Les règles de l’espace chromatique (1)

Print Friendly

Robert Dalaunay, Premier disque, Huile sur Toile, 1912.

Une des pierres de touches de la pensée moderne et contemporaine est la conviction que la perception est organisée et structurée par les schémas conceptuels de chaque individu, c’est-à-dire l’ensemble de ses concepts, croyances et théories. D’ici à affirmer que des sujets disposant de schémas conceptuels différents perçoivent littéralement des choses différentes, il n’y a qu’un pas. Un pas qui revient tout simplement à accepter le caractère linguistique, et donc conventionnel, des structures conceptuelles. À partir de la fin des années 1940, au moment où s’imposait le «tournant linguistique», et pendant une cinquantaine d’année au moins, le relativisme culturel a représenté la sagesse dominante: langages différents et cultures diverses façonnent, dans l’intellect humain, des catégories différentes et c’est avec ces catégories variables et variées que la perception est organisée, de sorte qu’il n’y a jamais, en principe, une façon unique et objective de voir la réalité.

Pendant une bonne trentaine d’année la thèse de la relativité linguistique a été le paradigme presque indiscuté dans tous les domaines des sciences humaines, de la linguistique, avec l’hypothèse Sapir-Whorf[1], à la psychologie du « New Look » de Bruner et Postman[2], jusqu’à la philosophie, aussi bien continentale qu’analytique. Goodman et Feyerabend témoignent, parmi d’autres, de cette sagesse dominante :

Perception depends heavily on conceptual schemata. “There is no innocent eye.” The raw material of vision cannot be extracted from the finished product. Our schemata may change and evolve, be revised or replaced, be suggested or informed, by factors of all kinds; but without some schema there is no perception.[3]

Given appropriate stimuli, but different systems of classification (different “mental sets”), our perceptual apparatus may produce perceptual objects which cannot be easily compared.[4]

Récemment, au moins en philosophie, le paradigme relativiste a été largement discrédité: on a pris toute la mesure  de ses limites épistémologiques et ontologiques et l’on se laisse séduire beaucoup moins par tous les exemples de systèmes linguistiques incommensurables avec le nôtre, qui devraient supporter la thèse du relativisme linguistique. On sait bien maintenant que les différences infra-culturelles ont été très souvent dramatisées et mystifiées. Un exemple serait celui, très célèbre, des esquimaux qui auraient une cinquantaine, voire une centaine de termes pour indiquer la neige. En réalité il s’agit là d’un mythe qui repose sur une mécompréhension de la syntaxe de cette langue, qui permet de former des mots composées et réunir donc en un seul mot ce qu’on dirait en français avec une longue tournure, comme «neige fraîche à peine tombée», ou «neige glacée», «ou neige mouillé  qui commence à couler»[5].

Très importants, en ce sens, ont été les travaux de Berlin et Kay, qui dès les années 1960 ont mené des enquêtes empiriques allant à contre-courant de la sagesse dominante de l’époque. Ces travaux visaient à montrer qu’il existe une surprenante régularité dans la catégorisation des couleurs à travers les lexiques des langues et les cultures les plus disparates. Les thèses universalistes de Berlin et Kay ont été soumises à plusieurs critiques et révisions (dont certaines venant de Paul Kay lui-même et son collaborateur Mc Daniel[6]). Cependant, les régularités infra-culturelles dans les vocabulaires chromatiques qu’ils ont mises en avant ont été largement confirmées. Ceci est d’autant plus intéressant que les vocabulaires des couleurs avaient été l’exemple privilégié de l’incommensurabilité des différents schémas conceptuels et des différentes images du monde[7]: au contraire, après les études de Berlin et Kay, les lexiques chromatiques apparaissent fortement contraints par la nature des couleurs et par la physiologie de la perception.

Si le relativisme culturel n’est plus aujourd’hui le paradigme indiscuté, il continue de bénéficier d’une popularité considérable chez les anthropologues et les linguistes. Michel Pastoureau, par exemple, n’hésite pas à souligner à plusieurs reprises le « caractère étroitement culturel de la perception et des faits de la nomination qui en découlent »[8]. Ou encore, par rapport à la couleur : «la couleur n’est pas tant un phénomène naturel qu’une construction culturelle complexe, rebelle à toute généralisation, sinon à toute analyse. [...] la couleur est d’abord un fait de société. Il n’y a pas de vérité transculturelle de la couleur.»[9]

Si l’expérience demande à être organisée par les schémas conceptuels, c’est qu’elle est intrinsèquement désorganisée et informe, un flux kaléidoscopique d’impressions qu’il faut découper pour pouvoir être appréhendée de quelque manière. Ce n’est pas un hasard si la couleur a représenté et représente le Leimotif du relativisme culturel. Elle semble représenter l’exemple paradigmatique de la désorganisation et de la pauvreté du matériau perceptif. Puisqu’on passe d’une nuance à l’autre de manière imperceptible et que rien dans le spectre (un ensemble de longueurs d’ondes comprises entre 400 et 700 nm) ni dans l’expérience des couleurs ne peut justifier la manière dont nous traçons la distinction entre une couleur et l’autre, il n’y a que le langage et la culture qui peuvent le faire, de manière conventionnelle et accidentelle.

Cette image de l’expérience est la motivation première du relativisme linguistique, bien plus fondamentale que toute considération sur la variété des systèmes de langage. Elle est également indépendante du réalisme culturel et bien plus répandue.[10] Si l’expérience demande à être structurée et organisée par des schémas conceptuels (c’est-à-dire l’ensemble des concepts, croyances et théories d’un individu), c’est qu’elle-même n’est pas structurée. Il s’agit d’une idée fondamentalement empiriste et kantienne : l’expérience, à elle seule, est aveugle, elle est un matériau brut qui doit être informé par les catégories. L’expérience serait une réception brute d’un matériau désordonné et, par sa nature, ne pourrait être une contrainte à la formation des catégories et des concepts, mais au contraire demanderait  à être informé par ces derniers.

Or, cette image de l’expérience, pierre de touche de la pensé moderne et contemporaine, me parait largement injustifiée : rien dans l’expérience ne la justifie. Dans ce qui suit, je veux montrer comment l’expérience de la couleur, souvent prise comme exemple paradigmatique du caractère informe de l’expérience, présente au contraire une structuration interne, des constantes et des uniformités qui peuvent, dans une certaine mesure, contraindre et motiver nos choix linguistiques.

Une des raisons principales pour laquelle cette image de la perception a pu s’imposer est qu’on a confondu le phénomène de la couleur, ou la perception, avec l’explication des mécanismes physiques et physiologiques qui la rendent possible. On a donc considéré la couleur comme un continuum sans solution de continuité, parce que l’on considère la couleur comme un ensemble de longueurs d’ondes compris entre 400 et 700nm : quelque chose de dépourvu de toute structuration, de toute saillance. Cependant, dans notre expérience ordinaire de la couleur, ce n’est pas à des longueurs d’ondes que l’on a affaire. Bien sûr la couleur est cela, mais nous ne voyons pas des longueurs d’ondes, pas plus que nous ne voyons des atomes, ou des photons. Si nous voulons comprendre si et dans quelle mesure la manière dont nous voyons peut poser des contraintes à la liberté du langage de catégoriser l’espace chromatique,  ce n’est pas une explication scientifique de ce qu’est la couleur qu’il faut mener : il faut regarder les phénomène eux-mêmes. Autrement dit, il faut se disposer sur le niveau de la description phénoménologique et non pas sur celui de l’explication scientifique de ces phénomènes.

Si l’on se dispose sur ce niveau de la description phénoménologique, on remarquera que le continuum de l’espace chromatique présente une structuration interne, une syntaxe qui explicite les relations internes entre différentes couleurs et les conditions qui en règlent la visibilité, à savoir le champs des syntaxes possibles, qui tracent la forme de l’espace chromatique, ses limites externes et ses articulations internes. Par «description phénoménologique», je ne veux pas faire référence spécialement à la tradition phénoménologique initiée par Husserl, mais plutôt à une tradition beaucoup plus vaste, qui remonte à Goethe et, à mon sens, nous conduit jusqu’aux Remarques sur la couleur de Wittgenstein. Cette tradition se dispose exclusivement sur le plan descriptif et son matériau consiste seulement d’observations phénoménologiques.[11].

La phénoménologie, en ce sens, désigne simplement l’étude des phénomènes sensibles considérés en eux même : c’est une analyse essentiellement descriptive, qui ne formule pas des explications sur ce qu’on perçoit, mais se contente de le décrire pour en faire ressortir les aspects intéressants, qui peuvent éventuellement être intégrés dans une étude scientifique ou métaphysique ultérieure. Je souhaite donc proposer ici une description de l’expérience des couleurs, qui fasse émerger les relations de parenté et d’opposition entre celles-ci, ainsi que les règles qui structurent l’espace chromatiques, traçant ses limites logiques, ses conditions de possibilité.

Les remarques sur les couleurs de Wittgenstein sont de ce genre  :

«L’‘éclat’, la ‘tâche de lumière’ ne peuvent être noirs. Si dans un tableau je remplaçais la clarté d’une tâche de lumière par du noir, cela ne donnerait pas pour autant des tâches de lumières noires »[12].

«Pourquoi un blanc transparent n’est-il pas possible? – Peint un corps rouge transparent, et ensuite remplace le rouge par le blanc! Le noir et le blanc sont déjà pour quelque chose dans la transparence d’une couleur. Si tu remplaces le rouge par le blanc, alors l’impression de la transparence ne se produit plus»[13].

«Dans un jaune-vert je ne remarque plus rien de bleu. – Le vert est pour moi une étape particulière sur le chemin coloré qui va du bleu au jaune, et le rouge en est également une»[14].

«Le jaune est d’avantage apparenté au rouge qu’au bleu »[15].

«Pourquoi ne parlons-nous pas d’un brun ‘pur’? La raison en est-elle simplement la place du brun par rapport aux couleurs ‘pures’, sa parenté avec elles toutes? »[16].

L’expérience de la couleur est l’expérience d’un espace continu dans lequel des nuances paraissent intégrées dans une structure relationnelle essentiellement unitaire, gouvernée par une lois fondamentale, que l’on pourrait appeler expérience de la transition des couleurs[17]. C’est pour cette raison que l’espace des couleurs est souvent représenté comme un solide dont chaque point correspond à une nuance.

Le solide des couleurs de Wilhelm Ostwald

L’espace de la couleur se présente comme un parcours perceptif dans lequel on peut passer d’une teinte à l’autre selon une gradation continue. On peut ainsi isoler des sections.

Les séquences des couleurs que j’ai isolées montrent comment il est toujours possible d’établir entre une couleur et une autre une transition perceptive continue. On voit le rouge devenir jaune, le blanc devenir rose et puis rouge, et ainsi de suite.

Contrairement à ce qu’on affirme souvent, cette expérience de transition n’est pas indéterminée. Tous les points du continuum ne se présentent pas de la même façon. Certains points se présentent comme des limites d’une séquence, ou comme des sommets de chromaticité, d’autres comme de points de passage. On dira que la couleur découle du jaune au rouge dans le premier cas, que la couleur va du rouge au blanc dans le deuxième et que le vert et le violet convergent vers le bleu dans le dernier cas.

L’expérience de la transition est scandée par un rythme interne, structuré par des pics de chromaticité maximale : bleu, jaune, rouge purs.

Cela nous fournit un élément pour comprendre pourquoi nous avons des concepts de couleurs pures, alors que nous sommes principalement confrontés, dans la réalité, à des couleurs impures, un fait dont Wittgenstein ne manque pas de relever l’importance :

Dans notre vie de tous les jours, nous sommes pratiquement environnés tout le temps par des couleurs impures. Il est donc d’autant plus remarquable que nous avons construit un concept de couleurs pures.[18]

Disposons maintenant les couleurs sur un axe allant du blanc au noir : on devra choisir de passer soit par le rouge soit par le vert, car il est impossible de passer de manière graduelle du blanc au noir à travers les teintes en passant par le vert et par le rouge. Voici une autre propriété intéressante de l’espace chromatique.

On voit que le blanc et le noir se présentent comme les extrêmes dans lesquels la couleur naît et meurt. Cela peut expliquer pourquoi, déjà au Moyen Âge (donc bien avant les expériences de Newton sur le prisme optique), le noir et le blanc étaient exclus des représentations symboliques et conceptuelles de la couleur et pourquoi les grecs considéraient le banc et le noir comme l’origine de toutes les couleurs. Cette exclusion ne dérivait pas de ce que l’on peut maintenant savoir sur la composition des ondes lumineuses, mais d’un phénomène perceptif.

Cette disposition synoptique nous permet de voir une autre propriété de l’espace chromatique : si l’on veut passer de manière continue du blanc au noir en passant à travers les couleurs saturées, on rencontrera le jaune avant le bleu. Les couleurs pures ont donc une clarté intrinsèque. Il y a une relation de familiarité plus marquée entre le blanc et le jaune qu’entre le noir et le jaune.

Ces relations internes à l’espace chromatique perçu minent l’hypothèse du relativisme linguistique  et, d’autre côté, pourraient expliquer la régularité infra-linguistique mise en avant par les recherches de Berlin et Kay. L’espace chromatique est bien un continu, mais ce contenu présente une structuration, des règles internes et des relations de familiarités et différences capables d’orienter, voire de contraindre, les choix linguistiques.

Roberta Locatelli (Paris 1/PhiCo)


[1] Cf. Sapir, Edward (1921). Language: An introduction to the study of speech. New York: Harcourt, Brace and Co ;  Sapir, Edward (1983) [David G. Mandelbaum, ed.], Selected Writings of Edward Sapir in Language, Culture, and Personality, University of California Press ;  Whorf, Benjamin Lee (1956) [Carroll, John B., ed.], Language, Thought, and Reality: Selected Writings of Benjamin Lee Whorf. Cambridge, Mass.: Technology Press of Massachusetts Institute of Technology.

[2] Cf. Bruner, J. S. – Goodman, C. C.  “Value and need as organizing factors in perception“, Journal of Abnormal Social Psychology, 42 (1947), 33-44 ;

Postman, Leo,  “Perception, Motivation, and Behavior“, Journal of Personality, 22 (1), September 1953, p. 17-31 ; Bruner, J. S. – Postman, L., “On the perception of incongruity: A paradigm“, Journal of Personality, 8 (1949), 206-223 ;  Postman, L., “The experimental analysis of motivational factors in perception“, in J,S. Brown, et al., Current theory and research in motivation: a symposium, Lincoln University of Nebraska Press, 1953.

[3] Goodman, Nelson (1960) “The Way the World Is”, Review of Metaphysics, 14 , pp. 48–56.

[4] Feyerabend, Paul, Against Method: Outline of an Anarchistic Theory of Knowledge, First edition in M. Radner & S. Winokur, eds., Analyses of Theories and Methods of Physics and Psychology, Minneapolis: University of Minnesota Press, 1970. Édition révisée : London: Verso, 1988),  p. 166.

[5] Cf. Pullman, G. The Greatest Eskimo Vocabulary Hoax and Other Irreverent Essays on the Study of Language, Chicago, University of Chicago Press, 1991.

[6] Kay, P. – Mc Daniel, C. K. (1978) “The Linguistic Significance of The Meanings if Basic Color Terms” in Language, pp. 610-46.

[7] La plupart des recherches empiriques visant à confirmer l’hypothèse Sapir-Whorf portait sur les lexiques des couleurs.  A titre d’exemple, considérez  H. A. Gleason  qui écrit :

« There is a continuous gradation of color from one end of the spectrum to the other. Yet an American describing it will list the hues as red, orange, yellow, green, blue, purple, or something of the kind. There is nothing inherent either in the spectrum or the human perception of it which would compel its division in this way »  (Geason, H. A., An Introduction to Descriptive Linguistics, 1961).

Egalement, Verne Ray affirme :

«There is no such thing as a natural division of the spectrum. Each culture has taken the spectral continuum and has divided it up on a basis which is quite arbitrary» (« Techniques and Problems in the Study of Human Color Perception, » Southwestern Journal of Anthropology, 1952).

En philosophie, la référence à la couleur chez les relativistes est également très présente. Quine, partisan du principe d’indétermination de la traduction et de la relativité de l’ontologie, affirme par exemple:

« La notion même de couleur [au sens où rouge est une couleur] n’est pas naturelle. Qu’un intervalle arbitraire dans le spectre soit une couleur, en ce sens, dépend du fait accidentel qu’il y ait un mot pour lui ; et cette question du vocabulaire varie de culture à culture. La notion de couleur, en ce sens, est moins fondamentale que la notion même de couleur».  (Quine, The Roots of Reference, Open Court, La Salle, Illinois, 1973, p. 71. Traduction française dans Bouveresse, Langage, perception, réalité. Tome II, Nîmes, Edition Jaqueline Chambon,  2004, p. 389-390.

[8] (Pastoureau 1990, p. 370)

[9] Ibidem

[10] On peut souscrire à cette image de l’expérience sans souscrire au relativisme, si l’on croit à l’universalité des structures a priori de l’intellect, comme c’est le cas chez Kant.

[11] C’est en ce sens que les philosophes analytiques l’utilisent généralement et en ce sens l’utilise également Bouveresse (op. cit. p. 18) (en faisant remonter cet usage à Stumpf), dans le deuxième tome de son livre Langage, perception et réalité, largement consacré à l’étude de la couleur.

[12] Wittgenstein, Ludwig, Remarques sur les couleurs, TER, 1997.  III, §22.

[13] III, §24.

[14] Id, op. Cit. III, § 40.

[15] Id, op. Cit.  III, § 50.

[16] Id, Op. Cit. III, § 60.

[17] Les remarques phénoménologiques qui suivent s’appuient largement sur les travaux sur la couler de Giovanni Piana. Cf. Piana, Giovanni (1988) La notte dei lampi, III: Colori e suoni, Milano, Guerini e Associati. Edition numérique: http://www.filosofia.unimi.it/piana/index.php/filosofia-dellimmaginazione/61-parte-3

Id. (2000) L’esperienza della transizione e il sistema dei colori,  édition numérique :

http://www.filosofia.unimi.it/piana/index.php/filosofia-dellesperienza/98-lesperienza-della-transizione-e-il-sistema-dei-colori

[18] Wittgenstein, Op. cit. Part III, § 59.

  1. Bonjour,
    j’ai placé votre travail en référence dans https://fr.wikipedia.org/wiki/Champ_chromatique (si cela vous déplaît vous pouvez le supprimer).

    Si vous me permettez une contribution technique : les liens hypertexte des notes ne fonctionnent pas au retour ;

Commenter

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com