Y a-t-il une « philosophie du Web » ? (2/2)

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Y a-t-il une « philosophie du Web » et que nous permet-elle de penser ?

Compte-rendu d’entretien avec Alexandre Monnin

 

Cette contribution est le produit d’un entretien réalité le 30 mars 2017 avec Alexandre Monnin, Professeur au Groupe ESC Clermont en stratégie numérique. Nous divisons l’importante contribution d’Alexandre Monnin en deux parties pour faciliter sa lecture. La première fait un état des lieux de la philosophie du web et du concept de « ressource ». La seconde interroge leur avenir.

Résumé : Au-delà des généalogies convenues, l’histoire du Web et de ses grands principes architecturaux demeure peu connue. Il s’avère que les questions de nommage et d’ontologie, au sens d’une « théorie de l’objet », ont occupé une place centrale dans l’établissement de ses fondamentaux. Les réponses apportées par les architectes du Web intéressent la philosophie, non seulement en raison de leurs contenus théoriques, mais aussi des déplacements induits dans nos pratiques académiques. De par l’importance du nommage, le Web apparaît en effet comme un « dispositif de désignation ». Néanmoins, les objets désignés sont toujours saisis sur le vif, en cours d’individuation, sans que ni leurs bornes ni leurs frontières ne soient clairement définies. Alors que nos repères sont bousculés par la crise écologique, on peut voir dans la prolifération de ces objets échevelés, aux frontières indécises, une ressource pour questionner nos catégories et appréhender le monde autrement.

Mots-clefs : ontologie du web, ressource, nommage, internet, intelligence artificielle

Abstract : Beyond the agreed genealogies, the history of the Web and its architectural principles remains little known. It turns out that issues of naming and ontology, in the sense of a « theory of the object », have been central to the establishment of its fundamentals. The answers provided by Web architects are of interest to philosophy, not only owing to their theoretical content but also because of the induced shifts in our academic practices. Because of the importance of naming, the Web appears as a « designation device ». Yet, the designated objects are always seized on the spot, in the process of individuation, without their limits or boundaries being clearly defined. While our landmarks are jostled by the ecological crisis, we can see in the proliferation of these disheveled objects, with indecisive borders, a drive to question our categories and apprehend the world in a different way.

Keywords : web ontology, resource, naming, internet, artificial intelligence

L’avenir du numérique

Le monde devient numérique, mais peut-il le rester ? Quel avenir pour le web ? Il faut interroger le devenir-numérique du monde au regard du renversement des valeurs qu’il engendre. On observe que le numérique s’empare d’un certain nombre d’objets ou de valeurs et en renverse littéralement le sens. J’illustrerai ce point essentiel par quatre exemples rapides.

Le premier est celui de l’amour, tel que la sociologue Éva Illouz l’a étudié. Quels déplacements cette valeur a-t-elle pu subir au fil du temps et en quel sens le numérique vient-il les parachever ? Éva Illouz prend l’exemple de Dante et Béatrice : il en tombe définitivement amoureux tandis qu’il ne fait que l’apercevoir de loin, sans la connaître au préalable. L’amour pouvait se concevoir ainsi autrefois, tandis que les modernes, plus tard, critiquèrent cette façon de tomber amoureux en considérant qu’elle ne s’attachait qu’aux qualités extérieures de la personne plutôt qu’à elle-même. L’idée d’un amour romantique lui a succédé ; il reposait sur une forme d’intimité partagée et d’une connaissance de l’autre permettant à cet amour de croître au fil du temps. Aujourd’hui les choses se sont renversées tout en radicalisant cette tendance : désormais, le savoir précède l’amour nous dit Éva Illouz, car c’est en renseignant les sites de rencontre au moyen de métadonnées qu’un algorithme trouvera la personne me « correspondant » le mieux.

Le deuxième exemple que l’on peut prendre est celui de la confiance – numérique, s’entend. Dans les blockchains, elle consiste par exemple à inscrire un certain nombre d’informations dans un environnement immuable, impossible dès lors d’y revenir. Songeons également aux dispositifs de captation, appelés senseurs, susceptibles d’engendrer des alertes. Cette vision de la confiance inverse le sens habituel du concept et la tourne en défiance. Le numérique en ajoutant des couches techniques destinées capter et produire des traces vise à les transformer en informations et en connaissances. Ce faisant, il tend à obérer, sans forcément y parvenir, la possibilité même de la confiance qui consiste, rien de moins, qu’à accepter, ou du moins à tolérer, de ne pas savoir[1].

Le troisième exemple est celui du statut des objets rapportés à ce que l’on appelle de l’IoT, l’Internet des objets ». Il s’agit ici de cibler précisément la position, la trajectoire et les frontières d’objets sur lesquels sont installés des capteurs. Ces dispositifs techniques nous permettent aujourd’hui de les marquer, de le retrouver et de les localiser au plus près. Mais au moment même où nous précisons les frontières de l’objet, comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité, ces frontières éclatent sans que l’on ne puisse espérer les reconstituer, l’objet n’existant plus que dans le dialogue qu’il mène avec le Cloud, le nuage des données, ou avec d’autres objets à proximité plus ou moins immédiate. Ses frontières deviennent insaisissables – pour des raisons souvent commerciales – et l’on ne sait plus à qui, ni à quel moment, pareil objet transmet les informations qu’il capte. Le renversement, à nouveau, est complet.

Le dernier exemple que je citerai touche à l’abstraction au cœur du numérique. Numériser revient en effet à discrétiser – sur la base d’une division binaire – à partir d’un support physique que l’on traite comme une abstraction. On traite un signal comme s‘il était constitué de 0 et de 1 absolument discrets, alors que les frontières entre ces réalités physiques sont nettement plus floues. Si le signal est continu, la division entre le 0 et le 1 est discrète. La force du numérique consiste alors à porter un regard abstrait sur le monde ; mais ce regard engendre un coût extrêmement important, si l’on considère la matérialité nécessaire pour traiter le monde comme une abstraction. Ceci exige d’ignorer que le signal est continu et impose des mécanismes de correction d’erreur, troisième élément après le signal et l’abstraction. Outiller la réalité pour qu’elle paraisse discrète et abstraite se fait au prix d’une « surmatérialité »[2]. L’abstraction, et avec elle le numérique se retournent ainsi en son contraire.

Le numérique définit ainsi l’horizon d’un monde abstrait et idéal, au sens de « discret ». Mais cet idéal a un coût, qui n’est peut-être pas viable. Tout se passe comme si nous avions réalisé une forme d’utopie à même le monde, en vivant dans un deuxième monde « idéal » que nous avons réalisé, technicisé, mais sans savoir si nous aurions les moyens de continuer à le faire (la réalisation de l’idéal n’allant pas sans générer ce fameux reste dont nous parlions, auquel correspond ici le surcoût matériel que tout ceci engendre). En l’occurrence, il apparaît de plus en plus que nous ne les avons pas et comment penser dès maintenant l’après-numérique (et qu’il est bon de l’anticiper : ce n’est pas une prédiction mais une recommandation que je formule ainsi).

La période dans laquelle nous entrons, est suffisamment singulière pour que les géologues lui attribuent un nouveau nom, celui d’« Anthropocène » : une nouvelle époque géologique où l’espèce humaine se trouve confrontée à des conditions de vie qu’elle n’a jamais connues auparavant. Sortant de l’Holocène, qui remonte à près de 12 000 ans, nous entrerions donc dans l’Anthropocène depuis la révolution industrielle ou la fin de la Seconde Guerre mondiale (période marquée par un grand développement scientifique et technique). Ce concept fait débat. Néanmoins, les géologues ont commencé à en valider la pertinence et les sciences sociales s’en sont également largement emparées. Il pose le problème des limites de nos ressources en énergie et des seuils climatiques que nous ne devrions pas franchir sous peine de voir le système Terre basculer dans des trajectoires non-linéaires que nous ne pourrions aucunement anticiper et maîtriser. Si l’on conçoit, comme je le propose, le « numérique » comme un monde idéal ancré dans notre réalité physique, concrète, car matérialisé, opérationnalisant une rationalité gestionnaire à l’échelle de la planète (sans exclure des usages ou des détournements plus locaux), on comprend que son développement puisse conduire à ce que les économistes appellent « un effet rebond » – aussi appelé « paradoxe de Jevons », du nom de son inventeur. Le fait d’optimiser la production d’une ressource pour l’économiser produit paradoxalement un effet contraire, car l’optimisation diminue les coûts et induit une surexploitation du bien à économiser. William Jevons l’avait constaté au XIXe siècle dans le cas du charbon et il en va peut-être de même du numérique aujourd’hui. Alors que nous voulons économiser nos ressources et diminuer notre empreinte carbone, la dématérialisation envisagée ne serait qu’illusoire, en dépit d’améliorations locales[3].

Comment, dès lors, penser le numérique dans l’Anthropocène ? Nous y sommes obligés, puisque vous devons faire face à une double révolution qui dessine deux futurs difficilement conciliables : l’un technique, où l’on imagine les smart cities de l’avenir, la généralisation de l’IA, etc., l’autre climatologique ou plus largement environnemental, qui annonce des catastrophes imminentes. Il semble difficile de penser ensemble ces deux futurs possibles car les perspectives d’accès aux ressources et aux énergies ne nous permettent pas, aujourd’hui, de soutenir la croissance que nous imaginons être celle du numérique demain. Les métaux dont nous avons besoin dans ce secteur seront vraisemblablement très difficiles d’accès avant la fin du siècle, sans parler de la dégradation des conditions environnementales et climatiques évidemment indispensables à un tel développement et qui, pourtant, en pâtit.

On a déjà commencé à imaginer le Web « que l’on peut se permettre »[4], avec une moindre consommation en énergie. On tâche de démontrer que le Web fonctionnant sans Internet, comme en certains lieux où les infrastructures Internet « font défaut » (ou pour le dire de manière moins téléologiquement orientée, sont parfois absentes). Il s’agit en l’occurrence de générer des contenus sur le Web, que l’on transmet ensuite par d’autres terminaux, comme les téléphones mobiles ou la radio, par conséquent, en se passant de l’infrastructure d’Internet. Ces pratiques locales seront peut-être rappelées à se généraliser demain, par une sorte d’ingénieux renversement. Un avenir se voulant viable devrait renouer avec la notion ingéniosité, et non continuer à verser dans la complexification des techniques et l’innovation itérative la plus crasse, devenue la norme.

Mais la question est moins celle du passage du high tech au low tech[5], que de leur cohabitation. Nous avons encore les moyens de faire les deux, mais pour un temps seulement, si bien qu’il s’agit de savoir à quoi nous les emploierons. Aussi faut-il sortir du paradigme linaire de la durabilité en matière de croissance comme de développement. Les futurs du numérique et de l’Anthropocène ne sont pas les mêmes : ils sont multiples et asynchrones. Leur convergence reste à penser, parce qu’ils font l’objet de programmes de recherche très différents. Paradoxalement, les alternatives se multiplient pour imaginer une autre informatique : à base de photonique, de processeur en carbone, de machines biomimétiques, de calcul adiabatique, etc. L’inconvénient de toutes ces pistes, toutes plus fascinantes les unes que les autres au demeurant, tient à la multiplicité des possibles qu’elles ouvrent. Les moyens pour imaginer des alternatives sont très réduits. Or plus les pistes se multiplient, plus la part allouée à chacune se réduit… Et, surtout, le temps manque. Il ne s’agit plus seulement d’ouvrir des chantiers motivés uniquement pas leur bien-fondé au plan scientifique. Ils ne manquent pas. Il s’agirait plus fondamentalement de changer de technologie. Ce n’est évidemment pas une mince affaire.

Dans tous les cas, l’avenir synchronisera les futurs divergents. Nos révolutions sont temporaires. Nous entrons aujourd’hui dans une révolution numérique dont nous devons penser la sortie, le frein d’arrêt d’urgence dont parle Benjamin[6] – en raison de l’irruption de l’Anthropocène – et ce alors même que nous ne la maîtrisons nullement, comme toute technique, elle nous constitue autant que nous la constituions. Ce double effort cognitif rend la tâche extrêmement difficile. D’autant que nous ne pouvons plus nous consoler en songeant que nous nous désormais installons dans une « révolution durable » dont il s’agit de récolter les fruits tout en nous gardant de ses excès : un grand schème disrupteur que nous aurions désormais tout loisir de contempler, de penser pour, in fine, nous en assurer la maîtrise. Il nous faut au contraire entrouvrir la possibilité d’une sortie progressive du numérique, si ce n’est la fin du progrès linéaire et cumulatif dont il fait figure d’ultime avatar.

Je propose dès lors d’envisager le numérique à la manière de ce que je nomme un « commun négatif »[7]. Autrement dit : une « ressource » (au sens usuel du terme bien qu’il faudrait trouver des alternatives à cette caractérisation), un bien, un dispositif, une infrastructure, etc., inadaptée au temps et à la Terre qui les accueillent et dont il faut néanmoins hériter sans en prolonger les tendances actuelles. À la différence d’un commun, dont le statut dérive de la volonté de le rendre inappropriable, le commun négatif doit d’abord être reconnu comme ce qu’il n’est pas souhaitable de laisser subsister et qu’il est cependant nécessaire de se réapproprier (une fois un tel constat établi) ou de prendre soin. Conséquence, à une échelle inédite, de ce qu’Ernst Bloch baptisait un régime de « non-contemporanéité », le numérique appartient à un autre temps et à un autre horizon (celui du « Globe », dirait Latour[8]). Il n’est plus tout à fait de ce monde. Néanmoins, il convient d’étendre la réflexion politique afin de déterminer les modalités pratiques en fonction desquelles en hériter afin de le ré-affecter à d’autres horizons. Le cadre offert par les communs (un concept en plein renouveau avec les « undercommons » de Fred Moten et Stefano Harney, les « communs latents » d’Anna Tsing, les « incommuns » de Marisol de la Cadena et Mario Blaser[9], etc.), demeure pertinent dans la mesure où il se conjugue avec l’horizon d’une démocratie radicale[10] capable d’imaginer et de mettre en place un cadre et des pratiques où inscrire de « utopies concrètes » – toujours au sens de Bloch, qui ne me semble pas incompatible avec la perspective exigeante des communs négatifs (Bloch ne confondant pas l’espérance avec l’espoir).

Conclusion

Ce qu’il y a de fascinant avec le Web, c’est l’opportunité qu’il nous fournit de réviser voire de renouveler nos catégories ontologiques. Entrevoir une telle possibilité, c’est immédiatement s’exposer à la séduction qu’elle exerce (en ce qui me concerne, elle se présente sous la guise d’un monde jamesien). À travers un tel prisme, l’on pourrait en effet être tenté de valoriser l’innovation ou le « design ontologique » au sens de Terry Winograd et Fernando Flores[11] (deux auteurs qui ont très tôt essayé de penser la dimension philosophique de l’intelligence artificielle).

Toutefois, nous n’avons plus guère les moyens, aujourd’hui, de déclore de nouveaux mondes – pour parler à la manière de Heidegger, repris par F. Flores et Hubert Dreyfus[12], ou d’instaurer toutes les virtualités du plérôme pour le faire à la manière de Souriau. Le coût du « monde numérique », telle une couche d’abstraction matérialisée recouvrant le monde qui la réalise tout en puisant constamment dans ses ressources, semble aujourd’hui parfaitement excessif. Toute la difficulté consiste à penser, à côté de la « déclosion » et de « l’instauration », une « forclosion » ou « destauration » visant à refermer des mondes[13] – au moins partiellement car l’on ne saurait par exemple liquider la technique purement et simplement, il n’est même pas certain que cela ait un sens anthropologiquement parlant.

En dépit des apparences, le geste de clôture, rapporté à l’innovation technique, conceptuelle voire ontologique, est sans doute plus difficile à accomplir que le geste d’ouverture. Historiquement, on ne recense guère d’exemples de ce type (par définition serait-on tenté de dire même si l’histoire contrefactuelle par exemple explore d’autres chemins). On ne saurait toutefois tirer argument de ce constat quasi inductif pour affirmer son impossibilité ou encore y voir la confirmation qu’une telle redirection supposerait un rapport d’instrumentalité vis-à-vis des dispositifs techniques. À soi seul, l’enjeu de la redirection n’implique nullement un rapport instrumental : rediriger requière au contraire un véritable changement de rapport au monde. L’ampleur de la tâche est évidemment considérable.

Un autre rapport à la pensée et à la pratique s’inaugure ici, dans un effet sidérant de succession entre deux versions de l’avenir et du monde désormais irréconciliables, dont l’opposition (et non la contradiction) dès à présent marque notre condition contemporaine. La grande accélération qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale et qui marque, pour certains, l’advenue de l’Anthropocène, est d’ailleurs contemporaine du développement des ordinateurs et de ce que l’on nommera plus tard « le numérique ».

Une corrélation qu’évoque le travail de l’artiste contemporain Gregory Chatonsky lorsqu’il articule un parallèle entre industrialisation numérique d’une part, extinction de l’espèce humaine d’autre part[14], la gigantesque production de mémoire archivée numériquement avec l’horizon de la disparition de l’espère humaine, sorte de monument érigé avant l’occultation des témoins – ou en prévision de celle-ci… Si, pour lui, les technologies de l’intelligence artificielle telle le deep learning renvoient à une forme de répétition du même devenu différent, de ce qui n’existe pas tout en ayant été généré à partir de traces laissées sur le Web pour s’y conformer – voire se confondre avec.

De mon point de vue, ces technologies ne s’épuisent pas à bâtir des mausolées funéraires comparables aux pyramides de l’Égypte anciennes. Elles nous permettent également de saisir des objets pris sur le vif de leur individuation, au niveau « subobjectif », à l’instar des tableaux de l’artiste Adam Lowe qui ont tant fascinée ces philosophes de l’intelligence artificielle que sont B. C. Smith ou A. Cussins. Le spectacle d’entités non-discrètes, aux frontières si peu assurées, nous rend à même de concevoir, à rebours de la pensée et de la pratique orientée-objet, orientées vers des objets – au sens de Smith et non de Graham Harman – un monde en deçà et au-delà de l’individuation et de ses prises, de ses contraintes voire de sa violence parfois acosmique[15].

Enfin, précisons bien que le monde « subobjectif » que j’évoque à la suite de Smith n’a évidemment rien d’idyllique ! L’enjeu est tout autre au demeurant : il n’a rien à voir avec le retour à une quelconque « nature », encore moins une nature bonne par essence. L’important ici réside dans la capacité du monde à « consister », selon l’expression proposée par Pierre Montebello[16], du fait des relations entre tissées par les non-humains qui l’habitent et le constituent. C’est par exemple le « monde héraclitéen » des proies, décrit par la philosophe australienne de l’écologie Val Plumwood[17], victime d’une attaque de crocodile marin en 1985, alors qu’elle traversait le Parc national de Kakadu en canoë. Elle décrivit cette expérience après une décennie de silence dans de très beaux textes où elle témoigne de l’effet de dessillement que cet incident produisit sur elle, l’amenant à la réalisation du caractère fondamentalement étrange ou étranger du monde : l’impossibilité de le faire dorénavant coïncider avec les prises (collectives) qui étaient les siennes et qu’elle pensait intangibles, en particulier la fixité des relations proies-prédateurs[18].

Somme toute, le monde des objets aux bords trop tranchants, trop bien dessinés et maintenus n’est peut-être qu’une acosmie. Le numérique nous permet de le réaliser en nous amenant à thématiser ce qu’il n’est pas (le flou, le monde, le subobjectif) mais que le Web, en son architecture, parvient presque miraculeusement à articuler. Tout le travail de B. C. Smith a consisté à comprendre le monde dans lequel s’inscrivait l’informatique sans céder aux tendances réductionnistes à l’œuvre dans sa discipline (un constat que me semble partager un autre chercheur important, passé de l’IA aux sciences sociales, Phil Agre[19]). Si la leçon du Web apparaît toujours pertinente aujourd’hui, c’est bien parce qu’elle déploie une conception subobjective où se lisent les tensions entre monde numérique et monde analogique, « monde organisé » selon l’expression d’Emmanuel Bonnet[20] (la fameuse cage de fer wébérienne – on parle plus volontiers de technosphère[21] désormais) et monde consistant ; tensions qui, plus que jamais, constituent notre horizon.


[1] Le rapport du numérique au savoir est complexe : autant le premier facilite la production de données voire de connaissances en quantité littéralement industrielle, autant celles-ci entretiennent-elles souvent avec le monde un rapport des plus lâches. Dans le même temps, la prétention au savoir se généralise à mesure que les espaces de non-savoir sont colonisés (or, la confiance a besoin de tels espaces pour se déployer) alors qu’en parallèle la qualité des connaissances se dégrade, le souci de la réalité se voyant relégué au statut d’« annoying irrelevance » (Phil Agre). L’enjeu touche non seulement à l’épistémologique mais également à l’ontologie si, comme James ou Latour, on considère qu’il convient de situer et délimiter le savoir et ses prétentions vis-à-vis d’autres plusieurs « systèmes d’association » ou « modes d’existence ». Sur ces questions, cf. Monnin, Alexandre. 2018. « Digitality, (Un)Knowledge, and the Ontological Character of Non-Knowledge ». In Non-Knowledge and Digital Cultures, édité par Andreas Bernard, Matthias Koch, et Martina Leeker. Digital Cultures. Meson Press (disponible sur https://meson.press/books/non-knowledge-and-digital-cultures/).

[2] Voir en particulier Cantwell Smith, Brian. 2003. « The Devil in the Digital Details : Digital Abstraction and Concrete Reality ». In Digitality in Art Special Symposium Calcografia Nacional, édité par Adam Lowe, et Blanchette, Jean-François. 2011. « A Material History of Bits ». Journal of the American Society for Information Science and Technology 62 (6) : 1042‑57.

[3] Magee, Christopher L., et Tessaleno C. Devezas. 2017. « A Simple Extension of Dematerialization Theory : Incorporation of Technical Progress and the Rebound Effect ». Technological Forecasting and Social Change 117 (avril) : 196‑205.

[4] Traduction en français de l’expression « Web we can afford » (https://www.w3.org/community/ wwca/), un groupe communautaire que j’ai créé au sein du W3C en 2015 en vue de proposer une alternative au slogan de Tim Berners-Lee appelant à la reconstitution d’un Web décentralisé, autrement dit le « Web we want ».

[5] L’expression « low-tech » demande elle-même à être examinée du point de vue de la philosophie des techniques, particulièrement en lien avec le numérique (le moindre transistor mesurant à peine quelques atomes actuellement, il ne peut résulter que d’une industrie de pointe. Aussi l’expression n’a-t-elle guère de sens pour caractériser le numérique en général bien que des approches plus sobres se développent – à propos de la sobriété numérique, je renvoie au rapport du Shift Project auquel j’ai eu le privilège de contribuer : Ferrebœuf, Hugues, et Maxime Efoui-Hess. 2018. « Pour une sobriété numérique ». Shift Project, https://theshiftproject.org/article/pour-une-sobriete-numerique-rapport-shift/). La réflexion ouverte par les low-techs nous engage à aller plus loin et selon moi à nous emparer du concept de « cosmotechnique » proposé par Yuk Hui afin d’explorer l’idée-force qu’il charrie, à savoir celle d’une pluralité de techniques (que je situerai volontiers en contrepoint de l’idée d’une pluralité de natures défendue par Philippe Descola). À cet égard, les réflexions ouvertes récemment par le physiciens José Halloy, distinguant « technologies vivantes » (inscrites dans les grands cycles biogéochimiques) et « technologies zombies » (nos technologies actuelles, qui reposent sur des ressources finies et se révèlent fort peu durables en état de marche tout en maximisant leur durée de vie sous forme de déchets) me semble particulièrement éclairantes en ceci qu’elles pointent certaines raisons « essentielles » (et par conséquent, non corrélées à des usages et non-compensables sur le long terme) expliquant les impasses actuelles. Sur ce point, cf. Monnin, Alexandre, José Halloy, et Nicolas Nova. 2020. « Au-delà du low tech : technologies zombies, soutenabilité et inventions. Interview croisée de José Halloy et Nicolas Nova par Alexandre Monnin ». In Low tech : face au tout-numérique, se réapproprier les technologies, 120‑28. Passerelle (21). Paris : ritimo.

[6] Löwy, Michael. 2019. La révolution est le frein d’urgence : Essais sur Walter Benjamin. Éditions de l’Éclat.

[7] Un concept que j’explore en compagnie de Lionel Maurel. Une première esquisse en a été livrée à l’occasion de la récent parution en ligne d’un glossaire des communs : https://politiquesdescommuns.cc/glossaire?#communnegatif

[8] Latour, Bruno. 2017. Où atterrir ? Paris : La Découverte.

[9] Harney, Stefano, et Moten Fred. 2013. The Undercommons : Fugitive Planning & Black Study. Wivenhoe : Minor Compositions, Tsing, Anna Lowenhaupt. 2015. The Mushroom at the End of the World – On the Possibility of Life in Capitalist Ruins. Princeton : Princeton University Press, Blaser, Mario, et Marisol de la Cadena. 2017. « Introduction aux incommuns ». Anthropologica 59 (2) : 194‑203.

[10] Je suis redevable de cette remarque à Lionel Maurel.

[11] Winograd, Terry, et Fernando Flores. 1987. Understanding Computers and Cognition : A New Foundation for Design. First Printing edition. Boston : Addison-Wesley Professional. Sur ce point voir Monnin, Alexandre. 2012. « L’ingénierie philosophique comme design ontologique : retour sur l’émergence de la ‘ressource’ ». Réel-Virtuel 3, http://www.reel-virtuel.com/numeros/numero3/ memoires-de-loubli-a-lecart/ingenierie-philosophique-comme-design-ontologique.

[12] Spinosa, Charles, Fernando Flores, et Hubert L. Dreyfus. 1999. Disclosing New Worlds: Entrepreneurship, Democratic Action, and the Cultivation of Solidarity. New edition. Cambridge, MA, USA: MIT Press.

[13] C’est tout le sens du projet « Closing Worlds », initié avec Diego Landivar depuis bientôt trois ans, et que nous menons depuis avec Emmanuel Bonnet, au carrefour du design, de la philosophie, des STS ou encore de la théorie des organisations : https://origensmedialab.org/closing-worlds/. Une présentation grand-public en a récemment été donnée dans la presse : http://www.internetactu.net/ 2020/02/26/demain-la-derniere-start-up/.

[14] Anthropocène, extinction mais aussi effondrement : une manière de poser les enjeux de plus en plus répandus. À ce sujet, je renvoie au dernier numéro (76) de la revue Multitudes, conjointement édité avec Laurence Allard et Cyprien Tasset sous le titre « Est-il trop tard pour l’effondrement ? : https://www.cairn.info/revue-multitudes-2019-3.htm.

[15] Ce point ressortit à un programme de recherche mené au sein d’Origens Medialab, qui vise à interroger les présupposés ontologiques ou cosmologiques du management et le design : cf. Bonnet, Emmanuel, D. Landivar, A. Monnin, et L. Allard. 2019. « Le design, une cosmologie sans monde face à l’Anthropocène ». Sciences du Design 10 (2) : 97‑104.

[16] Montebello, Pierre. 2015. Métaphysiques cosmomorphes : La fin du monde humain. Dijon: Les Presses du réel.

[17] Plumwood, Val. 1995. « Human vulnerability and the experience of being prey ». Quadrant, mars. http://www.territorystories.nt.gov.au/jspui/handle/10070/90324, Plumwood, Val, et Lorraine Shannon. 2013. The Eye of the Crocodile. Canberra : ANU Press.

[18] Ajoutons que V. Plumwood était loin d’ignorer la question du statut et de la nature objets de par sa formation analytique avant tout mais aussi en vertu de son long compagnonnage intellectuel avec celui qui fut son époux, Richard Sylvan, spécialiste à la fois de Meinong et d’éthique environnementale.

[19] Agre, Philip E. 1995. « The Soul Gained and Lost ». Stanford Humanities Review, 4 (2): 1‑19.

[20] Monnin, Alexandre, Emmanuel Bonnet, et Diego Landivar. 2019. « What the Anthropocene Does to Organizations ». 35th EGOS Colloquium. Edinburgh, Scotland.

[21] Zalasiewicz, Jan, Mark Williams, Colin N. Waters, Anthony D. Barnosky, John Palmesino, Ann-Sofi Rönnskog, Matt Edgeworth, et al. 2016. « Scale and diversity of the physical technosphere: A geological perspective ». The Anthropocene Review.

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