théorie de l’art, introduit un ensemble de termes tels que « accessoires », « principes de génération » et « vérités fictionnelles ». Enfin, la partie sur l’apprentissage avec les modèles se nourrit à la fois des travaux de Toon et de la fonction exploratoire qu’il assigne aux modèles, et sur l’argument développé par Wylie selon lequel les sciences historiques bénéficient de la désunion des sciences pour tester leurs modèles de multiples manières indépendantes. Chacune de ces discussions conceptuelles sont illustrées par un exemple tiré de la biologie de l’évolution : il s’agit de l’hydrogen hypothesis (« l’hypothèse de l’hydrogène »), expliquant l’émergence des cellules eucaryotes[3], formulée en 1998 par Miklós Müller et William Martin[4].

I] Qu’est-ce qu’un modèle?

Nous commençons donc par faire une description des attributs propres aux individus historiques. Les évènements historiques, conçus comme singuliers, sont décrits sous forme de récits. On ‘raconte’ l’enchaînement d’événements à l’origine de la vie, ou ceux ayant provoqué l’extinction des dinosaures. Ces récits se produisent dans des environnements précis et uniques. Pour reprendre les exemples précédents, dans le cas de l’origine de la vie il faut décrire un lieu sur Terre tel qu’elle était il y a environ 4 milliards d’années, et dans le cas de l’extinction des dinosaures, il faut faire le point sur les conditions atmosphériques de la fin du Crétacé. Au sein de ces décors sont placés des ‘personnages’, des modèles d’organismes aux caractéristiques spécialement adaptées à l’événement auquel on s’intéresse. C’est tout cet ensemble d’éléments, le ‘décor’ et les ‘personnages’, que je regroupe sous le terme d’individu historique. Les individus historiques désignent, au sein d’un récit historique, tous les éléments susceptibles d’être modélisés, et qui ont un impact direct sur le cours des événements décrits. Il peut s’agir de la météorite qui aurait chuté sur la Terre il y a 66 millions d’années, de la première cellule ayant évolué sur Terre tout comme du lieu dans lequel cette première forme de vie aurait émergé.

Dans le cas des individus historiques désignant des formes de vie, il est possible de doter ceux-ci de caractéristiques inconnues des formes de vie que nous connaissons, et de les faire s’engager dans des actions peu probables ou jamais observées. Du fait de l’évolution du vivant, ces individus peuvent à la fois ressembler à leurs contreparties contemporaines, mais aussi posséder des traits qui ont depuis disparu de la circulation. En particulier, dans les descriptions d’évènements considérés comme improbables car totalement uniques dans l’histoire de la vie, comme l’émergence des eucaryotes, la description d’individus historiques aux traits et capacités foncièrement inédites semble même encouragée. Cette flexibilité n’est en revanche pas permise avec les individus historiques décrivant des entités non-vivantes.

Conceptuellement, je pense que le processus de constitution de ces individus historiques a été adéquatement décrit par Alison Wylie lorsqu’elle décrit la création de ces modèles dans le cadre des sciences archéologiques. Selon elle, si le sujet étudié par l’archéologue combine des attributs de manière à créer une configuration inédite, le modèle qui en résulte sera un composite unique de caractéristiques, chacune propre aux sources dont elles proviennent mais associées dans aucune de celles-ci […]. Le modèle qui en résulte décrit une forme de vie radicalement différente de toute autre forme de vie contemporaine.[5]

Reprenant la terminologie employée par le philosophe Rom Harré, il s’agit de modèles paramorphiques à multiples connexions. Les modèles paramorphiques sont à contraster avec les modèles homéomorphiques. Les modèles homéomorphiques sont des modèles dans lesquels le sujet modélisé et la source d’information pour modéliser ce sujet sont les mêmes. Par exemple, une réplique miniature d’une Citroën 2CV. Les modèles paramorphiques, au contraire, sont des modèles dans lesquels le sujet et la source diffèrent. Les multiples connexions témoignent de la variété des sources avec lesquelles le sujet est construit. Pour ainsi dire, ce n’est pas le fait que ces individus historiques soient construits à partir de sources diverses qui garantit leur différence par rapport aux entités contemporaines. Leur différence provient surtout du fait que ces modèles sont le résultat d’un mélange unique de ces sources, sélectionnées et assemblées spécialement du fait de leur pertinence pour l’étude d’un événement donné.

Si cela peut paraître abstrait, je vais maintenant illustrer ces propos avec l’hydrogen hypothesis (Fig. 1). Le récit de Martin and Müller décrit ce qu’on appelle une endosymbiose. Les endosymbioses se produisent lorsqu’un organisme, l’hôte, « engloutit » un autre sans le digérer. Une fois au sein de l’hôte, cette association nouvelle entre deux organismes s’adapte pour survivre et l’organisme englouti perd progressivement son autonomie pour se spécialiser dans l’accomplissement d’un ensemble de fonctions bien précises, contribuant à l’émergence de nouvelles fonctions pour l’organisme tout entier. Dans le cas de l’hydrogen hypothesis, l’organisme englouti non digéré devient l’ancêtre des hydrogénosomes et des mitochondries, structures cellulaires responsables de la production d’énergie. Cet épisode d’endosymbiose provoque un gain important d’efficacité énergétique pour l’organisme en question, de ce fait cet évènement est considéré comme étant le principal déclencheur de l’évolution des cellules eucaryotes.

La formulation de ce récit nécessite la constitution d’individus historiques. L’environnement océanique dans lequel l’endosymbiose se produit est adapté du modèle « Canfield »[6], un modèle géologique de l’évolution de la composition des océans durant l’ère Protérozoïque. Au sein de cet environnement, Martin et Müller ont créé des modèles de l’hôte, de l’organisme englouti, et de l’organisme résultant de l’endosymbiose. Ces individus historiques, au sein de cette hypothèse, sont principalement créés par le mélange de caractéristiques métaboliques, cellulaires et génétiques.

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Figure 1 Schéma décrivant l’hydrogen hypothesis de Martin et Müller. La couleur du trait représente le type de lipides membranaires. Le rouge correspond à des lipides de type archéobactériens, le bleu aux lipides de types bactérien. Ce schéma est adapté de la figure 4 d’Embley et Martin (2006).

L’hôte, par exemple, est anaérobie, son métabolisme dépend de l’hydrogène pour sa survie, et il est autotrophe, c’est-à-dire capable de produire des composés organiques élaborés à partir de composés plus simples. L’hydrogen hypothesis ne demande à l’hôte ni la possession d’un noyau, ni d’un cytosquelette, ni celle de processus cellulaires tels que l’endocytose ou de la mitose pour que l’endosymbiose se produise. L’organisme englouti, de son côté, est un membre des alphaprotéobactéries. Une de ses caractéristiques majeures est sa polyvalence métabolique, le rapprochant d’organismes contemporains tels que Rhodobacter sphaeroides. L’endosymbiose résulterait en l’émergence d’un organisme décrit comme un « hydrogénosome avec un génome, au sein d’un hôte archéobactérien avec des chromosomes cytosoliques, une cellule organisée de manière étonnamment similaire à celle de l’eucaryote amitochondrié Trichomonas vaginalis »[7].

Comme nous pouvons le voir, ces individus historiques ressemblent aux organismes contemporains, parfois étant même de proches analogues de ceux-ci. En tout cas, leurs caractéristiques ont été soigneusement choisies et adaptées à l’explication de l’émergence des eucaryotes au sein de l’hydrogen hypothesis.

II] Comment ces modèles représentent-ils ?

Ces discussions sur l’ontologie des modèles en sciences historiques nous emmènent vers notre seconde question, à savoir « comment ces modèles représentent-ils le passé ? » Quelle est la relation entre les individus historiques, objets théoriques bâtis par les scientifiques, et les « vraies » entités qui ont pris part à ces évènements ? Comme évoqué dans l’introduction, j’aimerais mettre en pratique l’approche récemment développée par Adam Toon[8], selon laquelle les modèles sont des stimulateurs d’imaginaire au sein d’univers fictionnels scientifiques. Toon parle de modèle pour « make-believe », littéralement pour « faire-croire » en français. Cette approche a pour origine les discussions sur la représentation dans les arts. Elle provient en particulier des travaux de Kendall Walton, notamment son ouvrage Mimesis as Make-Believe: on the Foundations of the Representational Arts[9], publié en 1990.

Le vocabulaire employé par Walton et Toon est un vocabulaire ludique. Toon, dans son approche, fait équivaloir l’emploi de modèles en science avec l’emploi de souches d’arbres, dans des jeux d’enfants, dont on aurait décidé qu’elles représentent des ours. Cela ne veut pas nécessairement dire que les scientifiques sont de grands enfants qui passent leur temps à jouer à des jeux aux règles étranges. Cela veut plutôt dire que l’utilisation des modèles s’intègre dans un univers fictionnel dans lequel le modèle en question acquiert une signification bien particulière et dépasse son statut de simple objet physique ou théorique. Ce ‘jeu’, donc, est guidé par des principes de génération – les règles du jeu – et l’utilisation d’accessoires.

Considérer que les souches d’arbres sont des ours est un exemple de principe de génération. Les souches d’arbres sont, dans ce cas, des accessoires pour jouer à faire croire. Au sein de cette approche, une proposition telle que « il y a un ours derrière le chêne » est une vérité fictionnelle fidèle aux principes de génération de ce jeu et à la présence de souches dans une forêt. Dans un cadre scientifique, les modèles jouent ce rôle d’accessoires. Placés dans un contexte créé par les principes de génération, ils ont pour rôle de « faire imaginer des choses à propos d’un système cible »[10]. Cette dernière phrase souligne le fait que bien que la formulation de Toon se base sur une analogie avec les jeux d’enfants, la caractéristique principale de cette approche est la centralité de l’imagination. L’application de l’approche « faire croire » à un contexte scientifique ne nécessite donc pas forcément de retrouver dans ce contexte-là la dimension ludique présente au sein des jeux d’enfants.

Dans le cas de l’hydrogen hypothesis, les présupposés théoriques à propos du fonctionnement des organismes et de l’environnement dans lequel ils se situent constituent ensemble des principes de génération pour le récit historique proposé par Martin et Müller. Par l’acceptation, implicite ou explicite, de ces principes, les individus historiques que sont l’hôte, le symbiote, l’environnement et l’organisme résultant de l’endosymbiose sont autant d’accessoires pour « faire imaginer des choses » à propos de l’émergence des eucaryotes, le système-cible de ces modèles.

L’approche « make-believe » a été formulée en partie en réaction contre ce que Toon désigne comme l’approche indirecte de la représentation concernant les modèles en science. Cette dernière considère qu’un modèle dépeint une entité abstraite. Cette entité possède le statut de représentation d’un système-cible s’il possède une similarité avec lui, même partielle. Par exemple, le modèle de Bohr est considéré comme une représentation simplifiée de certaines caractéristiques atomiques, ou le modèle du cœur comme pompe permet de se faire une idée du fonctionnement de la circulation sanguine au sein d’un corps.

L’approche « make-believe » considère les modèles comme représentant directement leur système-cible, cela par le biais de l’imagination. En effet, selon Toon, « lorsque les scientifiques modélisent un système réel, leur modèle fait imaginer des choses à propos de ce système. C’est ce qui fait que le modèle est une représentation de ce système (sans pour autant être nécessairement bonne). »[11] Je pense que Toon cherche à séparer les questions de représentation des questions de réalisme. A partir du moment où un objet théorique permet de servir d’accessoires pour imaginer des choses au sein d’un univers donné, il devient un modèle et est doté de capacité de représentation. Au sein de cette approche, il est donc possible de représenter avec succès des entités irréelles, telles que Sherlock Holmes ou une licorne. Elle permet aussi la représentation d’entités réelles au sein de configurations inexistantes, par exemple Cléopâtre VII et Jules César dans le film Astérix et Obélix: Mission Cléopâtre. Dans un contexte scientifique, les modèles peuvent aussi faire imaginer des choses à propos d’entités inexistantes. On peut penser aux modèles de l’éther luminifère dans les sciences physiques.

Je pense que cette approche est particulièrement bien adaptée à la manière dont les modèles sont utilisés en sciences historiques. En effet, contrairement aux atomes, ou aux systèmes sanguins, qui sont potentiellement observables et manipulables, il est impossible d’observer directement, et encore moins de manipuler, des choses appartenant au passé. L’approche indirecte de la représentation n’est pas accessible aux individus historiques, tout simplement parce que le système-cible avec lequel comparer directement ces modèles a disparu. Par conséquent, la seule manière d’avoir un accès épistémique à un événement historique est par la formulation, sous diverses formes, de modèles tels que les individus historiques avec lesquels sont constitués des récits historiques. Les individus historiques de l’hydrogen hypothesis ou les tubes à essai de l’expérience de Miller et d’Urey sont donc des représentations directes, respectivement de l’émergence des eucaryotes et de l’émergence de la chimie prébiotique, et cela indépendamment de la fidélité de ces représentations aux évènements représentés (ou même de l’existence de ces évènements).

III] Comment apprendre avec ces modèles ?

La dernière partie de cet article, comme annoncé, étudie de quelle manière les modèles sont utilisés pour créer du savoir sur le passé, et comment vérifier la validité de ce savoir.

La question de savoir comment apprendre avec les modèles a déjà été en partie traitée dans la section précédente, et fait partie de l’approche de Toon. Selon lui, l’intérêt d’utiliser des modèles comme stimulateur d’imagination se trouve dans la création d’univers rationnellement contraints qu’il est possible d’explorer avec la pensée. Les principes de génération qui sous-tendent l’utilisation des modèles permettent d’échapper à l’arbitraire d’une imagination totalement libre. Au sein de ces univers, le plus intéressant pour les scientifiques ne serait donc pas la création des modèles, mais la découverte des implications de leurs créations. Toon résume en affirmant que :

[n]ous sommes plutôt conscients de l’état de nos accessoires, ainsi que de la plupart des vérités fictionnelles que ces accessoires génèrent. Ce que nous ignorons c’est la multitude de vérités fictionnelles qui dérivent de ces vérités fictionnelles primaires. L’apprentissage avec nos modèles se situe dans la découverte de ces vérités fictionnelles implicites.[12]

Toon met donc l’accent non pas sur ce que l’on sait déjà sur les individus historiques ou sur les contraintes qui vont régir notre imagination, mais plutôt sur comment ces individus historiques interagissent ensemble au sein de cet univers, et notamment les conséquences inattendues, les « vérités fictionnelles implicites », que cela peut générer. Nous retrouvons cette stratégie assez clairement dans le cas de l’hydrogen hypothesis. Il est possible, par exemple, de rendre explicite les vérités fictionnelles portées par  l’hypothèse dans le but de discréditer celle-ci. Utilisant cette stratégie, Christian de Duve reproche en effet à l’hydrogen hypothesis d’être incapable d’ « expliquer le développement des autres traits complexes des eucaryotes, ou comment ce développement aurait pu être provoqué par l’interaction supposée entre deux procaryotes »[13]. Il reproche aussi à ce récit de manquer d’un mécanisme crédible pour expliquer le remplacement de la membrane de la cellule hôte. Dans les deux cas, ces reproches sont basés sur des vérités fictionnelles implicites, tirées du récit original.

La déduction d’implications peut aussi être utilisée dans le but contraire. Il est possible de renforcer la plausibilité d’un récit historique et des individus historiques intervenants en montrant la validité des vérités fictionnelles qu’ils génèrent. En effet, si l’on admet la plausibilité du récit de Martin et Müller, alors il est possible de le renforcer en l’intégrant dans une perspective historique plus vaste. C’est précisément ce que Martin, en collaboration avec Nick Lane, a fait en 2010 avec l’article « The energetics of genome complexity »[14]. On rappelle que l’hydrogen hypothesis considère que l’origine des mitochondries et l’origine des eucaryotes sont un seul et même événement. Cela implique que l’émergence de la « complexité du génome eucaryote » provient de l’émergence des mitochondries. Il s’agit d’une vérité fictionnelle implicite dont il faut établir la solidité. Dans cet article, Lane et Martin ont donc cherché à lier plus clairement ces deux événements en expliquant ce que l’acquisition de mitochondries a pu apporter à la cellule en général. Ils affirment ainsi que les cellules dotées de mitochondries ont pu soudain énergétiquement exprimer « 200 000 fois plus de gènes »[15], et ainsi mettre en place des innovations structurelles qui jusque-là auraient coûté trop cher pour être mise en place. Cette « augmentation de budget cellulaire » serait à l’origine de l’augmentation de la complexité des cellules eucaryotes.

Cependant, contrairement à ce que dit Toon, dans le cas des individus historiques nous ne sommes pas vraiment « conscients de l’état de nos accessoires », de par l’absence des entités « réelles » qu’ils sont censés représenter. La déduction de vérités fictionnelles implicites n’est pas le seul moyen de défendre ou déstabiliser la crédibilité des individus historiques et du récit dans lequel ils interviennent. Les individus historiques eux-mêmes font l’objet d’évaluation. Cette partie n’est, je pense, pas vraiment développée dans les travaux de Toon, c’est pourquoi je fais à nouveau appel aux travaux d’Alison Wylie. Son point de vue sur la manière de tester les modèles dans les hypothèses archéologiques présente deux types de contraintes qui distingue ces derniers de « produits de la pure interprétation spéculative »[16].

D’abord il s’agit de « considérations de plausibilité introduites par le modèle analytique (en tant que thèse sur la nature du phénomène en question) et médiées par les connaissances sur les conditions ou mécanismes pouvant produire un tel phénomène. »[17]. Cette citation capture bien ce qu’il se produit lors de l’évaluation de vérités fictionnelles. Les critiques de Christian de Duve, par exemple, sont basées sur des « considérations de plausibilité ». Ses propres connaissances en biologie cellulaire le poussent à nier la plausibilité du récit de Martin et Müller. D’autre part, ce sont ces mêmes considérations qui poussent Lane et Martin à consolider l’hydrogen hypothesis en montrant comment ce récit s’intègre parfaitement dans une perspective plus large retraçant l’émergence de la complexité eucaryote qui tient la route bioénergétiquement parlant. Ce mode d’évaluation s’applique tout autant aux individus historiques. Ils sont évalués indirectement par l’évaluation de la robustesse et de la pertinence des sources desquels ils sont tirés. Ensuite, l’évaluation des individus historiques et des vérités fictionnelles se fait par le biais de « contraintes empiriques sur ce qui peut être raisonnablement affirmé sur le passé, contraintes fournies par les restes matériels des conditions et processus qui ont vraiment eu lieu dans le passé »[18]. Ces éléments théoriques sont donc confrontés aux traces que cet évènement a pu laisser et qui ont été découvertes.

On aurait pu penser qu’à cause de leur singularité ces modèles courent le risque d’être arbitraire. Cependant, du fait que ces modèles découlent d’une large gamme de sources, Wylie affirme qu’ils peuvent par conséquent être validés ou invalidés par la validation (ou invalidation) indépendante de ces dernières. De cette manière, la convergence de ces sources dont la qualité a été indépendamment validée, et la découverte de traces diverses d’un événement passé, apportent « un soutien bien plus convaincant aux modèles d’activités ou systèmes du passé avec lesquels ils sont en accord que ce que n’importe quelle preuve pourrait faire individuellement »[19].

Martin et Müller ont conçu leur récit en rassemblant des connaissances tirées de sources multiples, provenant de disciplines telles que la géologie, la génétique, la biochimie et la biologie cellulaire. Le rassemblement de ces connaissances en un récit unifié est, selon Wylie, ce qui constitue potentiellement sa force majeure. Réciproquement, l’évaluation de celui-ci peut se faire en mobilisant des connaissances provenant de n’importe quelle discipline, tant qu’elle est pertinente par rapport au sujet traité. Cela n’exclut pas des disciplines qui n’ont pas servi à la construction de ce récit ou des individus historiques y intervenant. Les sciences historiques, ainsi, exploitent l’absence d’unité dans les sciences pour tester et modifier leurs modèles de multiples manières et assurer ainsi leur qualité.

L’apprentissage au moyen de modèles en sciences historiques est donc une activité qui rassemble de nombreuses disciplines. En première ligne se trouvent l’analyse des restes du passé et la comparaison de ce que ces traces disent avec les vérités fictionnelles contenues dans les récits créés. L’utilisation d’individus historiques nous permet aussi de comprendre comment les sciences historiques sont dépendantes de l’avancement des sciences dites « expérimentales ». En effet, notre compréhension croissante du fonctionnement des organismes contemporains nous fournit des principes théoriques de plus en plus sophistiqués sur lesquels nous pouvons bâtir les individus historiques intervenant dans ces récits. Cela se voit dans l’hydrogen hypothesis, où les individus historiques postulés n’auraient pas pu voir le jour si notre compréhension du métabolisme bactérien, par exemple, n’avait pas fortement progressé au cours du XXème siècle.

Conclusion

 

Dans cet article, j’ai donc affirmé l’importance des modèles en sciences historiques, en me penchant en particulier sur le cas des individus historiques. Ces modèles sont créés spécialement pour l’explication d’événements historiques uniques, et ont la forme de « modèles paramorphiques à connexions multiples », ces modèles rassemblant en un mélange unique des savoirs émanant de diverses sources.

Une fois créés, ces individus historiques sont utilisés comme accessoires pour faire imaginer des choses à propos de l’événement historique en question. Puisque la construction de ces individus historiques, intégrés au sein de récits, constituent notre seul accès épistémique au passé, j’affirme, en accord avec Toon, que ces modèles sont des représentations directes de leur systèmes-cibles, sans être nécessairement de bonnes représentations.

Enfin, l’apprentissage et l’évaluation de ces individus historiques et des récits dont ils font partie se font de plusieurs manières : en considérant la plausibilité des présupposés théoriques sur lesquels ils sont bâtis et des vérités fictionnelles portées par ces récits, mais aussi par la confrontation de cet ensemble théorique avec les restes du passé recueillis ou conservés de nos jours. La variété des savoirs mobilisés, et mobilisables, pour la construction et l’évaluation de ces modèles est ce qui permet de les confirmer ou infirmer, cela en faisant converger de multiples sources et preuves indépendantes.

Bien comprendre comment les modèles sont utilisés en sciences historiques est donc central pour notre compréhension des processus de production de savoir historique, de la possibilité d’avoir le moindre savoir sur le passé, et de la manière dont ce savoir va au-delà de simplement « raconter des histoires ».

Bibliographie

Donald E. Canfield, “A new model for Proterozoic ocean chemistry”, Nature, vol. 396, Macmillan, 1998, p. 450-453

Christian de Duve, “The origin of eukaryotes: a reappraisal”, Nature Reviews Genetics, vol. 8, Nature Publishing Group, 2007, p. 395-403

T. Martin Embley et William Martin, “Eukaryotic evolution, changes and challenges”, Nature Reviews, vol. 440, Nature Publishing Group, 2006, p. 623-630

Rom Harré, The Principles of Scientific Thinking, Macmillan, 1970

Nick Lane et William Martin, “The energetics of genome complexity”, Nature, vol. 467, Macmillan, 2010, p. 929-934

William Martin et Miklós Müller, «The hydrogen hypothesis for the first eukaryote», Nature, vol. 392, Macmillan, 1998, p. 37-41

Adam Toon, Models as Make-Believe: Imagination, Fiction and Scientific Representation, Palgrave Macmillan, 2012

Kendall Walton, Mimesis as Make-Believe: on the Foundations of the Representational Arts, Harvard University Press, 1993

Alison Wylie, Thinking from things: essays in the philosophy of archaeology, University of California Press, 2002


[1]    Il est aussi utilisé en anthropologie dans l’étude de certaines sociétés contemporaines

[2]  Traduction de l’expression « make-believe ».

[3]  Les cellules eucaryotes sont par définition des cellules regroupant leur matériel génétique au sein d’un noyau.  Les cellules procaryotes, antérieurement apparues dans l’histoire du vivant, ne possède pas de séparation physique entre son matériel génétique et le reste de la cellule.

[4]   William Martin et Miklós Müller, «The hydrogen hypothesis for the first eukaryote», Nature, vol. 392, Macmillan, 1998, p. 37-41

[5] Alison Wylie, Thinking from things: essays in the philosophy of archaeology, University of California Press, 2002, p. 153, ma traduction.

[6] Canfield D.E., “A new model for Proterozoic ocean chemistry”, Nature, vol. 396, Macmillan, 1998, p. 450-453

[7] William Martin et Miklós Müller, « The hydrogen hypothesis for the first eukaryote », op. cit., p. 40, ma traduction

[8] Adam Toon, Models as Make-Believe: Imagination, Fiction and Scientific Representation, Palgrave Macmillan, 2012

[9]   Ouvrage non traduit en français à ce jour.

[10]  Adam Toon, Models as Make-Believe: Imagination, Fiction and Scientific Representation, op. cit., p. 44, ma traduction

[11] Ibid., p. 75, ma traduction

[12] Ibid., p. 47, ma traduction

[13]   Christian de Duve, “The origin of eukaryotes: a reappraisal”, Nature Reviews Genetics, vol. 8, Nature Publishing Group, 2007, p. 401, ma traduction

[14] Nick Lane et William Martin, “The energetics of genome complexity”, Nature, vol. 467, Macmillan, 2010, p. 929-934

[15]  Ibid., p. 929, ma traduction

[16]  Alison Wylie, Thinking from things: essays in the philosophy of archaeology, op. cit., p. 131, ma traduction.

[17]   Ibid., ma traduction.

[18]  Ibid., ma traduction.

[19]  Ibid., p. 177

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