Perception et conflits fondateurs chez Husserl (1)

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Ces publications sont une reprise de certaines interventions prononcées dans le cadre des journées d’études « L’objet de la perception », à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne , École Doctorale de Philosophie (ED 280), Philosophies contemporaines (PhiCo EA3562) EXeCO – CEPA, organisées par Roberta Locatelli et Pauline Nadrigny

Pour Husserl, la perception est une donation intuitive originaire d’objet. L’objet de la perception est présent « en chair et en os», posé comme existant effectivement. Dès les Recherches Logiques, la perception est caractérisée comme ayant un remplissement inadéquat. Par conséquent, elle ne pourra émettre de prétention à la certitude que de manière présomptive. Toutefois, « la formule “apparition de l’objet” n’entend pas préjuger de l’existence ou de l’inexistence de ce qui apparaît », précise Husserl[1]. De pures apparences se glissent parmi les perceptions : les leurres, les illusions d’optique et les apparitions d’images mettent à défi l’éventuelle prétention à la vérité de la perception. La définition initiale, en 1904, de la perception est celle de « tenir pour étant sur le seul fondement d’une représentation intuitive »[2]. Cette définition s’applique-t-elle aux « simples apparitions » ?

Chimie - daguerréotype © Marc Kereun

            En effet, la prétention à la vérité de la perception n’exclut pas la possibilité de désaccords, d’incohérences dans l’expérience que nous faisons d’un objet, motivant des doutes et des conflits perceptifs. Un cas d’hésitation perceptive revient à plusieurs reprises sous la plume de Husserl : est-ce que ce que je vois est bien un homme ou une poupée de cire ? Le conflit appelle des résolutions qui modifient la perception : le leurre est démasqué, la perception illusoire est invalidée par une seconde perception. A leur tour, les apparitions d’images engendrent des conflits perceptifs et des hésitation entre plusieurs sens d’une même perception. Mais qu’est-ce qui distingue une perception d’objet d’une apparition douteuse ? L’objet d’une perception, au sens fort du tenir-pour-vrai (Wahr(-)nehmung) peut-il être un objet illusoire ? Ou bien existe-t-il un objet spécifique de la perception, différent des objets des autres modes de visée tels la conscience d’image ? Qu’est-ce qu’un conflit perceptif et quel est son rôle ? Selon Husserl, toute irréalité se donne sur un fond conflictuel par rapport à la conscience perceptive. Le propre de la fiction est de ne pas s’accorder avec l’enchaînement actuel de certitude formé par les objets de la perception. De quel type de conflit s’agit-il dans le cas de la conscience d’image et de l’illusion artistique ? L’« illusion » artistique est-elle un type d’illusion perceptive ? Telles sont les questions directrices qui orienteront notre intérêt pour les conflits constitutifs et pour les modes d’apparaître qu’ils occasionnent.

            Notre intention est d’aborder ici le problème posé à la phénoménologie husserlienne de la perception, dans la période 1904-1918, par les apparitions trompeuses, plus particulièrement les apparitions d’images. Ces apparitions posent la nécessité d’élargir le mode perceptif par d’autres modes de l’intentionnalité, caractérisés par des modes de croyance spécifiques, appelés conscience de conflit, conscience d’illusion, conscience d’image, conscience esthétique et phantasia perceptive. Ces modalités de l’intention impliquent des écarts de la certitude doxique, sous la forme de modalisations et de modifications de la croyance.

            La comparaison de la visée perceptive avec la conscience d’image et avec la phantasia perceptive (perzeptive Phantasie) nous permettra d’approfondir la spécificité de la perception dans son rapport intentionnel aux objets. Pour dégager la structure propre à chaque type de conflit nous allons examiner trois types d’apparitions perceptives : les leurres, les apparitions d’image et l’apparence esthétique. Notre étude prendra appui sur six textes husserliens, étalés entre la période de Halle (1901) et la période de Fribourg (1918): la Cinquième Recherche Logique, les §§ 11 et 14, les textes N°1 (1904/1905), §§ 9, 19, 26, N°10 (1909), N°15j (1912), N° 18 (1918) du volume Husserliana XXIII[3], et sur les §§ 4, 15 et 84 de Chose et espace (1907).

*   *   *

I. Toute perception est perception d’un contenu

            Quel est l’objet de la perception ? Pour répondre à cette question, partons de quelques remarques terminologiques. Nous rappelons que pour Husserl, « l’objet de la perception » est le contenu (Inhalt). A l’époque des Recherches Logiques, la perception est l’acte intentionnel[4] mettant en rapport le sujet conscient, l’objet transcendant et l’apparition phénoménale de celui-ci.

Le rapport entre la perception et son objet est celui de l’appréhension et du contenu d’appréhension, équivalent au rapport de la représentation et de l’objet intentionnel dans les Recherches Logiques. En affinant sa terminologie, Husserl distingue dans la Cinquième Recherche Logique, § 11, entre les contenus « intentionnels » visant l’objet et les contenus « véritablement immanents », c’est-à-dire les sensations vécues. Ces dernières sont données et remplissent totalement ou partiellement l’intention.

«Si ce qu’on appelle les contenus immanents sont bien plutôt de simples contenus intentionnels (intentionnés), alors, par contre, les contenus véritablement immanents, qui appartiennent à la composition réelle des vécus intentionnels ne sont pas intentionnels : ils constituent l’acte, ils rendent l’intention possible en tant que points d’appui nécessaires, mais ils ne sont pas eux-mêmes intentionnés, ils ne sont pas les objets qui sont représentés dans l’acte. Je ne vois pas des sensations de couleurs mais des objets colorés, je n’entends pas des sensations auditives mais la chanson de la cantatrice, etc. »[5]

            Le § 14 de la Cinquième Recherche Logique, présente avec clarté le sens phénoménal de la différence radicale «  entre l’existence (Dasein) du contenu au sens de sensation consciente, mais ne devenant pas elle-même objet-de-perception, et le contenu au sens précisément d’objet-de-perception. »

« J’entends, cela peut vouloir dire en psychologie : j’éprouve une sensation ; dans le langage usuel, cela veut dire :  je perçois ; j’entends l’adagio d’un violoniste, le gazouillement des oiseaux, etc [..] Quelle que soit la manière dont les contenus présents dans la conscience (les contenus vécus) aient pu naître, rien ne s’oppose à ce qu’en elle des contenus sensoriels identiques soient donnés et pourtant appréhendés différemment, en d’autres termes que des objets différents soient perçus sur la base des mêmes contenus. Mais l’appréhension elle-même ne peut jamais se réduire à un afflux de nouvelles sensations, elle est un caractère d’acte, un « mode de conscience », « une disposition d’esprit » : nous appelons le fait de vivre des sensations selon ce mode de conscience, perception de l’objet correspondant.

[..] Je ne puis rien trouver de plus évident que la différence entre les contenus de perception au sens de sensations présentatives (darstellenden) et les actes de perception au sens d’intention interprétative et dotée, de plus, de divers caractères supplémentaires ; intention qui, réunie à la sensation appréhendée, constitue l’acte concret complet de la perception. »[6]

            Les Leçons sur la chose de 1907 opèrent un approfondissement de la phénoménologie husserlienne de la perception par l’introduction du concept d’expérience perceptive.  Les analyses de la continuité de l’écoulement temporel de 1904 ont probablement permis le passage d’une phénoménologie des actes à une phénoménologie des enchaînements d’actes. Par conséquent, la perception est considérée dans son déroulement d’expérience, présentant son objet comme identique à travers une synthèse unifiée d’actes remplis.[7] En tant « expérience donatrice originaire »[8], la perception est comprise comme l’unité synthétique d’une multiplicité continue d’actes.

Husserl appellera les sensations immanentes des « composantes réelles » (reellen), distinctes des « composantes intentionnelles ». La perception normale, c’est-à-dire non modifiée, a le caractère de donnée originaire d’un objet présent. Elle est non conflictuelle et son mode de croyance est la certitude.

«Le caractère essentiel de la perception est d’être « conscience » de la présence en chair et en os de l’objet (das Objektes), c’est-à-dire d’en être phénomène. Percevoir une maison, cela veut dire en avoir la conscience, le phénomène, d’une maison qui se tient là en chair et en os. »[9]

En qualité de donation primaire de l’objet, la perception a un caractère doxique et positionnel. Le prendre-pour-vrai (Das-Für-Wahr-Nehmen) est une connaissance perceptive vraie de l’objet qui implique la croyance. Que se passe-t-il lorsque deux perceptions sont possibles sur la même base intuitive, comment peut-on distinguer l’apparition authentique (Erscheinung) de la simple apparence illusoire (Schein) ?

 

II. Les apparences perceptives et le type de conflit qui les caractérise. Leurres et illusions d’optique

            Le conflit se déclenche lorsque, au sein d’une perception, surgissent des apparitions discordantes. Celles-ci se détachent sur le fond du champ perceptif cohérent. Les écarts de la norme de donation perceptive vraie (Wahrnehmung) ont le mérite d’éclairer les critères de l’évidence perceptive. Afin de ménager un accès plus intuitif à ces questions nous partirons de quelques exemples d’illusions donnés par Husserl, dont, notamment, les leurres du type musée de cires et les panoramas. L’hésitation entre deux perceptions concurrentes d’une même apparition prend les formes suivantes: « est-ce mon ami Hans ou quelqu’un d’autre ?  Est-ce  un chien ou un renard ? »[10] Est-ce un homme ou une poupée ? Il parle également du personnage de cire dans le cabinet de cires, de l’image-panorama des « trompe-l’œil », de l’illusion du stéréoscope et du spectacle de magie d’un prestidigitateur.[11] Parmi les illusions « objectives », produites par des causes physiques, Husserl mentionne « le cas du bâton rompu dans l’eau, ou de l’étonnant lever de la lune »[12]. Reprenons à présent le cas classique du leurre perceptif :

« Nous promenant dans un musée de figures de cire (Panoptikum), nous rencontrons dans l’escalier une dame inconnue qui nous fait signe aimablement – c’est l’attrape bien connue du musée de figures de cire. Il s’agit d’un mannequin qui, un instant, nous avait abusé. Aussi longtemps que nous sommes le jouet de cette illusion, nous avons une perception au même titre que les autres perceptions. Nous voyons une dame, non un mannequin. Une fois que nous avons reconnu l’illusion, c’est le contraire qui a lieu, nous voyons désormais un mannequin qui représente une dame.»[13]

« Le personnage de cire a des cheveux réels, des vêtements effectivement réels, tout ce qui de lui proprement apparaît, apparaît tout aussi effectivement que [dans le cas] des choses autres : ou presque tout. Ce n’est que lorsque je cherche avec précision que viennent les différences, l’hésitation etc. » [14]

            Nous remarquons que la source de cette apparence se trouve à l’extérieur du sujet, dans une ressemblance objective motivant la confusion entre deux appréhensions.

            Bien qu’il apparaisse déjà dans les Recherches Logiques, l’exemple sera mieux encadré en 1907 dans Chose et Espace, lorsque sera déployé le cadre de l’analyse de l’expérience comme enchaînement de vécus ou d’actes. Husserl écrit :

« La même complexion de contenus de sensation peut-être au fondement de perceptions différentes, de perceptions d’objets différents, comme tout mannequin le prouve, dans la mesure où ici, d’un point de vue maintenu fixe, deux « perceptions » sont en conflit, celle de la chose mannequin et celle de l’être humain représenté, l’une et l’autre édifiées sur le même fondement de sensations. »[15]

            La confusion entre les deux objets différents de perception que sont le mannequin et l’homme est motivée par le fait qu’ils partagent le même « fondement de sensations ». Plus tard, dans De la synthèse passive, Husserl affine cette analyse écrivant qu’« un seul et même fonds de datas hylétiques est le soubassement commun des deux appréhensions superposées. »[16] Remarquons que les seuls contenus réels, de sensation, ne permettent pas de distinguer l’homme du mannequin dans le cas d’une forte ressemblance. En cas de doute, ceux-ci sont à l’origine de deux perceptions possibles. Comment distinguer alors entre perception vraie et illusion ? Husserl répond en se servant du concept d’appréhension qui anime les contenus de sensation et leur donne une signification. Ainsi, le conflit entre deux perceptions concurrentes (homme versus mannequin)

« aiguille notre regard vers le supplément qu’il y a réellement à trouver, outre la complexion de sensations, dans la perception, et qui ne forme la perception que dans la plus étroite compénétration avec le senti. Les contenus de sensation ne contiennent encore, à eux seuls, rien du caractère de la perception, rien de son orientation sur l’unique objet perçu; ils ne sont pas encore ce qui fait qu’une chose objective se tient là dans la présence en chair et en os. Nous nommons ce surplus le caractère de l’appréhension, et disons que les contenus de sensation subissent une appréhension. C’est par l’appréhension qu’ils acquièrent, eux qui en soi seraient comme un matériau mort, une signification qui les anime, de telle sorte qu’avec eux un objet accède à l’exposition.»[17]

La séparation entre les contenus et les appréhensions permet d’opposer l’existence brute de la sensation et les caractères d’acte qui animent et donnent sens à ce que nous percevons. La résolution du conflit entre deux appréhensions a lieu par la décision en faveur de l’une des deux, en excluant l’autre par une invalidation,  une biffure ou une rature.

« Leur conflit signifie également un certain refoulement réciproque ; si l’une des appréhensions s’empare du noyau intuitif commun, si elle est actualisée, nous voyons, par exemple, un homme. Mais la deuxième appréhension, celle qui porte sur la poupée, n’est pas réduite à rien ; elle est repoussée, privée de force. Si l’appréhension poupée vient au premier plan, nous voyons donc à présent une poupée ; c’est à présent l’appréhension  “homme” qui est mise hors fonction, repoussée. »[18]

            Au cas où le doute persiste, le conflit demeure ouvert et il y a une oscillation entre deux possibilités de sens différent d’une même perception. Le rôle du conflit est de maintenir la continuité et la cohésion de l’expérience perceptive. Par le biais d’une modification de la croyance (l’une des perceptions concurrentes devient douteuse et on lui retire la croyance), la cohérence de l’expérience est préservée. La conscience d’illusion s’édifie sur un conflit au sens d’un désaccord à l’intérieur du même type d’expérience perceptive. Elle se caractérise par une modalisation de la croyance.

            Passons à présent à l’examen de la conscience d’image. Comment apparaît l’objet de celle-ci et quel est son rapport à l’environnement de perception ?

 

 

III. Le rôle fondateur du conflit pour la constitution de l’objet-image (Bildobjekt) et pour l’établissement de la conscience d’image

            Par le caractère de ressemblance qui la motive, la conscience d’illusion se rapproche de la conscience d’image. Toutefois, la dernière demeure eidétiquement différente car elle ne relève plus de la perception mais d’un mode intentionnel qui lui est propre. Son objet intentionnel diffère de celui de la perception. Qu’est ce que la conscience d’image et comment s’établit-elle ? Quels sont les conflits permettant la constitution de son objet intentionnel propre ?

            L’exemple du mannequin pris pour un homme est utilisé en 1904/1905 dans le § 19 de Hua XXIII de manière différente, pour illustrer cette-fois ci un type de conscience nouveau :

« .. il se peut que tout d’abord nous voyions la poupée comme un homme. Nous avons là une perception normale, même si elle s’avère ultérieurement [être] une erreur. Si nous devenons subitement conscient de la tromperie, la conscience de caractère d’image intervient alors. Mais dans ce cas cette conscience n’a pas tendance à s’imposer sur la durée. Avec ses habits, cheveux, etc. effectivement réels, et même dans les mouvements artificiellement imités par un dispositif mécanique, le personnage de cire ressemble si bien à l’homme naturel que la conscience perceptive s’impose momentanément toujours à nouveau. L’appréhension imaginative est supprimée. Nous “savons” bien que c’est une apparence, mais nous ne pouvons pas nous empêcher d’y voir un homme. »[19]

Il importe de remarquer que la conscience d’illusion n’advient que dans un deuxième temps, après coup. Ce dont nous sommes conscients dans une conscience d’illusion, c’est précisément un vécu déjà écoulé. Une fois la supercherie démasquée, il reste encore une perception. Celle-ci est changée : il ne s’agit plus de la perception d’un homme mais de celle d’une poupée qui lui ressemble, et qui le représente. Il y a ici une double saisie : la conscience d’illusion est liée dans ce texte à la conscience d’image, laquelle assume le rôle de rétablir la vérité lorsque la perception trompe.

La conscience d’image permet une double saisie, en rapport de dépendance : d’une part la saisie perceptive d’un objet présent, perçu (la perception comme présentation — Gegenwärtigung — d’une poupée), d’autre part une saisie non-perceptive d’un objet représenté, c’est-à-dire présentifié. La conscience d’image est une forme de présentification — Vergegenwärtigung — qui se caractérise par une différence structurelle entre l’objet perçu de la première saisie et l’objet représenté de la deuxième saisie, celle de la conscience d’image. Mais qu’est-ce qui motive la perception de la poupée (présentation fondatrice) à se modifier en représentation (présentification) d’autre chose, d’un homme ? La réponse à cette question met en valeur le rôle fondateur, c’est-à-dire constitutif, du conflit, eu égard à la nouvelle forme d’appréhension distincte de la perception :

« Si l’apparition n’était en conflit avec rien, ne devrait-elle pas valoir comme perception ? L’appréhension simple directe n’est-elle pas cela même qui fait l’apparition, de sorte que l’apparition au sens primaire et authentique signifie partout le même type d’appréhension ? Qu’est-ce qui caractérise telle apparition comme apparition d’un présent et telle autre comme apparition d’un non-présent ? Nous concevons par là qu’un non présent peut apparaître dans le fictum et être par là suite figuré en image. Le fictum est bien autrement caractérisé que toute autre apparition-de-présent, il porte à même soi le stigmate de la néantité, il est représentation d’une objectité, mais le conflit la signale comme non présente. Si le conflit manquait, comment l’apparition pourrait-elle représenter quelque chose d’autre que de présent ? ». [20]

La présentification qu’est la conscience d’image n’aboutit que dans la mesure où un conflit est vu. Les conflits fondateurs sont les modifications en raison desquelles les présentifications se donnent à notre conscience comme des modifications de la présence et non plus comme des présentations pures et simples. Sans conflit, il n’y aurait pas de véritable prise de conscience de la présentification. L’erreur et l’hallucination sont des exemples de présentifications inabouties. Dans ces deux types de conscience, le conflit n’est pas vu et dès lors, il ne peut pas motiver la conscience de présentification. Ce n’est que dans une conscience rétroactive, lorsque le conflit a été vu, que la conscience d’erreur ou d’hallucination peut être constituée.

            Sur le fond d’une série d’apparitions perceptives en continuité, une nouvelle apparition qui surgit peut soit s’accorder et concorder, soit être en conflit et décevoir l’attente. Dans le premier cas, la continuité de l’expérience se poursuit, dans le second, la nouvelle apparition est rejetée, elle fait l’objet d’une conscience de nullité. Husserl donne l’exemple d’une fiction en images :

« Au mur, une image est accrochée. Un paysage apparaît, sur le mode de la perception s’entend, lequel se pose bien dans l’unité du mur; mais le mur est ininterrompu, et non pas un mur discontinu. C’est comme tel qu’il est appréhendé et posé sur le mode de la certitude. Or, le paysage se trouve de ce fait justement, si nettement qu’il apparaisse à la perception, ramené à l’état de fiction, de non-étant. La série d’apparitions dans laquelle le mur, la pièce, la chose physique “image accrochée au mur”, se déploient et se constituent comme donnée confirme la première certitude dans une certitude remplissante qui se poursuit, et ainsi, la pièce, le mur, la chose-image physique sont. La certitude remplissante est tout à la fois certitude présomptive pour les nouvelles séries perceptives possibles qui appartiennent à cet être. Le même enchaînement actuel de certitude est tout à la fois un enchaînement constant de déception et de conflit par rapport à la fiction, qui se montre comme fiction du fait précisément qu’elle se refuse à se trouver, avec mur et pièce, dans une choséité concordante. »[21]

            Ce passage contient une indication essentielle concernant le mode de donation et de constitution de la fiction : en vertu de l’inaboutissement de l’intentionnalité perceptive, de son incapacité à constituer une choséité perçue concordante, et de la discontinuité du champ perceptif, le conflit se résout en attribuant à la fiction le statut de non-être, sur un fond d’être constitué par la perception. Selon Husserl il y a nécessairement un ancrage de la conscience de fiction, d’irréalité, non-positionnelle, dans la conscience positionnelle. Il rappelle que toute irréalité se donne sur un fond conflictuel par rapport à la conscience perceptive. L’inclination à croire qui caractérise celle-ci se dissout, cédant la place à la non-croyance. Le propre de la fiction est de ne pas s’accorder avec l’enchaînement actuel de certitude formé par les objets « mur » et « pièce ». Néanmoins, le seuil pour déterminer la fiction, l’irréalité ou le non-être demeure l’être réel, perçu et caractérisé par la croyance. Le « ne-pas-être [..] a sa mesure dans l’être »[22], « sans être pas de non-être », « sans être chosique pas de non-être chosique, sans réalité pas d’irréalité ».

            Mais en quoi l’image d’un objet diffère-t-elle d’une perception ? Quelle est la structure de la conscience d’image ? Cette question est essentielle car de sa résolution dépend la claire compréhension de ce que sont les présentifications « perceptives », mais aussi de ce en quoi elles différent des autres présentifications (conscience de souvenir, de signe, de symbole). Husserl illustre la conscience d’image en donnant l’exemple d’une photographie qui figure un enfant :

« Par exemple une photographie qui figure un enfant est placée devant nous, comment le fait-elle ? Eh bien, en ce qu’elle ébauche de façon primaire une image qui ressemble en tout à l’enfant mais en diffère très remarquablement quand à la taille, la coloration, etc, apparaissantes. Cet enfant en miniature apparaissant ici, dans une coloration grise-violette peu agréable, n’est naturellement pas l’enfant visé, figuré. Il n’est pas l’enfant lui-même, mais son image photographique. Lorsque nous parlons ainsi d’une image et que nous la jugeons en disant qu’elle n’est pas réussie, qu’elle ne ressemble à l’original qu’en ceci ou cela ou qu’elle lui ressemble parfaitement, nous ne visons naturellement pas l’image physique, la chose qui se trouve sur la table ou est accrochée au mur. La photographie en tant que chose est un objet effectivement réel et est admis comme tel dans la perception. Or cette image-là est un apparaissant qui n’a jamais existé et n’existera jamais, et qui ne recevra naturellement pas un instant pour nous la valeur d’une réalité effective. De l’image physique nous distinguons donc l’image représentante, l’objet apparaissant qui a la fonction de figurer en image-copie, et à travers ce dernier le sujet-image qui est figuré en image-copie.

Nous avons trois objets : 1) l’image-physique, la chose sur toile, en marbre etc. 2) l’objet représentant ou figurant en image-copie et 3) l’objet représenté ou figuré en image-copie. Pour ce dernier, nous préférons simplement dire sujet-image. Pour le premier nous dirons image physique, et pour le deuxième image représentante ou objet-image. [..] Les mêmes sensations de couleurs que nous dotons de sens une fois comme répartition objective de couleurs sur le papier, sur la toile, nous les dotons de sens une autre fois comme chevalier en image, enfant en image etc. En outre, ces objets-image doivent être ensuite bien distingués des objets figurés en image-copie. Par exemple, l’enfant qui apparaît en photographie ne montre absolument rien de ces couleurs, mais des couleurs photographiques. Ce qui est coloré dans l’apparition en photographie figure quelque chose qui est tout autrement coloré. Non que nous ne le sachions que par réflexion, mais c’est qu’il appartient d’emblée à l’essence de l’appréhension imaginative que, pendant que cet objet coloré gris violâtre lui apparaît, elle ne vise pas cet objet mais un autre qui seulement lui ressemble.» [23]

            C’est bien un objet présent que j’ai devant les yeux, une photographie qui se donne en ce qu’elle « se trouve sur la table ou est accrochée au mur », avec sa réalité tangible, son grain et un ensemble de données sensibles convergentes en fonction desquelles j’affirme : « Un objet est là ! » Pourtant, cet objet n’est qu’un support pour ma conscience, il s’efface comme un semblant qui renvoie à autre chose que lui-même : l’enfant. Quel motif se trouve ici qui explique cette modification de l’intentionnalité ? Tâchons de voir en quoi cette conscience de portrait diffère d’une présentification au sens strict. En quoi le portrait de l’enfant tel qu’il a été photographié diffère-t-il de l’enfant réel, autrement dit en quoi l’image diffère-t-elle de l’objet qu’elle représente ?

            Il y a une non-conformité de l’intention et de l’extension de ces deux objets de conscience. Concernant l’extension : l’image est cadrée de telle façon qu’elle se limite à un buste. Le fond de la photographie, lui aussi, s’interrompt. Le décor est limité par le cadre, alors qu’il s’étend à l’infini en dehors du cadre. Le visage photographié de l’enfant a une coloration « grise-violette peu agréable », qu’aucun être humain ne possède. La représentation entretient un rapport de non-conformité avec l’objet qu’elle représente. Cette non-conformité ne doit pas être confondue avec le conflit. Tandis que dans un conflit les deux termes s’opposent et se contredisent de telle manière que l’un est incompatible avec l’autre, à moins qu’une modification ne vienne les harmoniser, dans la non-conformité une certaine harmonie persiste : la photo ressemble à l’enfant. Même si elle joue un rôle essentiel, la non-conformité ne fournit pas encore le motif véritable de la modification de la présentation en présentification.

            Pourquoi en effet ne considérerions-nous pas ce portrait comme une chose de notre environnement au même titre que les autres objets qui nous entourent? N’est-ce pas ce qui se passe, par exemple, lorsque nous sommes abusés par un trompe l’œil? Le cadre impose un rupture brutale dans l’environnement, aussi bien en extension qu’en intention. Cette rupture marque plus et autre chose que la non-conformité de l’image vis-à-vis de l’environnement ; elle ouvre un véritable conflit. Ce conflit avec l’environnement est le motif phénoménologique de la modification de la présentation en présentification. L’environnement présent, le monde des perceptions, se caractérisent par leur cohésion.

            La conscience d’image a trois corrélats : la chose-image physique, comprenant les contenus sensibles de la perception, la « chose peinte », dira Husserl au § 99 d’Ideen I. Deuxièmement, l’objet-image, distinct du premier objet, neutralisé, en conflit avec le champ perceptif. Ce deuxième objet joue le rôle de tremplin pour l’objet imaginaire, visé par-delà l’objet. Troisièmement, le sujet-image, l’objet imaginaire, la chose dépeinte par le portrait.

            La conscience d’image contient deux conflits, un entre l’image chose-physique et le Bildobjekt, et un autre entre le Bildobjekt et le Bildsujet. Le rôle du premier conflit entre l’image chose-physique et le Bildobjekt est essentiel pour l’apparition de l’objet-image, dans sa différence par rapport aux simples apparitions perceptives normales. Pour la conscience d’image, c’est précisément le conflit qui rend possible l’apparition d’un non-maintenant dans le maintenant, de l’image ayant le caractère de la non effectivité au sein du présent actuel.

« Notre champ visuel de perception ne disparaît pas pendant que nous vivons dans l’imagination (Imagination) du sujet. Nous avons au contraire, même si ce n’est pas sous la forme d’un viser primaire, la perception de l’environnement ; et il est environnement de l’image et même, d’une certaine manière, du sujet. D’abord, en ce qui concerne l’image, elle co-appartient à l’unité de l’appréhension perceptive jusqu’aux limites du dessin. Par contre, pour le dessin lui-même, l’appréhensions perceptive normale fait défaut. Tout au moins, il ne nous est pas possible de tout simplement dire ici : nous voyons du papier. L’appréhension  de l’image repousse l’appréhension du papier jusqu’où coïncident les contenus d’appréhension.  Ou mieux encore : l’objet-image apparaît et il est porteur de la conscience-de-sujet. Les contenus d’appréhension sont épuisés pour cette apparition. Une deuxième appréhension, celle du papier, est d’une certaine façon aussi là, elle s’enchaîne avec l’appréhension-de-champ-visuel continuellement unitaire, elle est stimulé par elle, mais alors que le reste du champ visuel est apparition, elle n’est pas apparition parce que les contenus d’appréhension lui sont dérobés. Ses contenus d’appréhension font maintenant fonction en tant que ceux de l’objet-image. Et cependant elle appartient à ces contenus d’appréhension : bref, il y a conflit. Mais d’un genre propre. L’objet-image triomphe en ce qu’il vient à l’apparition ; les contenus d’appréhension s’interpénètrent avec l’appréhension d’objet-image, ils fusionnent en l’unité de l’apparition. Mais l’autre appréhension est encore là, elle a son enchaînement normal, ferme avec l’apparition d’environnement. La perception donne le caractère de la réalité effective présente. L’environnement est environnement effectivement réel, le papier aussi est un présent effectif ; l’image apparaît, mais elle est en conflit avec le présent effectif, elle est donc simplement « image », elle est, autant qu’elle apparaît, un rien. »[24]

            L’image de la conscience d’image est irréelle, elle est un fictum. Le Bildobjekt n’existe pas, il apparaît pour que nous visions le Bildsujet. Au § 38 de Hua XXIII, le Bildobjekt est nommé « objet illusoire ».

            Nous remarquons que dans le cas du déclenchement du premier conflit qui caractérise la conscience d’image, de l’environnement perçu à l’image il y a un passage discontinu entre deux expériences intuitives différentes, qui porte le nom de « modification », par contraste avec la simple modalisation caractérisant le désaccord à l’intérieur d’un même type d’expérience.

               L’illusion artistique peut-elle être expliquée par l’illusion perceptive? Dans la perception « esthétique » les conflits fondateurs doivent-il nécessairement être manifestes? Ou bien y a-t-il d’autres moyens de faire apparaître des objets ?

Raluca Mocan (Université Paris-Est Créteil, EA L.I.S.)

[1]Chose et espace. Leçons de 1907, tr. fr. J.-F. Lavigne, Paris, P.U.F., 1989 (Abrégé CE), §15, pp. 72-73, [49].

[2]Husserliana XXXVIII, Wahrnehmung und Aufmerksamkeit. Texte aus dem Nachlass (1983-1912), Ed. Thomas Vongehr, Regula Giuliani, Dordrecht, Springer, 2009, Beilage I, §2, p.127.

[3]Phantasia, conscience d’image, souvenir. De la phénoménologie des présentifications intuitives. Textes posthumes (1898-1925), tr. fr. par R. Kassis et J.-F. Pestureau, Grenoble, Jérôme Millon, 2002 (Abrégé Hua XXIII).

[4]L’intentionnalité caractérise l’acte et la relation de la conscience à l’objet : « dans chaque acte, le moi se rapporte intentionnellement à un objet », avec une plus ou moins grande attention et intérêt, en sorte que le moi peut apparaître ou non. Jusqu’au tournant transcendantal en 1906/1907, le moi est réduit aux actes. Cf. RL V, §11, p.179 [376].

[5]Cf. RL V, §11, p.176, [374].

[6]Ibid., §14, pp.184-186, [381-383].

[7]Synthèse est un terme classique désignant le fusionnement des actes dans une seule objetctivation. La  nouveauté de CE est de considérer des synthèses entre des actes de perception, remplis.

[8]Cf. Idées directrices pour une philosophie et une phénoménologie pure, tr. fr. P. Ricœur, Paris, Gallimard, 1950 (Abrégé Ideen I), §1, p. 15 [8].

[9]Cf. CE, §4, pp. 36-37 [15].

[10]Cf. Hua XXIII, N°10, p. 286 [277].

[11]Cf. Hua XXXVIII, §19, [83-84]; tr. fr. partielle par N. Depraz, Phénoménologie de l’attention, Paris, Vrin, 2009 (Abrégé P AT), p. 79.

[12]Cf. Hua XXIII, §1, p. 52 [4].

[13]Cf. RL V, §11, p.176, [374].

[14]Cf. Hua XXIII, N°16, Appendice L, p. 456 [480].

[15]Cf. CE, § 15, § 69 [45].

[16]Cf. De la synthèse passive (1918-1926), tr. fr. B. Bégout et J. Kessler, Grenoble, J. Million, 1998, (Abrégé SP) §8, pp. 120-121 [33-35].

[17]Cf. CE, §15, pp. 68-69 [45-46].

[18]Cf. SP, §8, p.120-121 [33-35].

[19]Cf. Hua XXIII, §19, pp. 80-81 [40].

[20]Ibid., § 26, p. 93, [55-56].

[21]CE, §84, p.337 [286-287].

[22]Ibid., p.338 [288].

[23]Cf. Hua XXIII, N°1, §9, pp. 63-64, [18-19].

[24] Cf. Husserl, Hua XXIII, N°1, §22, pp. 84-85, [45-46].

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