Préface

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Pauline Nadrigny

Source : Photo-libre.fr

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Il n’est nullement hasardeux de choisir pour cette rubrique le titre d’Implications de la perception. La formule nous paraît heureuse au-delà de la simple rencontre, en ce qu’elle exprime synthétiquement le champ problématique qui nous revient. Penser la perception, c’est penser avec elle, en deux sens principaux : perception « impliquante » et perception impliquée, à l’image du rapport que certains organes entretiennent avec l’organisme dans son ensemble, vascularisés et nécessaires au métabolisme. On comprend dès lors le problème qu’il y aurait à vouloir isoler et déployer la perception par l’opération de la pensée. C’est que la perception ne se livre à nous que dans ses implications : celles d’un champ notionnel et théorique que le philosophe se charge d’élucider, celles qui la placent dans une expérience originale qui nous paraît irréductiblement qualitative. Mais explorons d’abord ces deux voies possibles pour comprendre la perception.

Perception impliquante

Implications de la perception, c’est d’abord ce que la perception implique. La perception nous met en demeure de penser avec elle d’autres termes qui s’y trouvent impliqués. Nous ne prétendons pas faire ici en faire une liste exhaustive. Tout au plus pouvons-nous en proposer un aperçu :

Un monde dont elle témoigne. Mais que veut dire au juste que nos sens témoignent de quelque chose? Avec ce terme à la fois biblique et judiciaire se profilent les notions d’interprétation et de jugement. Et s’il faut entendre par monde un ensemble constitué, organisé et signifiant, comment accorder cette définition avec l’idée courante que la perception nous met « en rapport » avec ce dernier?

Une relation à ce monde : la perception, avant d’être utile, est d’abord vitale. Sans parler du réflexe et de la douleur, la perception est nécessaire à la préservation du corps, à la mise en œuvre des conditions propices à la vie seule puis à la vie bonne, à la recherche des objets qui l’assurent. Mais la perception préexiste-t-elle à de telles actions ? Outre la nécessité de vivre dans ce monde, la perception semble également liée au désir de le connaître. Nous retrouvons ici la question évoquée du témoignage et de son objet.

Un sujet qui la constitue. Se pose la question épineuse du lien entre l’organisation qu’il semble pourvoir et un donné supposé comme substrat de cette organisation. Comment penser un tel donné, ou un tel « sentiment de donné » ? L’activité en question est-elle assimilable à une cognition ?

Un corps qui perçoit. Mais faut-il le concevoir comme animé, géométrisé ? Peut-on penser la perception sans penser le vivant ? Et que faire de ce corps qui se perçoit lui-même, qui se perçoit percevant ? Quelle sont les parts respectives de la représentation et de l’affection ?

D’autre corps que je perçois. Se pose immédiatement le problème de leur statut : qu’est-ce qu’une qualité ? Peut-on qualifier sans identifier ?

Parler de la perception, c’est ainsi s’exposer à penser les termes qu’elle implique, et dont la définition et les oppositions constituent l’objet d’une majeure part de l’histoire de la philosophie, d’Aristote à Deleuze : objet et sujet, matière et forme, quantité et qualité, corps et chair, affection et représentation, donné et monde, sensation et cognition, chaos et organisation.

Arrêtons-nous sur le caractère volontairement dichotomique de cette liste. Nous ne dirons pas que les théories philosophiques de la perception se caractérisent par l’emploi explicite de telles dichotomies. Cependant, ces dernières ont pleinement leur sens en ce que chaque théorie de la perception se trouve confrontée au problème d’une saisie globale de son objet. Comme l’indiquent les nombreux champs notionnels convoqués plus haut, penser la perception, c’est toujours risquer de trop penser avec elle, de se perdre dans un fouillis de concepts et de problèmes liés à l’emploi de ces concepts. L’analyse par dichotomies est directement liée à cette remarque. Le géologue étudiant une montagne ne peut nullement saisir d’une seule pensée l’ensemble qu’il étudie. Il doit procéder strate par strate, analyser les moments géologiques et les différents matériaux qui composent ces strates, et comment ils les composent. Pour retrouver le long événement par lequel la montagne se forme, processus complexe fait de surgissement comme d’érosion, le géologue doit procéder par coupes et distinctions. Le philosophe qui se donne pour tâche de penser la perception, procède de la sorte, face à son objet, lequel présente également ce problème d’envergure, et pense la perception strate par strate : strate de l’informe et de l’information, de la réception et de l’interprétation, de la sensation et de l’intellection.

Pourtant, la métaphore géologique montre les limites d’une telle approche appliquée à la perception. La démarche du géologue est diachronique : cette diachronie trouve son sens dans la temporalité dans laquelle se crée la montagne. Mais à quoi la diachronie impliquée par ces dichotomies peut-elle correspondre dans le cas de la perception? S’il existe, d’un point de vue neurologique, un trajet de l’influx nerveux, peut-on parler d’un trajet perceptif ? Y a-t-il une spécificité de la temporalité perceptive ? Autant de questions que posent avec soin James, Köhler ou Husserl. L’approche dichotomique présente assurément une utilité méthodologique, mais pourrait bien rater la spécificité de l’objet qu’elle étudie.

Penser la perception, c’est penser avec elle les notions qu’elle implique, disions-nous : l’enjeu est dès lors de ne pas perdre la perception de vue en pensant ces notions. Car la montagne a-t-elle encore un sens pour le géologue ?

Perception impliquée

Mais ce titre d’Implications de la perception exprime également en quoi toute perception est impliquée. La perception s’impose aussi à la pensée comme une expérience vécue individuellement. C’est le thème délicat des qualités ; celui, également, de cette affirmation intime qui accompagne toute perception, intimité qui, chez Leibniz, tend à l’infiniment petit, frontière ténue et subtile entre ce que l’on remarque et l’inaperçu qui en fait l’étoffe, richesse d’une expérience pour laquelle nous pouvons en effet recourir à l’image du pli, l’image d’une étoffe repliée.   `

L’image du pli nous parle d’abord de contours et de forme, d’une plasticité de la perception. Il faudra faire une place à ce thème de la plasticité, qui concerne tout autant notre perception courante que les cas de déficience perceptive. Ces cas semblent nous indiquer, en creux, le sens et les limites de notre perception, cette rigidité minimale qui assure à la souplesse sa consistance. Les portes de la perception qu’évoquaient William Blake ne peuvent certainement pas être balayées. En cela, le souhait du poète reste un vœu aux accents résolument mystiques. Pour autant, l’espace sur lequel elles ouvrent peut être plus ou moins vaste. C’est cette variation que décrivent Huxley ou Michaux, dans des lignes désormais célèbres : percevoir le blanc et non quelque chose de blanc, percevoir une ligne mouvante et non le contours d’un objet mouvant, des intensités et non des objets. Au-delà des pratiques que ces écrits prennent pour objet, il y a l’ironie non déguisée du titre choisi par Michaux pour l’un de ces récits sous mescaline: « Misérable Miracle ». Le vœu rimbaldien d’un poète voyant, qui se réaliserait « par un long, immense et déraisonné dérèglement de tous les sens » n’a nul besoin de telles béquilles pour se réaliser.

Pour autant, les expériences de Huxley et de Michaux nous invitent à réfléchir sur le témoignage qu’elle constituent : comment décrire la perception ? Comment décrire le détail de l’étoffe si cette dernière ne se livre que dans l’intimité de la conscience? Il est pourtant essentiel de décrire, dès lors que le statut de l’objet du perçu devient problématique : reste au philosophe cette expérience qui s’affirme et dont la description serait le tissu même du réel. Ce thème de la description, central en phénoménologie, nous retiendra donc pour des raisons évidentes. À travers lui pourront se créer certains ponts avec d’autres implications, celles de l’imaginaire : cette présentation même tend à illustrer combien, dans le cas de la perception, l’image donne à penser.

Isoler la perception ?

Si toute perception implique et se trouve impliquée, il semble délicat, comme nous l’avons évoqué, de penser la perception pour elle-même, de l’isoler du contexte problématique où elle se pose, de la disjoindre des notions qui s’y trouvent rattachées, enfin, de l’abstraire de l’expérience vécue. C’est que la perception n’est elle-même identifiable à aucun des termes par lesquels on la définit, de même qu’elle ne se réduit pas au vague de l’expérience intime au sein de laquelle elle se manifeste: nous essaierons de faire nôtre la posture qui se tiendrait en équilibre entre ces deux écueils, chacun consistant en l’oubli d’un des deux sens mis en évidence.

Peut-être est-il illusoire de vouloir isoler la perception. Peut-être la perception n’est-elle, essentiellement, qu’un acte d’implication, une telle tournure restrictive étant tout sauf déceptive. « L’homme n’est qu’un nœud de relations » écrit Merleau-Ponty, citant Saint-Exupéry dans la toute dernière phrase de la Phénoménologie de la perception. Ce sont donc ces relations que cette rubrique se chargera d’étudier, dans des articles qui, s’ils auront tous pour sujet la question de la perception, n’en auront pas moins des objets variés : approches d’histoire de la philosophie, sans préférence quant aux époques et aux courants, le thème de la perception innervant l’ensemble de cette histoire, textes thématiques, centrés sur une notion impliquée, sur une image éclairante, textes d’esthétique, enfin, puisque nous croyons que l’art est certainement l’un des lieux où la question du perçu se pose avec le plus d’acuité. Notre approche sur ce dernier point sera d’essayer de contrebalancer une certaine prégnance du visible dans la question du perçu, pour faire place à l’audible. Lieu de relation, cette rubrique est donc ouverte aux contributions extérieures, (écrire à cette adresse) lesquelles seront soumises à une lecture enthousiaste et attentive.

  1. question: peut-on différencier ou séparer la perception du sensibilisme ?

  2. P. Nadrigny says:

    Cher Anonyme,
    Ma réponse dépend du sens que vous prêtez au terme de « sensibilisme »:

    - Le sensibilisme comme courant philosophique, qui met, comme son nom l’indique, au coeur de la compréhension de l’homme le thème de la sensibilité, me semble en effet une voie intéressante pour penser la perception. Par sensibilité, j’entends en effet ici plus que la simple sensation. Par sensibilité, on peut effectivement comprendre non seulement la sensation mais aussi l’ordre des sentiments (l’intériorité affective).
    Si par « séparer ou différencier la perception du sensibilisme » vous entendez penser la perception sans penser la sensibilité, je tendrais donc à fournir une réponse négative, mais ces thèmes seront bientôt abordés dans es publications de la rubrique.

    - Si, en revanche, vous désignez simplement par ce terme la sensation (ou une théorie qui la place au premier plan), savoir si la sensation est nécessaire pour penser la perception est une autre question, centrale pour notre sujet. Elle renvoie à des questions qui seront bien sûr abordées dans le rubrique: Quelle est la part de la réception et de l’interprétation? Peut-on penser la perception en distinguant de tels moments (cf. passage sur le trajet perceptif dans la Préface)? La sensation brute existe-telle? Je ne saurais y donner une réponse définitive ici.

    - Plus superficiellement (quoique), si la question posée évoque la possibilité de penser la perception sans « tomber » dans un discours « sensibiliste », c’est-à-dire un discours marqué par l’affectif, ma réponse serait humblement négative. L’enjeu est dès lors d’assumer cette tonalité toujours qualitative du discours, et de la mettre au service de la pensée (par le travail sur l’image notamment).

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