Les règles de l’espace chromatique (2)

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Berlin et Kay ont montré qu’il existe un ensemble restreint de termes basiques, universels à travers les langues. Pour Berlin et Kay les termes de couleurs n’ont pas tous la même valeur. Certains termes, comme «jaune», «rouge», «noir, «vert» et d’autres, sont fondamentaux, alors que d’autres ne le sont pas : ces derniers sont construits comme variations des termes fondamentaux (comme «bleuâtre» ou «rose pâle»), ou bien ne dénotent une nuance que par référence à un objet ayant cette couleur de manière paradigmatique (comme «pistache» ou «saumon»). Berlin et Kay identifient onze noms de couleurs fondamentaux et spécifient les conditions qu’un terme doit remplir pour être considéré fondamental[1]. De plus, ces termes basiques, bien qu’ils ne soient pas tous présents dans toutes les langues, émergent dans les lexiques de façon contrainte, suivant une certaine séquence évolutive comme illustré dans le diagramme suivant:

Toute les langues possèdent des termes pour le noir et le blanc (ou le clair-froid et le sombre-chaud). Ensuite, dans une deuxième phase, on introduit le rouge, puis le vert et/ou le jaune et ainsi de suite selon le schéma reporté ci-dessus. La tribu des Danis en Nouvelle Guinée, par exemple, ne possède que deux termes de couleurs, mola e mili, que l’on pourrait traduire respectivement comme «clair-froid» et «sombre-chaud».

Si une langue possède trois termes de couleurs fondamentaux, ceci correspondent forcément à blanc, noir et rouge. Aucun système lexical à trois termes ne présente, par exemple, rouge, vert et bleu, ou n’importe quelle autre combinaison. Si toutes les langues considèrent le noir et le blanc comme des termes indispensables de leur systèmes de couleur, alors que ce sont des teintes que l’on trouve assez rarement dans la nature, c’est parce que ces deux couleurs marquent les extrêmes de l’espace chromatique, ses limites externes.

Si un langage veut être signifiant, il faut qu’il ait une prise sur la réalité qu’il décrit. Chaque langage peut faire face aux contraintes de l’expériences avec une énorme liberté. Cependant, la structure le l’expérience pose au langage des contraintes, des conditions de possibilité et de compréhensibilité. Ainsi, une langue peut choisir de s’équiper d’un système de lexique chromatique très détaillé ou très approximatif. On peut avoir des systèmes de concepts de couleurs à mailles très larges ou très fines. Cependant toutes doivent adhérer à ce qu’elle organisent. Si un langage veut maîtriser la couleur et veut le faire de manière économique, avec un systèmes de mots très réduit, il devra d’abord nommer les limites extrêmes de l’espace chromatique, les deux pôles externes:  le blanc et le noir, ou le clair et le sombre. Si ces deux termes manquaient d’un système de couleurs, ce qui manquerait serait la possibilité de nommer les limites de l’espace chromatique, les frontières au sein desquelles il y a un sens de parler de couleur.

Une langue qui adopte trois termes de couleurs pures, nous disent Berlin et Kay, ajoutera au blanc et au noir le rouge. Cela est bien logique à l’aune des considérations faites. Le rouge se trouve précisément à mi-chemin entre noir et blanc. C’est le point majeur de saturation, de densité, de vivacité de la couleur. Le rouge est perçu comme un pic de chromaticité, équidistant des deux extrêmes, alors que le jaune et le bleu se rapprochent respectivement du blanc et du jaune. Choisir le rouge comme troisième terme est donc un choix pratique et économique.

Le rouge permet de couvrir toute la zone centrale de l’espace chromatique que les noms «blanc» et «noir» ne couvrent pas ou couvrent de manière seulement partielle et très impropre.

Si nous devions répartir les couleurs entre celles qui vont du côté du blanc et celles qui vont du côté du noir, il serait relativement aisé de classer les couleurs impures du côté des claires ou sombres, et de même, on l’a vu, il serait simple de décider où ranger le jaune et le bleu. Au contraire, on ne saurait pas choisir pour le rouge pur : il semble équidistant entre les deux. Il est certes possible d’imaginer une langue qui organise les concepts de couleurs différemment, par exemple qui prévoirait seulement trois termes : blanc noir et jaune. Cependant un tel choix ne serait pas heureux et il est significatif que les linguistes n’aient pas encore rencontré une telle langue. Si l’on choisissait comme troisième couleur le jaune, on aurait en effet une répartition déséquilibrée : d’un côté deux noms (jaune et blanc) doivent couvrir une gamme très vaste de nuances, de l’autre côté un seul terme (le noir) doit maîtriser une gamme très vaste couvrant les nuances de noir, de bleus, de verts sombres, de violets, de bruns, et au moins une partie des rouges.

Concevoir un système des couleurs qui prévoit le blanc, le noir et le jaune, ou le blanc, le bleu et le noir serait donc très peu pratique. Ce serait comme avoir une règle qui, au lieu d’avoir des intervalles réguliers d’un millimètre, aurait des intervalles irrégulier, disons de trois et deux millimètres. On pourrait certes imaginer des sociétés qui mesurent avec de tels systèmes d’unité irrégulières, mais leur utilité serait bien douteuse.

Si l’on prend le double cône renversé, on voit émerger d’autres propriétés intéressants de l’espace chromatique. On a vu qu’une transition d’une nuance à l’autre est toujours possible. Cependant, les transitions n’ont pas toutes la même valeur. On ne peut pas, par exemple, passer du rouge au vert de la même façon que l’on passe du rouge au bleu. Le passage du rouge au vert entraîne une perte de saturation et donc de chromatisme. Il en va de même pour toutes les couleurs opposées. On a là un autre élément qui va à l’encontre du relativisme culturel, selon lequel la notion de couleurs complémentaires n’est qu’une construction arbitraire n’ayant aucun fondement dans l’expérience des couleurs. On voit, au contraire, qu’une telle idée semble reposer sur les relations internes au matériau perceptif. Une relativiste pourrait rétorquer que mon analyse de l’espace chromatique est faussée par le schéma conceptuel dans lequel je pense. Si je suis prête à reconnaître au rouge, au jaune, au vert et au bleu une saillance perceptive, c’est parce que le système chromatique auquel je fais référence endosse la théorie des couleurs complémentaires. Mon système conceptuel, symbolique, linguistique m’amène à placer l’accent là où il n’y a qu’un continu. Le relativiste pourrait même mettre en discussion notre choix de parler en termes de teinte : j’ai parlé jusque là de jaune, rouge, violet, rouge. Il existe des langues dans lesquelles la teinte n’est pas très importante. Pastoureau remarque par exemple qu’à l’âge classique et encore aujourd’hui dans certaines sociétés (dont la société japonaise), les paramètres fondamentaux autours desquels s’organisent les systèmes chromatiques sont la saturation et la luminosité et non pas la teinte. Pastoureau en conclut que «teintes et nuances n’ont guère de raison d’être»[2]: elles sont une construction de notre société. Or, la relative indifférence de la valeur de la teinte dans certaines sociétés (un fait bien connu, qui ressort également dans les recherches sur les universaux linguistiques de Berlin et Kay) montre simplement que les langages peuvent choisir laquelle ou lesquelles des trois dimensions de l’espace chromatique privilégier, mais ne montre pas que le fait même d’organiser l’espace chromatique sur ces trois dimensions n’a aucune motivation au sein de la couleur elle-même.

Reconnaître, comme nous avons été conduits à le faire ici, que la structure de l’expérience de la couleur pose des contraintes aux langages ne veut pas dire qu’elle détermine entièrement les choix que chaque langage fait, choix qui demeure libre dans une très grande mesure. L’espace chromatique ne suggère pas une seule règle de systématisation possible. Les couleurs varient sur trois axes : teinte, saturation  et luminosité.

Cependant, il serait trop onéreux pour un langage, de valoriser à même hauteur les trois axes. Nous le faisons seulement dans les systèmes scientifiques ou techniques, à des buts particuliers, et non dans le langage ordinaire, qui, pour des soucis des maniabilité, doit forcement faire des choix.

Prenons une section de l’arbre des couleurs de Munsell : nous avons ici les différentes nuances d’une même teinte ou tonalité, le violet.

Tous les échantillons de violet dans cette section sont apparentés par une «ressemblance de famille»: on les reconnaît comme apparentés, ressemblants dans leur totalité ; mais si l’on isole deux échantillons aux deux extrêmes de l’un des axes de variation  (la luminosité ou la saturation) on n’apercevra aucune ressemblance: les échantillons sont apparentés seulement au fil de la série des intermédiaires.

Cette structure de l’espace chromatique laisse aux différentes cultures une grande liberté sur le choix des paramètres à valoriser lors de l’élaboration de systèmes de couleurs. On peut  appeler tous ces échantillons «violet» et négliger les paramètres de la luminosité et de saturation (option A dans l’image). On peut poser l’accent sur la luminosité et distinguer les couleurs sombres des couleurs claires, comme dans l’option B. On peut tracer une ligne verticale idéale qui distingue entre couleurs saturées et non saturées : ce serait l’option C. Ou encore, on peut croiser les différents critères et appeler «violet» les nuances de cette teinte qui sont suffisamment saturés et lumineuses pour indiquer toutes les autres nuances, comme «gris», «banc», ou «noir». C’est le choix que toutes les langues occidentales font : le choix le plus conforme à nos buts, le plus pratique et le plus complet, car permettant de tenir compte d’un plus grand nombre de paramètres. Cependant, aucune classification des couleurs n’est parfaite, aucun langage ne recouvre la complexité et la richesse du matériau chromatique, et n’est pas même appelé à le faire: toutes les propriétés de l’espace chromatiques ne peuvent pas être représentés dans le langage. Chaque langage le fait comme il le peut, en fonction des exigences pratiques de chaque société, des systèmes symboliques et des connaissances théoriques de chaque culture. Cependant l’espace chromatique dont chaque système de concept de couleur doit prendre les mesures n’est pas indifférencié et impose à la liberté de chaque langue des limites logiques.

Roberta Locatelli (ParisI-Phico)


[1] Les conditions de basicité des termes de couleurs sont :

-  monolessemicité: ce qui exclut les termes comme «blanc de Meudon», «bleu ciel», «azur brume» «vert véronèse» ;

-  Saillance psychologique: “indices of psycological salience include, among others, (1) a tendecy to occur at the biginning of elicited lists of color terms, (2) stability of reference across informants and across occasions of use, and (3) occurrence in idiolects of all informants” (Berlin, B. – Kay, P, Basic Color Terms. Their Universality and Evolution, Berkeley – Los Angeles, University of California Press, 1969, p. 6) ;

-  Référence chromatique primaire : le terme doit se référer d’abord à une couleur et non pas à une classe d’objets ayant cette couleur de manière exemplaire. Cela exclut des termes comme «vert olive», «saumon», «ivoire» ;

-  Généralité : les noms doivent pouvoir s’appliquer à tout type d’objet (sont donc exclus les noms comme «blonde», «baillet» ou «roux») ;

-  Usage fréquent : on élimine les termes professionnels et scientifiques (ex: «Lavallière», «gueules»).  (Ivi, p.  5-7).

[2] Michel Pastoureau, « Une histoire des couleurs est-elle possible ? », Ethnologie française : paradoxes de la couleur. Éd. Armand Colin, oct.-déc. 1990, tome 20, p. 370.

  1. J’ai du mal à saisir comment on peut dire qu’une langue à 6 termes de couleur a toujours la couleur bleu de plus par rapport à la palette d’une langue à 5 couleurs.
    Beaucoup de langues asiatiques ont un terme unique pour vert et bleu qu’on doit compléter quand une discrimination est necessaire(X peau du ciel ou X feuille)Est-ce qu’il n’est pas aussi faux pour décrire ces langues de dire qu’elles n’ont pas le terme bleu que de dire qu’elles n’ont pas le terme vert?
    Est-ce que cela vous semble juste de formuler les choses ainsi:
    C’est nécessairement dans les couleurs froides qu’une langue à 5 termes de couleur de base est moins spécifiée qu’une langue à 6 termes.

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